Derrière les dispositifs de prise en charge psychologique des enfants victimes d’abus par le Family Support Service (FSS), des parcours qui interrogent la continuité du suivi, la capacité du système à repérer les détresses et le soutien apporté aux familles. Si certaines victimes témoignent des bienfaits de cet accompagnement, d’autres évoquent des ruptures de contact, parfois de leur propre initiative. Hema, 17 ans, tombée enceinte en 2025 après une deuxième agression sexuelle commise par son père, a échappé très tôt au système d’encadrement : dès l’âge de 8 ans, elle avait été abusée par le compagnon de sa mère. Aujourd’hui, elle refuse toute aide psychologique et vit en concubinage avec un adulte, une situation interdite par la Children’s Act 2020. Son parcours reflète les difficultés du système à assurer un suivi continu des enfants les plus vulnérables.
« Zot inn demann mwa si mo bien, si tou korek. Mo’nn dir zot wi. Apre zot inn ale », se souvient Hema (nom modifié), évoquant sa brève rencontre avec des officiers du FSS. C’était en mai 2025. La jeune fille, alors âgée de 16 ans, était alitée à l’hôpital quand elle a reçu leur visite. Elle venait de perdre son bébé. Hema était tombée enceinte dans des circonstances dramatiques. Abusée sexuellement à deux reprises par son père, un maçon de 48 ans, elle avait fui le domicile familial pour trouver refuge chez une proche. Conduite alors au poste de police, elle avait dénoncé son père pour agression sexuelle. Elle avait ensuite été transférée à l’hôpital, conformément au protocole en vigueur. C’est là que sa grossesse, estimée à deux mois, avait été confirmée. À sa sortie de l’hôpital, elle était retournée chez cette proche. Quelques semaines plus tard, son père, qui aurait réussi à reprendre contact avec elle, aurait eu une vive discussion téléphonique avec elle. « Li ti fatig mo latet », raconte-t-elle. Perturbée par cet échange, Hema aurait fait une fausse couche. Elle avait alors été conduite à l’hôpital, où le personnel soignant avait alerté les services de l’enfance. Par la suite, Hema n’aurait plus eu de nouvelles de ceux-ci.
Hema affirme n’avoir jamais été recontactée par le ministère chargé du dossier des enfants. « La seule fois où j’ai revu la police après ma déposition, c’est le jour de la reconstitution des faits. Mais celle-ci n’a pas pu avoir lieu », explique-t-elle. Ce jour-là, un groupe de personnes hostiles à cet exercice se serait rassemblé devant la maison de son père, construite dans un quartier « chaud ». Convoquée une nouvelle fois par la police, Hema a choisi, dit-elle, de ne pas se présenter. Depuis, Hema, qui a aujourd’hui 17 ans et est devenue mère d’un petit garçon né de sa relation avec son compagnon de 23 ans, affirme n’avoir été contactée ni par la police ni par le FSS.
Elle était un « dossier » oublié
Encore adolescente, Hema est projetée dans une vie d’adulte construite sur des fondations fragiles. Violée à 8 ans par le compagnon de sa mère dépendante de l’alcool avant qu’elle ne décède, hospitalisée à 14 ans après avoir été violemment battue par son père, déscolarisée, Hema a vécu de maison en maison. Si, à un moment de sa vie, elle a été un « dossier » parmi tant d’autres, oublié dans un tiroir du système, Hema semble être passée entre les mailles du filet de la prise en charge destinée aux enfants victimes de violences au sein d’un environnement familial brisé et précaire. Encore aujourd’hui, mineure, elle vit en concubinage avec un adulte, alors que la section 12(2) : Marriage of, or cohabitation with, child Children’s Act 2020 prévoit : “No person shall – (a) live together with a child, under the same roof, either as spouses or unmarried partners.”
La peine prévue pour une personne qui enfreint l’interdiction de cohabiter avec un.e mineur.e de moins de 18 ans est : Une amende pouvant atteindre Rs 1 million et une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 10 ans. Par ailleurs, la section 12(3) de la loi précise que le consentement de l’enfant ne constitue pas une défense. Dans le cas d’Hema, son compagnon aurait reconnu l’enfant du couple. Et c’est chez lui, auprès de la famille de ce dernier, qu’Hema aurait retrouvé refuge.
« Ne pas penser »
Hema affirme qu’elle peut se passer d’une prise en charge psychologique. Pour avancer, dit-elle, elle préfère « ne pas penser » à ce que son père lui a fait subir. Lors de la deuxième agression, son jeune frère aurait tout entendu. « Mo ti pou kontan si li pey se ki li’nn fer mwa », confie la jeune fille. « Si je n’avais pas perdu le bébé, je l’aurais élevé. Il était innocent. Pa so lafot… » C’est son fils, qui occupe ses journées, qui l’aide à « oublier » ce qu’elle a subi, assure-t-elle. « Sinon, mo pou strese », ajoute-t-elle. Son père, qui a retrouvé la liberté dans l’attente de son procès, a repris contact avec elle par l’intermédiaire des réseaux sociaux. « Je l’ai bloqué. Je refuse tout contact avec lui. Il sait qu’il n’a pas le droit de m’approcher », affirme Hema. Poursuivi pour inceste, l’homme vit avec deux de ses autres enfants mineurs : son fils, âgé d’une dizaine d’années, et sa fille de 15 ans, qui présente un handicap mental.
« Madam, ou tifi bien »
« Comment un homme arrêté pour avoir abusé sexuellement de sa propre fille, qui est tombée enceinte à la suite de ces abus, et remis en liberté conditionnelle peut-il continuer à circuler librement dans notre quartier, alors qu’il lui est interdit de s’approcher d’elle dans un certain périmètre ? », s’insurge Sarah (nom modifié), la mère d’une présumée victime mineure d’inceste. Ce n’est pas la seule question qui la trouble, dit-elle. Sans l’assistance psychologique offerte à sa fille par le FSS, elle ne sait pas, confie-t-elle, comment elle aurait fait face à une situation qui lui échappe. Sarah indique, cependant, que « Le cas de ma fille a été signalé à la police par l’hôpital, à la suite de son admission en 2024. Mais cela ne fait que trois mois que ma fille bénéficie d’un suivi régulier auprès du service psychologique du ministère. Elle avait été reçue à deux reprises par une première psychologue, peu après sa déposition et à sa sortie de l’hôpital. » À peine âgée de 15 ans à l’époque, la jeune fille a dû subir un avortement thérapeutique en raison d’une grossesse extra-utérine qui mettait sa vie en danger.
« La première psychologue m’a reçue pour un bilan. Je me souviens parfaitement de ses paroles. Elle m’a dit : “Madam, ou tifi bien.” Mais ma fille n’allait pas bien et ne va toujours pas bien depuis qu’elle a révélé les abus qu’elle subissait », déplore Sarah. En échec scolaire, l’adolescente a quitté l’école et vit recluse chez elle. « Tout le monde dans le quartier sait ce que son père a fait. De plus, en 2007, avant même que nous nous connaissions, il avait été impliqué dans une affaire d’attouchements sexuels », explique Sarah. Entre le bouleversement de sa vie, le traumatisme subi par sa fille, une famille brisée, ses propres responsabilités et les démarches à entreprendre auprès des autorités dans le cadre de l’enquête, Sarah a vu l’état psychologique de son enfant se détériorer. « Je me suis alors tournée à nouveau vers le ministère pour qu’elle bénéficie d’un suivi psychologique. Depuis, elle est suivie. Je suis satisfaite du travail de la psychologue. Elle me reçoit seule avant et après chaque séance avec ma fille. Nous discutons longuement. Elle consacre plus d’une heure à ma fille. En trois mois de suivi, j’ai déjà pu constater des changements positifs dans son attitude. Mais elle reste perturbée et anxieuse », confie Sarah.
« Si vous n’appelez pas, ils vous oublient »
En Angleterre où sa fille de six ans l’a rejointe il y a quelques mois, Emily (prénom modifié), une mère d’une trentaine d’années, témoigne également de la qualité de la prise en charge psychologique dont a bénéficié son enfant à Maurice, avant de venir vivre auprès d’elle. Elle la décrit comme irréprochable. « Toutefois, prévient-elle, pour s’assurer que cette aide soit effectivement apportée à son enfant, il ne faut pas lâcher le système. Si vous ne les appelez pas, ils vous oublient ! Il ne faut pas abandonner le combat pour que justice soit rendue à son enfant. »
Pendant qu’Emily, installée en Angleterre pour des raisons professionnelles, était éloignée de sa fille, celle-ci résidait chez ses grands-parents à Maurice. Ces derniers, tout comme Emily, ont également bénéficié du soutien de la directrice d’une ONG, psychologue de formation. « C’est là que je me suis rendu compte que l’accompagnement psychologique des proches des victimes est indispensable. J’ai moi-même dû consulter une psychologue en Angleterre », souligne-t-elle. Désormais scolarisée en Angleterre, la fillette continue de bénéficier d’un suivi psychologique. Pour Emily, le FSS devrait également proposer un accompagnement psychologique aux proches des enfants victimes d’abus, afin de leur donner les moyens de soutenir à leur tour l’enfant tout au long de cette épreuve.
Family Support Service
Une aide qui n’est pas une réponse de facilité
Plus de neuf suivis quotidiens par psychologue clinicien : un rythme à risque de burn-out, reconnaissent-ils
Le suivi psychologique figure parmi les premiers dispositifs proposés par le ministère de l’Égalité des Genres aux enfants et aux adultes victimes d’abus. Pourtant, cette aide est parfois perçue comme une réponse de facilité. Kritikaa K. Bangarigadu, psychologue clinicienne depuis 12 ans au département psychologique du Family Support Service (FSS), souhaite mieux faire comprendre son importance et lutter contre sa banalisation.
« L’accompagnement psychologique par le FSS commence par l’accueil et l’écoute, sans jugement », dit-elle. L’objectif est de permettre à la victime de s’exprimer librement, à son rythme. Il est essentiel de ne pas précipiter la parole, notamment chez un enfant, car des questions inappropriées risquent de raviver le traumatisme et d’entraîner une revictimisation.
La prise en charge est adaptée aux violences subies et à leurs répercussions. Chez les adultes, le suivi repose sur leur adhésion à la démarche thérapeutique. Pour les enfants, le service insiste davantage sur la nécessité de poursuivre l’accompagnement, compte tenu de leur vulnérabilité. Un suivi par la FSS peut nécessiter entre 8 et 12 séances, mais sa durée dépend de l’évolution de la victime et de l’importance des séquelles. « Certaines prises en charge doivent être prolongées. Lorsque l’état de la personne nécessite une intervention médicale, elle peut être orientée vers un psychiatre », précise la psychologue. Les séquelles ne suivent pas une évolution linéaire. Une victime, dit-elle, peut aller mieux, puis connaître une nouvelle période de détresse. Certaines interrompent leur suivi dès les premiers signes d’amélioration, avant de reprendre contact lorsque les difficultés réapparaissent. D’autres cessent de donner des nouvelles et doivent être recontactées. Les conséquences d’une agression peuvent se manifester longtemps après les faits.
Dépression, troubles psychologiques et idées suicidaires figurent parmi les répercussions possibles. L’emprise exercée par l’auteur des abus, à travers la manipulation et le grooming, peut également compliquer la reconstruction. L’environnement familial joue un rôle déterminant. Lorsqu’un enfant révèle des abus commis par son père ou le partenaire de sa mère, mais que celle-ci ne le croit pas, son rétablissement peut être compromis. Le rejet ou l’incrédulité d’un parent risque de fragiliser davantage l’enfant et d’ébranler sa confiance.
Kritikaa K. Bangarigadu souligne ainsi la nécessité de mieux sensibiliser la population à la santé mentale. Le manque d’information conduit parfois à minimiser l’importance du suivi psychologique ou à considérer la thérapie comme superflue dès les premiers signes d’amélioration. Pourtant, la reconstruction peut être longue et ponctuée de rechutes.
Le FSS dispose de six centres répartis à travers l’île, avec un à deux psychologues présents sur place. Une équipe mobilisable 24 heures sur 24, composée de travailleurs sociaux, de care workers et de psychologues, peut également intervenir sur le terrain. Le département psychologique reçoit des victimes sur rendez-vous, entre 9h et 16h, ainsi que des personnes qui se présentent spontanément. Les psychologues interviennent aussi dans les structures d’hébergement (shelters) et préparent, entre autres, des rapports destinés au Director of Public Prosecutions (DPP).
Malgré ce dispositif, la charge de travail et la complexité des dossiers peuvent entraîner un burn out au sein des équipes, reconnaît la psychologue clinicienne du FSS
Abus sexuels présumés filmés sur une fillette de six ans
L’homme mis en cause, son oncle, est toujours en fuite
— Un habitant de sa localité : « Limem li’nn tromatize par violans dan so lanfans »
Il aura suffi d’une publication de quelques minutes sur les réseaux sociaux, aussitôt supprimée, pour apprendre qu’une fillette de six ans aurait été victime d’abus à plusieurs reprises de la part de son oncle, un homme âgé d’une trentaine d’années. Ce dernier aurait abusé sexuellement de l’enfant en l’absence de sa mère, lundi dernier, et aurait filmé la scène. Ce n’est que le lendemain soir, après avoir pris connaissance des commentaires sur les réseaux sociaux au sujet de la vidéo impliquant son frère, que la mère a appris de sa fille que celui-ci l’aurait effectivement abusée sexuellement et que ce n’était pas la première fois. La jeune femme a consigné une déposition à la police dans la soirée de mardi dernier. La présumée agression a provoqué l’indignation et une mobilisation citoyenne pour retrouver le suspect, toujours recherché par la police. Dans sa localité, ceux qui connaissent le présumé agresseur le décrivent comme un homme sans emploi stable, qui aurait grandi dans un environnement familial violent. Par ailleurs, cette affaire appelle une réflexion urgente sur le partage d’images montrant des violences sexuelles sur un enfant, même lorsque cette diffusion est motivée par l’indignation ou la volonté d’alerter l’opinion publique.
« Je ne peux pas croire qu’il ait pu commettre un acte pareil. J’ai eu un choc. C’est quelqu’un qui n’a pas connu une enfance facile », s’exclame une résidente de la localité qui connaît le présumé agresseur de la fillette de six ans. Hier, ce dernier, toujours recherché par la police, demeurait introuvable. Entre-temps, des habitants de la région, révoltés par l’agression sexuelle présumée de la petite fille de six ans, se sont mobilisés pour tenter de le retrouver. Des recherches ont notamment été menées à Tranquebar, Cassis, Sable-Noir et à la montagne des Signaux, entre autres, sans résultat.
Une mobilisation citoyenne s’est également organisée, tandis que certains habitants ont renforcé leur vigilance. La réaction collective est en train de transformer l’affaire en chasse à l’homme sur les réseaux sociaux. Bouleversée par ce drame, la mère de l’enfant n’a pas voulu faire de commentaire. « Je vais bien, certes, mais je ne suis pas prête à parler de tout cela pour le moment… » nous dit-elle.
Depuis la diffusion sur les réseaux sociaux d’une vidéo, retirée depuis, mettant en cause le jeune homme dans des actes sexuels sur la fillette de six ans, qui serait sa nièce, l’affaire a suscité une vive indignation parmi les Mauriciens. À Tranquebar, où vit le présumé agresseur, certains habitants se disent surpris par les faits qui lui sont reprochés. « Li enn dimounn ki trankil. Limem li’nn tromatize par violans dan so lanfans. Mo sir ki so pase kapav explik se ki li’inn fer », confie l’un d’eux. Pourquoi avoir diffusé cette vidéo ?
Sans emploi fixe, il avait l’habitude de garder l’enfant
C’est sa sœur, la mère de la fillette présumée victime, qui a dénoncé l’homme à la police. La jeune femme faisait entièrement confiance à son frère. Des photos de famille témoigneraient d’ailleurs des liens étroits qui les unissaient encore récemment. Le présumé agresseur habite à une centaine de mètres du domicile de sa sœur. Sans emploi fixe, il était disponible ce jour-là pour garder la fillette, comme il le faisait habituellement lorsque sa sœur faisait appel à lui. Cette dernière avait un rendez-vous à l’hôpital ENT, à Vacoas. Avant son départ, vers 9 heures, son frère était déjà arrivé chez elle. À son retour, aux alentours de 14 heures, il était toujours sur place avec sa nièce et n’avait laissé transparaître aucun comportement suspect. Il a finalement quitté les lieux vers 17 heures.
Ce n’est que le lendemain, dans la soirée, qu’une publication anonyme sur les réseaux sociaux devait attirer son attention. Celle-ci faisait état d’une vidéo que son frère aurait publiée, le montrant en train de commettre des actes à caractère sexuel sur un enfant, avant de retirer la publication. Interpellée par ces commentaires, la jeune femme s’est empressée d’interroger sa fille. C’est alors que la fillette aurait confié à sa mère que son oncle avait effectivement abusé d’elle, et ce, à plusieurs reprises. La mère a consigné une déposition à la police le soir même.
Vidéos d’abus, une surexposition violente
Au-delà de l’émotion suscitée par cette affaire, c’est une réalité particulièrement préoccupante qui s’impose : d’une part, la vulnérabilité des enfants face aux violences sexuelles, y compris au sein de leur propre cercle familial, et, d’autre part, l’hypersexualisation des mineurs sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas la première fois que l’agression d’un enfant fait le tour des réseaux sociaux. Il y a quelque temps, un cas impliquant un ressortissant étranger qui tenait une fillette dans ses bras et lui demandant de l’embrasser sur la bouche avait également provoqué la colère des Mauriciens. À l’époque, cette vidéo avait été largement partagée.
Le partage d’images montrant des violences sexuelles sur un enfant ne constitue pas un geste banal, même lorsqu’il est motivé par la colère, l’indignation ou la volonté d’alerter l’opinion publique. Chaque nouvelle diffusion expose davantage la victime, multiplie les risques d’identification et prolonge l’atteinte à son intimité. On oublie souvent qu’une fois enregistrées, les images peuvent être copiées, transférées et conservées par un nombre indéterminé de personnes. Leur retrait d’une plateforme ne garantit donc pas leur disparition complète. Elles risquent de continuer à circuler, notamment sur le dark web, et d’être exploitées à des fins pédopornographiques.
À la suite du signalement de Tranquebar, le ministère de l’Égalité des Genres et du Bien-être de la famille est intervenu auprès de la fillette et de sa famille. Un accompagnement psychologique et psychosocial a été proposé.

