Ce qui devait être un chantier de quelques mois est aujourd’hui devenu une source grandissante de frustration pour les habitants et commerçants de Vacoas. À l’avenue John Kennedy, les travaux de reconstruction et d’élargissement du pont Takamaka, lancés officiellement comme un projet important visant à améliorer le drainage de la région et réduire les risques d’inondation, semblent désormais avancer beaucoup plus lentement que prévu. Jour après jour, au-delà des engins de chantier et des barrières de sécurité, toute une région dit vivre au rythme des embouteillages, des détours et des pertes économiques.
Lorsque le ministre des Infrastructures nationales, Ajay Gunness, avait présenté le projet en septembre 2025, le calendrier annoncé semblait relativement clair. Le chantier devait être complété quelques mois plus tard. Mais entre les reports liés aux examens dans une école primaire voisine, les contraintes techniques et plusieurs ajustements apportés au projet, les délais ont progressivement glissé.
Quelque chose ne tourne pas rond
Aujourd’hui, plus de trois mois après la fermeture effective du tronçon de route enjambant la rivière Takamaka, beaucoup ont le sentiment que quelque chose ne tourne pas rond. Sur place, l’ancien pont a déjà disparu. La structure a été complètement démolie, tandis que les usagers doivent désormais emprunter des routes alternatives qui se retrouvent saturées quotidiennement aux heures de pointe.
Le matin comme en fin d’après-midi, les automobilistes avancent lentement dans de longues files de véhicules qui mettent parfois leur patience à rude épreuve. Pour certains habitants venant d’Henrietta, de Glen Park ou encore des Quinze Cantons, les trajets quotidiens se sont considérablement allongés.
Les conséquences ne se limitent, toutefois, pas à quelques minutes supplémentaires sur la route.
Impact direct sur leur survie économique
Pour plusieurs commerçants situés le long de l’avenue John Kennedy, les travaux commencent à avoir un impact direct sur leur survie économique. Au restaurant One and Only, Shameem regarde avec inquiétude une salle qui se vide progressivement au fil des semaines. Là où auparavant les heures du déjeuner étaient synonymes d’activité soutenue, l’atmosphère est aujourd’hui bien différente.
« Avant, à l’heure du déjeuner, il y avait du monde. Aujourd’hui, il y a des jours où les clients ne viennent presque plus. Mo bizness pe tonbe net », explique-t-il avec une inquiétude difficile à cacher. Pour lui, les effets de la fermeture de la route sont devenus particulièrement visibles. Les clients habituels hésitent désormais à faire les détours imposés par les travaux. D’autres préfèrent simplement changer leurs habitudes. « Kouma mo pou tini sa restaurant-la si mo pa pe kapav fer mo bizness marse correctement ?»
Le restaurateur confie qu’il envisage désormais de mettre son établissement en vente, afin d’éviter une situation financière encore plus difficile. Selon lui, il ne serait pas seul dans cette situation. Une trentaine d’entreprises de la région subiraient actuellement les conséquences des perturbations liées au chantier.
Un manque de communication
Au-delà des pertes financières, plusieurs habitants dénoncent ce qu’ils considèrent comme un manque de communication et de consultation avant le début des travaux. « Zot kapav ferme semin-la. Ok. Me omwin met enn notis ziska kotsa li pa aksesib, parski lor semin principal-la pena okenn problem. Bann izager ti kapav servi semin-la, koumsa personn pa ti pou soufer dan zot bizness », soutient Shameem.
Les difficultés se ressentent également chez ceux qui empruntent cette route chaque jour pour aller travailler ou conduire leurs enfants à l’école. Meema, employée dans le secteur privé, explique qu’elle a dû revoir complètement son organisation quotidienne depuis la fermeture du pont. « Mo leve boner toulezour, me trafik inn vinn pir. Mo finn gagn warning travay akoz retar », dit-elle.
Même frustration chez Doosheena, dont les enfants fréquentent la Reunion Government School. Depuis le début des travaux, les retards sont devenus presque quotidiens. « Eski bann inzenier inn fer enn feasibility study ek konsilt bann abitan pou kone ki linpak sa bann travay-la pou ena ? » demande-t-elle avec colère.
Dans la région, la plupart des habitants prennent, toutefois, soin de préciser qu’ils ne sont pas opposés au développement ou à la reconstruction du pont. Beaucoup reconnaissent même que la structure existante suscitait des inquiétudes depuis plusieurs années.
« Enn gros chantier koumsa pou gagn zis kat dimounn pe travay »
Nasser Phutully estime qu’une autre approche aurait pu être adoptée. « Enn travail kumsa ti kapav fer li an deux phases. Nu pe koz enn pont, pa enn flyover », dit-il. Il s’interroge également sur le rythme des travaux observé quotidiennement sur le site. « Enn gros chantier koumsa pou gagn zis kat dimounn pe travay. Kan sa travay-la pou fini ? »
Du côté des autorités, la Road Development Authority reconnaît que plusieurs contraintes techniques compliquent l’avancement du projet. Le Divisional Manager de la RDA, Jhumka Asraf, explique que la présence d’une importante conduite de 800 mm de la Central Water Authority (CWA) ainsi que certains pylônes du Central Electricity Board (CEB) rendent les interventions beaucoup plus délicates. « Sa gros tuyau-la critique. Nou pa capav bouz li sans consultation parski ena bokou habitants ki pou retrouve zot sans delo », dit-il.
Selon lui, plusieurs modifications ont également dû être apportées aux plans initiaux. Mais ces explications ne semblent pas totalement convaincre plusieurs habitants, qui se demandent comment certaines difficultés techniques majeures apparaissent, alors que le pont a déjà été démoli.
Face à la frustration grandissante, les habitants commencent désormais à s’organiser. Une pétition initiée par le Dr Dinish Deenoo a déjà recueilli plusieurs dizaines de signatures. « On ne pourra pas continuer à pâtir de l’incurie des autorités. Il en va de la santé mentale de tout ce beau monde qui trime du matin au soir », affirme-t-il. Lui dont le cabinet se situe à quelques pâtés de maison du chantier, ajoute : « J’ai cru comprendre que des ingénieurs ont conclu que le pont a fait l’objet d’un design ou redesign en quatre occasions. C’est la raison pour laquelle j’ai fait circuler une pétition qui a été signée par 67 habitants réclamant des mesures concrètes et des décisions fortes pour mettre fin à ce désordre. Une marche pacifique est aussi prévue cette semaine », dit-il.
Pendant ce temps, la RDA maintient que le chantier devrait être complété d’ici juillet 2026. Mais à Vacoas, beaucoup accueillent ces nouvelles échéances avec prudence. Car pour certains habitants, le quotidien ne se mesure plus en semaines ou en mois, mais en embouteillages, détours et patience qui commence sérieusement à s’épuiser.
Jyoti Jeetun : « Le chantier sera complété d’ici mi-juillet »
Face au tollé, Jyoti Jeetun, ministre des Services financiers et députée de la circonscription, a effectué une site visit, vendredi, pour comprendre les raisons derrière le retard dans l’exécution des travaux. Dans une vidéo publiée sur sa page Facebook, on la voit discuter avec un individu qui semble être un ingénieur de la RDA ou un contracteur. « Compte tenu de sa complexité, le pont fait l’objet de quatre plans de conception (design). Akoz samem inn gagn retar. Si ou pa trouv travayer lor site, se parski ankor pe fer konsepsion », a fait valoir le concerné. Quant à Jyoti Jeetun, elle affirme que « la RDA et le contracteur m’ont assuré que les travaux progressent et que le chantier sera complété d’ici mi-juillet. Nous sommes pleinement conscients des inconvénients rencontrés par les habitants et les usagers de la route, en raison des déviations actuellement en place. Toutes les dispositions sont prises pour accélérer les travaux et rétablir la circulation à la normale dans les meilleurs délais. »
Joanna Bérenger : « Y aura-t-il des frais supplémentaires ? »
L’autre députée de la circonscription N°16 (Vacoas-Floréal) et membre du Fron Militan Progresis (FMP), Joanna Bérenger s’est également rendue sur place, vendredi, pour faire un constat de la situation complexe prévalant à la rue John Kennedy. Elle a ensuite posté une vidéo sur sa page Facebook. « Ce projet est un must, car la rue en question était trop étroite. Toujours est-il que cela fait trois mois que les travaux perdurent et les habitants se posent énormément de questions sur la durée réelle des travaux qui provoquent une myriade d’inconvénients. Le manque de communication des autorités et l’absence de policiers pour réguler le trafic ont envenimé la situation. Bann ti bizness pe soufer. Je demande aux autorités de faire preuve de transparence sur la fin des travaux. Une question me taraude. Y aura-t-’il des frais supplémentaires ? Mo pou revinn lor la dan Parlman », a déclaré la concernée.

