Est-ce qu’il ne serait pas temps, un an et demi après les dernières élections, que Premier ministre, ministres et ministres junior, sans compter les députés de la majorité, arrêtent de justifier leurs manques de décision et les problèmes du jour au « previous government. » C’est vrai que celui de Pravind Jugnauth et ses alliés a pris des mesures dans tous les domaines dont les conséquences se font sentir aujourd’hui. Mais cette litanie commence à fatiguer sérieusement et on aimerait entendre ce que le gouvernement entend faire pour solutionner les problèmes du jour, au lieu d’incriminer son prédécesseur. En le rendant responsable de tous ce que le gouvernement d’aujourd’hui ne peut ou ne sait faire.
Par exemple, le trafic et la consommation de drogues a atteint, ces derniers mois, un stade de développement plus qu’inquiétant. Terrifiant dans certains cas. Les images montrant des hommes, des femmes et des adolescents, ballottant dans les rues au risque de se faire écraser par des voitures, se sont multipliées. Sont devenues des images quotidiennes sur les réseaux sociaux. On retrouve ceux que l’on surnomme les « zombies », les morts-vivants de la culture haïtienne, dans tous les coins de rue. Avant, on disait que la drogue était une maladie sociale limitée aux faubourgs des villes, plus particulièrement dans les cités ouvrières. Ce qui était une façon de donner une coloration communale au phénomène. Aujourd’hui, ce phénomène que certains qualifient de pieuvre étend ses tentacules sur l’ensemble du pays, ne connaît plus de barrières de races, de milieu social et d’âge. On se drogue aussi bien dans les régions rurales qu’urbaines, et comme le disait quelqu’un qui connaît le sujet, il n’est plus limité aux jeunes et séduit de plus en plus de nouveaux consommateurs. Selon ce connaisseur, cette « démocratisation » de la drogue est la conséquence du fait qu’aujourd’hui, l’offre est diversifiée et que le prix d’un de ces produit est « abordable. » D’après les spécialistes, ceux qui ont les moyens financiers ont le choix entre plusieurs produits, du bas de gamme au plus sophistiqué.
Si la catégorie des sophistiqués est restreinte en nombre, ce n’est pas la même chose pour ceux qui se contentent du produit d’entrée en gamme, le synthétique. Une dose de ce produit chimique se vend à Rs 100, pratiquement le prix de deux paires de dhool puri ou d’un mine bouilli. En plus d’être « bon marché», il s’achète facilement et, en dehors de la police, tout le monde sait où s’en procurer et quels sont les alternatives si, par le plus grand des hasards, un vendeur était arrêté. Grâce à son prix abordable et sa disponibilité, le synthétique est en train de faire des ravages dans le pays et ce n’est que le début, dit encore mon interlocuteur, puisque le consommateur devient rapidement dépendant, multipliant ainsi le nombre de zombies. Le gouvernement et la police se congratulent à chaque saisie de drogues dures, en soulignant sa valeur marchande. Mais le synthétique est un mélange de produits chimiques faciles à se procurer, à transformer et à être mis en vente qui a dépassé le stade de phénomène marginal pour faire partie du quotidien, de l’ordinaire. Ce que révèlent les milliers d’interpellations, d’arrestations et même d’accidents ayant un rapport direct avec le synthétique. Qui se développe beaucoup plus vite que les systèmes de lutte et de répression et, de plus en plus souvent, gangrène les institutions qui ont pour mission de le combattre. On l’a vu dans le passé avec le désormais Franklin qui a pu bâtir et étendre son empire et ses tentacules, au vu et au su de tous, en toute impunité, pendant des années.
Ce n’est pas en imputant au « previous government » la paternité du développement de la drogue à Maurice – il y a, certes, contribué – qu’on mènera le combat contre le synthétique. Ce n’est pas, non plus, en se contentant de se féliciter des saisies qu’on le fera. Il faut agir le plus vite possible, trouver des solutions rapides et adaptés à cette guerre qu’il faut mener contre ce qui est en train – ou est déjà – une industrie bien organisée avec ses têtes pensantes et ses financiers qui brassent des millions. Ces gros requins qui, comme le disait une chanson, parviennent à passer à travers les filets qui ne capturent que les petits cabots. Si rien n’est fait rapidement, si toutes les énergies ne sont pas rassemblées, et si on ne se donne pas les moyens nécessaires – en suivant l’exemple d’autres pays – pour mener le combat, Maurice finira par mériter le surnom de République des zombies.
Jean-Claude Antoine

