Interview    Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France  : « La philosophie, le meilleur rempart contre les dogmes »

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Pierre Bertinotti, Grand Maître de l’obédience maçonnique du Grand Orient de France, est en visite à Maurice. Si l’obédience qu’il représente porte des valeurs humanistes et universalistes ancrées dans l’histoire, c’est sur le terrain de l’éducation que son diagnostic surprend le plus. Pour lui, l’absence d’enseignement de la philosophie dans les écoles publiques mauriciennes constitue une lacune majeure.
Au-delà du débat sur la place de la raison et du dogme dans une société pluri-religieuse, il propose la démarche philosophique comme outil indispensable pour forger des citoyens éclairés et garantir la pérennité du vivre-ensemble mauricien.  Pierre Bertinotti est un humaniste qui prône une méthode fondée sur l’écoute, le respect et la primauté de la raison.

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En tant qu’économiste, vous avez travaillé au ministère des Finances en France et sur des questions internationales. Aujourd’hui, quel sens donnez-vous à votre engagement au sein du Grand Orient de France ?

Je suis là pour promouvoir des valeurs humanistes et universalistes. Lorsque l’on conduit une politique économique et que l’on prend des décisions publiques, il faut en permanence se préoccuper de ceux qui en subiront les conséquences. L’économie n’existe pas hors du sol ; elle impacte directement la vie quotidienne de nos concitoyens.
Mettre l’humain au centre des décisions nous conduit à rechercher constamment l’égalité, c’est-à-dire à considérer l’autre comme son égal. C’est un idéal, car la réalité est dominée par les inégalités économiques et les injustices sociales, qui génèrent de profondes colères. Aujourd’hui, les inégalités de patrimoine et de revenus ont atteint un niveau tel qu’elles menacent la cohésion sociale. Un économiste humaniste doit toujours se demander si ses décisions vont améliorer ou détériorer ce lien social.

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La situation internationale actuelle est particulièrement lourde. Quel regard portez-vous sur les tensions géopolitiques mondiales ?

Nous traversons une période de l’histoire où le modèle construit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale — le multilatéralisme — est gravement mis à mal, notamment par la politique des États-Unis. Le multilatéralisme consiste pourtant à réunir tous les États autour de la table, au sein des Nations Unies, pour dégager l’intérêt général. Son affaiblissement laisse place à la loi du plus fort.
Or, la loi du plus fort conduit inévitablement à la guerre, et la guerre ne résout jamais rien. La seule issue possible reste le dialogue où chaque pays exprime ses intérêts légitimes. Nous partageons une seule et unique planète dont nous sommes les dépositaires. Il est donc indispensable de définir des règles de vie communes, au niveau national comme international. C’est là que la franc-maçonnerie, par sa méthode fondée sur l’écoute et le respect de l’autre, peut contribuer à l’émergence d’une société internationale apaisée.

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Face au chaos et aux conflits actuels, notamment en Ukraine et au Proche-Orient, comment la franc-maçonnerie peut-elle concrètement agir ?

Toutes les guerres se terminent invariablement par la diplomatie lorsque les militaires cèdent la place aux diplomates. Notre rôle, en tant que francs-maçons, est de réduire le temps du chaos. Par la promotion de nos valeurs et notre capacité à dialoguer avec les décideurs publics, nous nous efforçons de recréer les conditions de la discussion. La difficulté réside dans notre capacité à satisfaire les intérêts légitimes de chaque État sans que l’intérêt général n’en pâtisse.
Sur le plan historique, nous pouvons rappeler l’action de Léon Bourgeois, figure du Grand Orient de France et père du solidarisme en France, qui reçut le prix Nobel de la paix en 1920 pour avoir été l’un des fondateurs de la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU.
Aujourd’hui, bien que l’obédience ne soit pas représentée en tant que telle dans les instances internationales, ce travail de diplomatie informelle se fait au quotidien. En tant que Grand Maître, j’entretiens des contacts réguliers avec les autorités politiques.
Récemment, j’ai rencontré la ministre française des Outre-mer pour évoquer la situation délicate en Nouvelle-Calédonie. À l’échelle internationale, nos loges implantées dans des zones de tension, comme en Israël ou au Liban, nous permettent de maintenir des canaux de communication, de diffuser un discours de concorde et de prôner l’harmonie.

Ces grands débats internationaux traversent-ils vos loges ?

Absolument. Le Grand Orient de France avance sur deux jambes : la démarche initiatique — le travail d’introspection et la connaissance de soi — et l’action dans la société. Notre but est de changer l’homme pour changer la cité. Les questions internationales, y compris les plus douloureuses comme le conflit entre Israël et Gaza, sont débattues au sein de nos ateliers.
Ce n’est pas toujours simple, mais le Temple est un espace de respect mutuel, loin des passions du monde profane. Nous espérons que cet apprentissage de l’écoute porte ses fruits à l’extérieur, dans la vie quotidienne de nos membres, et que l’exemplarité fasse progresser la société.
Toutefois, les grands discours ne suffisent pas ; il faut démontrer concrètement l’impact de nos valeurs humanistes. C’est le sens de mes rencontres avec les plus hautes autorités de l’État, comme le président de la République ou le Premier ministre, que j’encourage à traduire ces principes dans les politiques publiques.

Quelle est la place de l’île Maurice au sein du Grand Orient de France ?

Elle est particulièrement significative. Le Grand Orient de France compte 55 000 membres répartis dans 1 400 loges, dont 108 se situent hors de France. Sur ces loges extérieures, huit se trouvent à Maurice, ce qui représente près du tiers des ateliers de la région Afrique et océan Indien.
C’est une présence historique : notre loge la plus ancienne, La Triple Espérance, célébrera dans deux ans ses 250 ans d’activité ininterrompue.
Cela démontre que la société mauricienne a parfaitement intégré notre maçonnerie libérale et adogmatique. Par « libérale », nous entendons l’attachement aux libertés individuelles et publiques ; par « adogmatique », nous signifions qu’aucun dogme, notamment religieux, ne s’impose à notre recherche de la vérité. Il est important de préciser que le Grand Orient de France n’est pas antireligieux ; toutes les confessions ainsi que les non-croyants y sont représentés. Nous considérons simplement que la religion relève de la sphère privée et ne doit pas dicter les décisions publiques, qui appartiennent au peuple souverain et à ses élus.
Maurice se distingue également par sa mixité : les femmes représentent ici 20 % des effectifs, contre 14 % à l’échelle globale de l’obédience, alors que nous n’initions les sœurs que depuis une quinzaine d’années. L’île Maurice est un véritable laboratoire. C’est un territoire composé de populations d’origines diverses qui partagent des valeurs républicaines communes et acceptent de vivre en bonne harmonie. C’est l’exact reflet d’une loge maçonnique où coexistent des opinions divergentes unies par de mêmes principes fondamentaux.

Comment gérez-vous la tentation d’introduire des dogmes religieux au sein des travaux ?

La religion n’a pas à s’exprimer en loge. Qu’un membre fasse référence à un principe spirituel ou philosophique dans sa réflexion personnelle est tout à fait légitime, mais le dogme n’a pas sa place dans nos temples. En 1877, le Grand Orient de France a pris la décision historique de supprimer toute référence déiste de ses textes et de ne plus imposer le serment sur la Bible.
C’est ce qui nous sépare fondamentalement de la maçonnerie anglo-saxonne. Cette dernière maintient un lien direct avec la religion, s’interdit toute prise de position sur l’organisation de la cité et refuse la mixité. Au Grand Orient, nous refusons la politique partisane — nous ne sommes ni un parti ni un syndicat —, mais nous faisons de la politique au sens noble du terme : nous réfléchissons à l’organisation de la cité et nous accueillons les femmes.

Quels sont les grands chantiers qui occupent votre obédience actuellement ?

Cette année, nous travaillons sur la refondation du pacte social autour de quatre tables rondes majeures à savoir l’intelligence artificielle : qui nous interpelle directement sur la préservation des valeurs humaines ; la question sociale : axée sur la lutte contre la pauvreté et les inégalités ; la dignité humaine : pour contrer les violences faites aux femmes, aux enfants et aux plus vulnérables ; l’État de droit : aujourd’hui menacé par la montée des populismes.
Nous abordons également de front l’urgence climatique. Tous ces thèmes prouvent que le Grand Orient de France est pleinement ancré dans les réalités du siècle.

L’Église catholique par le biais du Pape Léon XIV s’est récemment exprimée sur l’intelligence artificielle à travers une encyclique. Un tel texte peut-il être discuté en loge ?

Tout à fait. J’évoquais d’ailleurs ce texte ce matin même avec le président de la République (Dharam Gokhool). Une grande partie du constat de l’encyclique rejoint le nôtre : l’IA est une rupture technologique majeure qui peut apporter le meilleur comme le pire, et l’humanité doit en garder la maîtrise absolue pour la mettre au service du progrès.
En revanche, notre divergence avec le pape Léon XIV est philosophique et fondamentale. Dans sa conclusion, le souverain pontife exprime sa confiance en l’homme parce qu’il est une créature divine et que Dieu lui donnera la force de maîtriser cette technologie.
En tant qu’humanistes et universalistes, nous croyons en l’homme pour ce qu’il est. L’humanité n’a pas besoin d’une force supérieure, fut-elle le Grand Architecte de l’Univers, pour s’affirmer et prendre son destin en main. Nous portons en nous-mêmes les forces nécessaires pour relever ce défi.
Donc la ligne de partage ne se situe pas dans une discussion sans fin sur l’existence ou non de Dieu. La véritable différence réside dans notre foi profonde en l’homme, tel qu’il est. Pour nous, ce qui doit guider l’humanité vers un comportement harmonieux, c’est tout simplement la raison. Nous n’avons pas besoin de faire appel à une entité ou à une force supérieure pour tracer notre chemin, aussi long et difficile soit-il.
La raison nous commande de réunir tout le monde autour de la table pour transformer le champ de bataille en un espace de discussion. C’est ainsi que l’on élabore des solutions collectives acceptables par tous. Cela ne signifie pas que le consensus soit absolu, mais que la décision finale est respectée parce qu’elle intègre les intérêts de chacun en vue de l’intérêt général. Le défi climatique, par exemple, illustre parfaitement cette obligation : il ne peut y avoir de réponse que collective, dictée par la raison.
Cette primauté de la raison et de la réflexion philosophique renvoie à l’importance de l’éducation. En France, la loi de 1905 a sanctuarisé la laïcité de l’enseignement.

La raison ou le rationalisme découle d’une approche philosophique. Or à Maurice, la philosophie n’est pas enseignée dans les écoles publiques, laissant une grande place à l’instruction religieuse. Est-ce un manque ?

Historiquement, la séparation des Églises et de l’État en France visait à soustraire l’enseignement à l’influence cléricale pour garantir la liberté de conscience. Les religieux ont certes alphabétisé la population, mais ils y transmettaient légitimement leur propre vision du monde. Notre démarche est adogmatique : nous respectons la liberté de croire en le christianisme, le bouddhisme ou l’hindouisme ainsi de suite, mais nous ne fonctionnons pas sur le dogme.
C’est pourquoi je défends activement le développement de l’enseignement de la philosophie, et ce dès le plus jeune âge. La démarche philosophique est par essence un exercice de questionnement, de remise en cause et d’ouverture d’esprit pour comprendre comment le monde fonctionne. L’école doit y préparer les citoyens.

Maurice est une société multiculturelle et plurireligieuse où l’équilibre entre les communautés reste fragile, marqué par l’histoire. Certains observateurs soulignent que la paix sociale y dépend souvent d’un dialogue interreligieux permanent, matérialisé par le Conseil des religions. Comment la méthode maçonnique s’articule-t-elle avec cette réalité locale ?

Le fait que les relations sociales s’articulent autour des appartenances confessionnelles peut effectivement générer des tensions. Les structures comme le Conseil des religions relèvent de mesures de politique publique indispensables qu’un État se doit de déployer pour maintenir la concorde.
Pour le franc-maçon, cette situation ne pose pas de problème particulier car notre méthode s’applique parfaitement à ce contexte. Lorsque nous franchissons le seuil du Temple, nous appliquons une règle fondamentale : « laisser ses métaux à l’extérieur », c’est-à-dire se dépouiller des préjugés, des statuts et des clivages de la vie profane. On vient en loge pour participer à un projet universaliste, sans pour autant renier ce que l’on est.
C’est en cela que l’île Maurice représente un formidable laboratoire maçonnique. En loge, nous ne nous contentons pas de tolérer nos différences, nous nous en enrichissons, à la seule condition qu’elles s’expriment dans le respect de nos valeurs communes. Cette méthode contribue activement à l’harmonie globale.
D’ailleurs, lors de notre rencontre, le président de la République m’a confié sa surprise de voir le Conseil des religions se saisir du thème de l’intelligence artificielle, ce à quoi je lui ai répondu que le Grand Orient de France menait exactement la même réflexion cette année. Les grands esprits et les grandes méthodes finissent par se rejoindre.

La méthode du Grand Orient repose historiquement, comme vous l’avez précisé, sur l’idée que les convictions religieuses relèvent de la sphère privée. En tant que Grand Maître, quelle est votre position face à la volonté de certains membres locaux d’introduire de la spiritualité orientale dans vos débats, au détriment de la laïcité et de la raison pure qui définissent votre obédience ?

Le Grand Orient de France traverse l’histoire depuis trois siècles, et les interrogations sur d’éventuelles infiltrations ou influences — qu’elles soient politiques ou religieuses — ont été innombrables. Pourtant, l’obédience n’a jamais dévié de ses principes fondateurs. Nos valeurs fondamentales sont gravées dans le marbre de notre histoire.
En revanche, notre rôle est d’inscrire ces valeurs séculaires dans les réalités de notre temps. Le monde de 2026 n’est évidemment pas celui de 1926 ou de 1726. Nous ne devons pas nous couper du monde, mais au contraire démontrer en quoi notre démarche reste pertinente pour répondre aux défis contemporains, qu’ils soient technologiques, climatiques ou sociétaux, sans jamais dénaturer notre socle philosophique. On peut regarder le monde d’aujourd’hui, mais le socle rationnel et laïque  doit rester intouchable.

Vous arrivez au terme de votre année d’exercice. Serez-vous candidat à votre propre succession pour un second mandat de Grand Maître ?

Notre modèle de gouvernance repose sur une démocratie interne stricte et un renouvellement régulier. Le mandat de Conseiller de l’Ordre, qui équivaut à siéger au conseil d’administration du Grand Orient de France, est limité à trois ans non renouvelables. Au cours de ce triennat, les fonctions changent chaque année.
Ayant effectué toute ma carrière professionnelle au ministère des Finances, j’ai logiquement occupé la fonction de Grand Trésorier adjoint la première année, puis celle de Grand Trésorier la deuxième. C’est au cours de la troisième année que mes pairs du Conseil de l’Ordre m’ont élu à la fonction de Grand Maître. Cette charge ad interim dure un an. Mon mandat de Conseiller de l’Ordre arrivant à échéance cette année, je quitterai définitivement le Conseil de l’Ordre et, par conséquent, mes fonctions de Grand Maître.

Jean Marc Poché

Accroches

« Mettre l’humain au centre des décisions nous conduit à rechercher constamment l’égalité, c’est-à-dire à considérer l’autre comme son égal. C’est un idéal, car la réalité est dominée par les inégalités économiques et les injustices sociales, qui génèrent de profondes colères. Aujourd’hui, les inégalités de patrimoine et de revenus ont atteint un niveau tel qu’elles menacent la cohésion sociale ».

«  Lorsque nous franchissons le seuil du Temple, nous appliquons une règle fondamentale : « laisser ses métaux à l’extérieur », c’est-à-dire se dépouiller des préjugés, des statuts et des clivages de la vie profane. On vient en loge pour participer à un projet universaliste, sans pour autant renier ce que l’on est »

« L’île Maurice représente un formidable laboratoire maçonnique. En loge, nous ne nous contentons pas de tolérer nos différences, nous nous en enrichissons, à la seule condition qu’elles s’expriment dans le respect de nos valeurs communes. Cette méthode contribue activement à l’harmonie globale »

 

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