Pesticides : le coût caché de notre agriculture

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Nous avons pris l’habitude de mesurer la performance de notre agriculture en tonnes produites, en rendement à l’hectare et en valeur de la production. Mais une donnée essentielle manque à ce calcul : combien ce modèle nous coûte-t-il réellement lorsque l’on comptabilise ses conséquences sur la santé, les sols, l’eau, la biodiversité et, à terme, la productivité agricole elle-même ?

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C’est le piège du rendement : ce qui semble rentable aujourd’hui peut devenir extrêmement coûteux demain.

À Maurice, suffisamment d’éléments existent désormais pour que cette question ne soit plus considérée comme théorique. Les dernières données sur les résidus de pesticides montrent qu’une partie des fruits et légumes analysés contient encore des substances non recommandées pour les cultures concernées ou des résidus dépassant les limites autorisées.

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Or, les pesticides ne disparaissent pas au moment de la récolte. Ils contaminent les sols et les ressources en eau, affectent les organismes du sol, les pollinisateurs et d’autres espèces, et contribuent à la dégradation du capital naturel dont dépend notre agriculture.

Comme je le soulignais dans mon précédent article sur l’avenir de nos sols, ceux-ci ne peuvent être considérés comme de simples supports de production que l’on pourrait épuiser puis remplacer.

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Une étude scientifique récente sur l’agriculture mauricienne apporte un élément important au débat. En comparant plusieurs systèmes de production maraîchère, les chercheurs ont montré que l’agriculture conventionnelle intensive pouvait atteindre des rendements élevés, mais au prix d’impacts beaucoup plus lourds sur les écosystèmes et la santé humaine.

Dans leur modélisation, la suppression des pesticides dans le scénario conventionnel intensif entraînait une réduction de 99,98 % de l’impact sur les écosystèmes. Ce chiffre doit être interprété avec prudence : il correspond au modèle étudié et ne signifie pas que 99,98 % de la biodiversité mauricienne serait détruite par les pesticides.

Mais le message demeure essentiel : nous sommes capables de mesurer les coûts cachés de notre modèle agricole. Pourquoi ne le faisons-nous pas systématiquement ?

Combien nous coûtent réellement les pesticides ?

Aux États-Unis, une étude a estimé à environ US$9,6 milliards par an les coûts environnementaux et sociaux liés aux pesticides : conséquences sanitaires, résistance des ravageurs, pertes de récoltes attribuables aux traitements, disparition d’oiseaux et contamination des eaux souterraines, entre autres.

Même dans une agriculture extrêmement productive, le calcul ne peut donc pas se limiter aux revenus générés par une production supplémentaire. Il faut aussi comptabiliser ce que la société paie ailleurs.

C’est cette comptabilité que Maurice doit commencer à établir. Combien l’exposition aux pesticides coûte-t-elle à notre système de santé ? Quel est le prix de la dégradation des sols, de la contamination des cours d’eau et des nappes, du recul des pollinisateurs et de la perte de fertilité ? Combien coûtera, demain, la baisse de productivité provoquée par cette dégradation ?

Tant que ces dépenses restent invisibles dans nos statistiques économiques, nous donnons artificiellement l’impression que le modèle intensif est plus rentable qu’il ne l’est réellement.

Mais que propose-t-on aux agriculteurs ?

Il serait trop facile de demander aux agriculteurs de réduire leur utilisation de pesticides sans répondre à leur inquiétude principale : qui supportera le risque si les rendements diminuent ?

Un exemple italien mérite ici notre attention. Dans la région de Vénétie, des producteurs de maïs appliquant des recommandations de lutte intégrée peuvent bénéficier d’une couverture contre les pertes de rendement lorsque ces méthodes échouent. Cette protection repose sur une caisse mutuelle.

Le principe est simple : si l’on veut encourager un agriculteur à réduire son recours aux pesticides et les risques pour l’environnement, on ne peut pas lui faire supporter seul le coût économique de la transition.

Pourquoi Maurice ne créerait-elle pas un mécanisme mutualisé permettant de compenser partiellement les pertes de rendement des agriculteurs qui s’engagent à utiliser moins de pesticides et à adopter des pratiques de lutte intégrée ?

Au lieu de leur dire : « Utilisez moins de pesticides et débrouillez-vous si votre rendement baisse », nous pourrions leur proposer : « Réduisez votre dépendance aux pesticides et la collectivité vous aidera à absorber le risque de cette transition. »

Cette approche, plus réaliste, permettrait de transformer progressivement les incitations économiques.

Des moyens de contrôle en diminution

Cette réflexion est d’autant plus urgente que les moyens consacrés au contrôle devraient être renforcés. Or, alors que nous avons besoin de davantage de surveillance, d’analyses et d’interventions sur le terrain, l’effectif du Pesticides Regulatory Office aurait été réduit de cinq à trois officiers depuis la prise de fonction de l’honorable Boollel.

Comment prétendre renforcer le contrôle des pesticides tout en réduisant les moyens humains qui lui sont consacrés ?

Si le gouvernement veut réellement protéger les consommateurs, les agriculteurs et l’environnement, le Pesticides Regulatory Office doit disposer des ressources nécessaires.

Mais nous devons surtout dépasser une logique consistant à vérifier, après coup, si un produit contient trop de résidus. Le véritable objectif doit être de réduire notre dépendance aux pesticides à la source.

Changer le calcul

Le débat n’oppose pas les pesticides à l’agriculture. La véritable question est de savoir quel type d’agriculture nous voulons financer et encourager.

Voulons-nous une agriculture qui maximise le rendement à court terme tout en transférant une partie de ses coûts vers la santé publique, l’environnement et les générations futures ? Ou une agriculture productive qui préserve les sols, l’eau, la biodiversité et la capacité des agriculteurs à continuer à produire ?

Nous devons commencer par mesurer ces coûts. Maurice devrait réaliser une étude nationale sur le coût complet des pesticides : conséquences sanitaires, environnementales et économiques, pertes éventuelles de productivité, effets sur les sols et les ressources en eau, ainsi que sur la biodiversité.

Parallèlement, nous devons étudier des mécanismes économiques permettant d’accompagner les agriculteurs dans la réduction de leur dépendance aux pesticides. Nous pouvons notamment nous inspirer des systèmes européens de mutualisation du risque, comme celui mis en place dans la plaine du Pô, en Italie. Une caisse mutuelle y couvre les agriculteurs contre les pertes de rendement en échange de l’abandon des insecticides. Le premier constat est particulièrement encourageant : la caisse demeure pleine.

Le véritable rendement agricole n’est pas simplement ce que nous récoltons aujourd’hui.

C’est notre capacité à continuer à produire demain. Sur des sols vivants. Avec une eau saine. Une biodiversité fonctionnelle. Des agriculteurs protégés.

Et une population en bonne santé.

Si nous ne comptons pas ces éléments, nous ne mesurons pas réellement le rendement de notre agriculture.

Nous ne faisons que déplacer la facture et les problèmes.

Joanna Bérenger
Députée et présidente de la Commission Développement Durable
(Fron Militan Progresis)

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