Emmanuel D’Offay : « Les ex-pays colonisés doivent écrire leur propre histoire »

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À Maurice dans le cadre de la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, l’artiste et éducateur seychellois Emmanuel D’Offay a participé à plusieurs activités, dont une table ronde au Centre Nelson Mandela pour la culture africaine (CNMCA) sur le thème Une nouvelle iconographie comme une forme de réparation. Dans ce contexte, il a bien voulu répondre à quelques questions du Mauricien sur son travail et sa philosophie. Il se dit ainsi d’avis que « les îles et les pays africains qui ont été affectés par la colonisation doivent commencer à écrire leur propre histoire, parce qu’ils ont été représentés par les colons à leur façon ». Emmanuel d’Offay montre aussi une exposition à Lespas Lar de La-Tour-Koenig sur ce thème, qu’il explore depuis maintenant 30 ans.

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Comment l’art contribue-t-il à la réparation ?
Pour cela, il faut de la passion. Ce n’est pas juste être un artiste et, du jour au lendemain, arrêter de peindre ce que l’on fait pour commencer à peindre l’esclavage. Il faut pouvoir sentir le sujet au fond d’abord, et ensuite faire réparation. Vous pouvez avoir de bonnes techniques, faire de jolis tableaux avec une scène de l’esclavage, mais ce sera un tableau mort. On pourra l’admirer, mais pas le ressentir. Chaque tableau que je fais, j’y mets dedans un morceau de mon âme.

Cela demande une recherche…
Tout à fait. On ne peut pas faire n’importe quoi et dire que c’est de l’esclavage. Par exemple, je ne peux pas dessiner une chaîne et parler d’esclavage. Je fais beaucoup de lecture, je consulte les registres, les petites photos, que j’agrandis ensuite avant de laisser les images me parler. Ce qui est intéressant dans ce processus, c’est que lorsque je commence à travailler sur une idée, je ne sais jamais comment cela se terminera. Cela peut sembler bizarre, mais j’ai des conversations avec ces photos. Je cherche comment faire, comment améliorer… Finalement, le tableau terminé est un miroir du personnage et de moi-même.

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Pourquoi récusez-vous le symbolisme de la chaîne pour parler d’esclavage ?
C’est le résultat des fouets et des chaînes qui a affecté les gens moralement et mentalement. L’effet post-traumatique est pire que quand on enchaîne. Pour moi, le fouet ou la chaîne ne sont pas des symboles de l’esclavage. Ce sont les vrais visages, les regards, qui le sont. Heureusement que nous avons des photos. Les chaînes en ont fait partie, mais ce n’est pas l’essentiel.

Depuis combien d’années travaillez-vous sur ce thème ?
Depuis toujours, soit depuis 30 ans.

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Comment vous est venu votre intérêt pour l’esclavage comme expression artistique ?
Je ne suis pas quelqu’un de conventionnel et je me considère comme franc et direct. Je dis les choses telles qu’elles sont, et cela m’a d’ailleurs posé beaucoup de problèmes.
Je me suis lancé pour voir comment rendre le monde meilleur. En tant qu’humain, je détestais – et je déteste d’ailleurs encore – tout ce qui fait souffrir l’humanité, et c’est cela que je dénonce. Il y a 30 ans, j’ai commencé à ressentir cela. J’ai alors vu tellement de cruautés que je me suis posé la question : « Pourquoi ? » Nous sommes tous humains et nous devons respecter les autres. De même, on nous dit qu’il faut aimer et prier pour nos ennemis. Mais ça, c’est juste en écriture, pas en pratique.

Dans votre travail, vous reprenez la technique de « l’iconographie chrétienne », qui nous est la plus familière. Pourquoi ?
L’iconographie représentait déjà les saints africains. Cela existait en Éthiopie avant l’Europe. Quand on parle de l’Afrique qui a été colonisée, on nous donne de fausses impressions sur les Africains. Or, nous savons que lorsque l’Afrique a été colonisée, elle était très riche, que l’Afrique avait des systèmes très corrects ; les gens vivaient bien. On a effacé les royaumes et on nous fait croire que c’est la colonisation qui a civilisé l’Afrique, alors qu’elle avait déjà ses religions. Bref, on a voulu supprimer tout cela pour atteindre un but : effacer ce côté de l’Afrique.

Pourquoi « nouvelle » iconographie, pour reprendre le thème de la table ronde et l’esprit qui anime les organisateurs ?
Je crois que les îles et les pays africains qui ont été affectés par la colonisation doivent commencer à écrire leur propre histoire, parce qu’ils ont été représentés par les colons à leur façon.

Pouvez-vous nous parler de votre travail d’un point de vue technique et artistique ?
C’est l’image qui parle, et en fonction de cela, j’adapte les techniques et les matières. J’utilise tout : le rouge à lèvres, le crayon à sourcils, du papier pour le collage, la peinture, l’huile, l’eau, le café, la terre rouge… Je ne travaille pas sur canevas ou tissu. J’utilise du papier d’emballage que je ramasse, et je travaille dessus tel quel. Quand les gens verront le résultat, ils remarqueront qu’il y a des plis, que c’est froissé, que cela gondole. Mais c’est voulu, parce qu’il n’y avait rien de normal dans l’histoire de l’esclavage.

Vous avez parlé de cet ADN africain que vous portez… En quoi est-ce important ?
Je réclame mon africanisme, et je ne veux pas être accusé de profiter d’un sujet. Je suis fier de mon africanité. Certaines personnes ne veulent pas reconnaître qu’elles sont d’origine africaine, que c’est leur identité. Ce n’est pas mon cas.

Comptez-vous montrer cette exposition ailleurs qu’à Maurice ?
Je l’ai montrée aux Seychelles pendant une semaine avant de l’amener ici. Une équipe du Ghana vient également la voir pour une éventuelle exposition là-bas. Elle ira aussi à Paris et en Afrique du Sud. Elle sera enrichie d’une dizaine d’autres tableaux. Ici, j’en ai une quarantaine, mais j’en ai beaucoup d’autres à la maison. J’ai une discipline de travail : j’en fais un minimum de deux par jour.

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LESPAS LAR — Jusqu’au 20 septembre — Exposition : les Saints oubliés, de la souffrance à la sainteté
Lespas Lar du Centre Nelson Mandela pour la culture africaine (CNMCA) accueille jusqu’au 20 septembre une exposition d’art intitulée Forgotten Saints: A Journey Through Sufferings to Sacredness, du plasticien seychellois Emmanuel D’Offay. L’événement s’inscrit dans le cadre des activités commémoratives de la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition. Le vernissage a eu lieu le 20 août en présence du président de la République, Dharam Gokhool, et de la Première ministre adjointe, Arianne Navarre-Marie.
Forgotten Saints est une exposition dédiée « aux silencieux, aux blessés et à ceux qui étaient cachés ». En d’autres mots, souligne l’artiste, « à ceux qui ont été marqués par une souffrance qu’ils ont transformée en endurance, en foi et en grâce ». Dans sa philosophie, il s’agit d’un cheminement : « This journey moves through pain not as an end, but as a passage. » Ainsi, souligne-t-il, chaque tableau invite le spectateur à être témoin de la fragilité de la ligne qui existerait entre la souffrance humaine et la force sacrée, car chaque figure présentée n’est pas une icône polie par l’histoire. « They are souls shaped by loss, struggle, exile, sacrifice, and devotion. Their holiness is not found in perfection, but in the courage to remain luminous in the face of darkness », estime-t-il.
La collection veut honorer la souffrance comme faisant partie de la transformation de l’être. Elle veut relever comment la douleur peut se transformer en prière, le souvenir en dévotion, et la survie en une forme de sainteté. Elle devrait interpeller le spectateur par rapport à « sa définition de la sainteté ». Elle se veut aussi une forme de méditation sur la dignité humaine. Forgotten Saints invite ainsi tout un chacun « à porter un regard neuf sur ceux que l’histoire a négligés, à reconnaître le sacré au sein des cicatrices, et à comprendre que même dans la souffrance la plus profonde, la lumière demeure possible ».
L’exposition est visible à Lespas Lar durant les heures d’ouverture. Entrée libre. Pour de plus amples renseignements, appelez le 234-1416 !

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ACA : Échange autour de la responsabilité de l’artiste dans la société
L’artiste seychellois Emmanuel D’Offay a animé une rencontre avec les élèves d’art plastique et artistes mauriciens autour de l’art, la mémoire, la conscience et la responsabilité de l’artiste dans la société ce 23 août à la Gallery Ananta, initiative de l’association Action pour la créativité artistique (ACA). A cette occasion, il a aussi pu voir l’exposition internationale en cours, Echo the rhythme after WAD (World Art Day), organisée par l’ACA.
La rencontre avait réuni une cinquantaine de personnes – jeunes, étudiants, artistes, éducateurs, mais aussi des passionnés d’art – autour de la thématique. Cette séance s’est enrichie par l’apport du photographe Steeve Dubois, du Cercle des artistes photographes (CAP), qui tient en ce moment son exposition annuelle, le Salon d’août, au Caudan Waterfront. « Nous avons souhaité l’élargir et M. Dubois a parlé de la manière dont un photographe traduit l’émotion en photos. La rencontre a pris fin par une session de questions/réponses, suivie d’une remise de certificat aux participants de l’exposition Echo the rhythme after WAD. »

 

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