« Je quitte la vice-présidence de la République d’un commun accord avec le Premier ministre ». Telle est la nouvelle formule que Barlen Vyapoory avait trouvée pour expliquer sa démission comme vice-président de la République lorsque Le Mauricien l’a rencontré mardi matin peu après qu’il a adressé sa lettre de démission au Speaker de l’Assemblée nationale.

Cela faisait déjà plus d’une semaine depuis qu’il avait annoncé son départ « à la demande du Premier ministre » en précisant qu’étant une personne accommodante il avait accepté de partir afin de permettre au chef du gouvernement d’installer une nouvelle équipe. Toutefois, la date de son départ a été légèrement retardée afin de lui permettre d’émettre la proclamation présidentielle marquant l’ouverture de la 7e session des travaux parlementaires. Par la suite, il a exprimé sa volonté de rencontrer le Premier ministre avant de soumettre sa démission.

Lorsque Le Mauricien l’a rencontré à la Tour Koenig samedi, il paraissait tourmenté par le fait d’avoir à prendre la porte de sortie et envisageait de demander au chef du gouvernement d’attendre la fin de son mandat avant de choisir un remplaçant. Les choses en étaient encore là en ce mardi 26 novembre, lorsque le Premier ministre, Pravind Jugnauth lui a rendu une visite impromptue à la State House dans la matinée. La visite n’était pas officiellement programmée avant mardi. Par la suite, il a reçu le Speaker de l’Assemblée nationale, Sooroojdev Phokeer, qui lui rendait une visite de courtoisie après son élection.

On ne sait la teneur des discussions entre le Premier ministre et le vice-président sortant ce jour-là. Toujours est-il qu’une ambiance fébrile prévalait dans les couloirs du bureau du président de la République par intérim à la State House marquée par la présence du Senior Chief Executive Officer Swaminathan Ragen. Lorsqu’il a finalement reçu Le Mauricien avec sa courtoisie habituelle, tout en nous reprochant de nous intéresser qu’à son départ plutôt qu’à son bilan, il a fait remarquer que cette rencontre coïncidait avec son dernier jour à la State House.

Vous avez donc accepté de soumettre votre démission?

J’ai adressé ma démission au bureau du Speaker de l’Assemblée nationale ce matin après avoir rencontré le Premier ministre.

Quel est votre état d’esprit au moment de quitter la State House?

Je quitte la fonction de vice-président et de président par intérim d’un commun accord avec le Premier ministre. Je laisse la place à une nouvelle équipe complète. Un nouveau cabinet a été constitué. Il y aura désormais un nouveau Président et un nouveau vice-Président.

Regrettez-vous d’avoir à quitter ces fonctions?

Je sors la tête haute, avec le sentiment du devoir accompli. Et ce, à la lumière des « feedbacks » que j’ai reçus de la part de ceux qui m’ont appelé et qui m’ont adressé des messages de sympathie à l’annonce de mon départ. Ils m’ont tous fait part de leur appréciation d’avoir pu collaborer à différents niveaux et dans de nombreuses activités.

S’il fallait procéder à un bilan de votre passage à la vice-présidence et à la présidence, que diriez-vous?

J’ai fait une récapitulation de mes activités depuis ma nomination en avril 2016 jusqu’à aujourd’hui (mardi), le jour de mon retrait comme vice-président et président par intérim. Il faut souligner que j’ai eu l’occasion de faire la plus longue suppléance à la présidence de la République sans compter que j’avais eu l’occasion de remplacer la présidente à de nombreuses reprises alors qu’elle était en mission à l’étranger.
Selon les informations que m’a communiquées mon conseiller, uniquement en 2016 j’ai participé à pas moins de 542 fonctions. En 2017, 2018 et 2019 j’ai été engagé respectivement dans 559, 793 et 500 activités de nature éducative, culturelle, sociale et religieuse respectivement. Pour vous dire je n’ai pas été un président « vase à fleurs ». Au niveau de l’éducation j’ai eu l’occasion de donner des conférences, de participer à de nombreux lancements de livres, notamment ceux organisés au Hennessy Park Hotel. J’ai visité de nombreux collèges et ai pris part à des cérémonies éducatives et des rencontres avec des étudiants. J’ai toujours accordé une grande importance à la promotion de l’éducation et de la culture en général. En matière culturelle, j’ai eu l’opportunité d’honorer les activités organisées par diverses organisations socio-culturelles et religieuses, en particulier celles concernant la promotion du patrimoine matériel et immatériel de l’île Maurice. J’ai donc toujours répondu positivement aux invitations touchant les événements littéraires et linguistiques. Je me suis toujours intéressé à la promotion de la langue anglaise parlée. Sur le plan religieux, j’ai entretenu de très bonnes relations avec les responsables de toutes les religions pratiquées à Maurice. La religion occupe une place majeure dans la vie de chaque Mauricien. Ce qui participe de cet esprit de vivre ensemble qui fait la particularité de Maurice et qui est apprécié dans le monde. Je dois aussi saluer le travail effectué par le Conseil des religions à Maurice.
En tant que président par intérim je suis fier d’avoir relancé le comité pour la promotion de l’Unité nationale. Ce comité, présidé par Sheila Baguant, comprend treize membres dont Francois de Grivel, Sheila Desha, Mehjebe Dansinghani, Jean Claude Hoareau, Eddy Yeung, Dinny Seetaramboo, Lily Rawat, Marie Louise Simonet, Viken Vadeevaloo, Amreeta Nivault, Rafiq Hatteea et AhKwet Li Kwon Ken. Ce sont toutes des personnes très dévouées à la promotion de l’interculturel et l’interreligieux. Avec l’aide de ce comité, nous avons organisé des Iftars lors du Ramadan. Pour Divali j’ai invité les enfants défavorisés à la State House. Le comité a aussi organisé un rallye de la jeunesse et des concours d’élocution sur l’unité nationale. Je m’apprêtais à  célébrer la Noël et la fête du printemps. Je ne pourrais le faire puisque je quitte le Réduit aujourd’hui (mardi). Je suis satisfait d’avoir fait tout mon possible pour promouvoir l’unité nationale. En ma qualité de président de la République par intérim – qui symbolise toute la nation – j’ai porté très haut le drapeau de l’unité nationale. Dans ce contexte, j’ai participé activement aux activités autour des Jeux des Iles de l’océan Indien qui, comme vous le savez, a été un grand succès national sous l’impulsion du Premier ministre. Je reconnais l’effort d’un de mes prédécesseurs Cassam Uteem, qui avait mis sur pied le comité pour la promotion de l’unité nationale après la crise de l’affaire Kaya. À mon arrivée comme président par intérim je l’ai relancé.
Sur le plan purement culturel j’ai également organisé à Réduit, un concert donné par la soprano Danielle Halbwachs avec la collaboration d’Opera Mauritius.  Par ailleurs, j’ai collaboré avec plusieurs organisations dont la Royal Society of Art and Science, les différents Speaking Unions, le Ramayana Centre, le centre Nelson Mandela, l’Aapravasi Ghat entre autres. Sans compter les nombreuses ONG avec qui j’ai travaillé dont Elle C nou, La joie de vivre universelle, le foyer de la Trinité, Love Bridge – qui m’avait confié le soin de m’occuper d’une famille.

Quels sont les événements qui vous ont le plus marqués durant votre vice-présidence et votre passage à la présidence?

Le moment le plus marquant pour moi a été mon intervention devant l’Assemblée générale des Nations unies durant laquelle j’ai évoqué les revendications mauriciennes sur les Chagos, le changement climatique et la vulnérabilité des Petits États insulaires en développement. J’ai pris part également à la réunion consacrée aux « Orientations de Samoa ». Ces Orientations ont été définies dans le sillage de la conférence des Nations unies consacrée aux PEID qui avait été organisée à Maurice en 2004. Je garde un grand souvenir de la visite du Pape François et de son passage à la State House. Ce fut un moment émouvant pour tout le monde. J’avais eu l’occasion de prononcer un discours et d’écouter celui de sa Sainteté le Pape durant lequel il a parlé du vivre-ensemble mauricien. Il avait bien compris l’âme mauricien lorsqu’il a observé que le peuple mauricien est « caractérisé non seulement par sa diversité sur les plans culturel, ethnique et religieux, mais surtout par la beauté qui découle de votre capacité à reconnaître, respecter et harmoniser les différences de fonctions d’un projet commun. Il en va de même pour toute l’histoire de votre peuple, né de l’arrivée de migrants de différents horizons et continents, apportant leurs traditions, leur culture et leur religion, et qui ont appris, peu à peu, à s’enrichir avec les différences des autres et trouver des moyens de vivre ensemble en essayant de construire une fraternité attentive au bien commun ».
J’étais aussi présent au Sommet Afrique-Russie où j’avais représenté Maurice; l’occasion aussi de rencontrer une grande figure de la politique mondiale, le président Vladimir Putin. J’ai aussi rencontré le président Emmanuel Macron en France à l’occasion des funérailles du président Jacques Chirac en l’église St-Sulpice, à Paris. Ce qui m’a permis de saluer des personnalités comme Bill Clinton et des présidents africains. Ce sont des moments qu’on n’oublie pas.
Je garde un grand souvenir des présidents africains qui ont visité le pays pour lesquels des « state lunches » avaient été organisés à la State House. Je pense au président Malgache, celui du Mozambique, du Kenya et des Seychelles. J’ai aussi assisté à la cérémonie de prestation de serment de Cyril Ramaphosa durant laquelle j’ai rencontré Frederik de Klerk, Prix Nobel de la Paix.

Quelles ont été vos relations avec le Premier ministre?

Nos rencontres ont toujours été excellentes. On s’est rencontré chaque jeudi. Certains jeudi il n’a pu venir. D’ailleurs, les élections générales ont été organisées un jeudi. Le courant passait très bien. On a eu des échanges de vues très fructueux et très cordiaux.

Vous avez été critiqué par l’Opposition, notamment pour certaines nominations à des postes constitutionnels…

J’ai la prérogative en tant que président de nommer un certain nombre de membres siégeant dans des comités institutionnels dont l’Electoral Supervisory Commission et l’Electoral Boundaries Commission qui sont présidées par Me Yusuf Aboobaker. À un certain moment, il s’agissait de remplacer une personne dont le mandat était arrivé à sa fin. La première personne choisie avait été Mme Oree. Je ne voudrais pas entrer dans les détails. Dans l’ensemble, je récuse le terme de Yes Man. Cela n’a pas été le cas. Je ne fais pas qu’accomplir la volonté du Premier ministre. Je ne peux cependant vous dire ce que m’ont dit le Premier ministre Pravind Jugnauth, Paul Bérenger, Xavier-Luc Duval ou Shakeel Mohamed. Je les ai consultés avant de prendre une décision. Sur la base des informations que j’ai collectées à partir de nos rencontres j’ai pris ma décision. No question of Yes man at all! Mme Oree, qui avait été proposée initialement, s’est retirée et le nom de Mme Ragavoodoo a été proposé. Il n’y a pas eu de consensus entre les leaders mais je ne vous dirai pas ce qu’ils m’ont dit. On m’a traité de tous les noms. En tant que président, je n’ai pas répondu ni répliqué à ce qui a été dit à mon sujet ni à une personne qui m’a traité de menteur et terni mon image. J’ai préservé ma dignité en tant que vice-président et président par intérim et ne suis pas descendu à son niveau parce qu’il n’y avait rien à défendre. Le mensonge se trouve ailleurs. Toutefois, je ne discuterai pas avec ceux qui ne veulent pas comprendre. Il n’y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Lorsqu’on a affaire avec ce genre de personne, silence is golden. J’ai dit que mon honneur n’a pas de prix. Ils ont touché à mon honneur mais j’ai préféré pardonner au lieu de poursuivre.

Votre nom a également été associé à un homme d’affaires sud-africain? Quelle est la vérité à ce sujet?

Les businessmen chinois, indiens, sud-africains viennent me rendre un courtesy call. Qu’est-ce que je fais lorsqu’ils viennent me saluer? Ils veulent lancer un projet à Maurice. Ils sont les bienvenus puisque nous avons besoin des investissements étrangers, nous avons besoin d’avoir une croissance économique et la création d’emplois. Quel est mon devoir en tant que président? N’est-il pas de promouvoir l’image de Maurice? C’est la raison pour laquelle je réfère ces personnes à la Chambre de Commerce et d’Industrie et à l’Economic Development Board.
C’est tout ce que je fais. Je leur offre du thé ou un déjeuner. Je réponds à leurs invitations dans l’éventualité où il y a une réception. Un point c’est tout. Parmi eux il y avait le businessman sud-africain, Karthigasen Moothsamy. Je l’avais rencontré alors que j’étais haut-commissaire mauricien en Afrique du Sud et lors de conférences internationales. Comme il était intéressé à investir à Maurice je l’ai reçu et l’ai référé à l’EDB. Il voulait promouvoir Maurice en Afrique du Sud et m’a demandé d’enregistrer un message sur un vidéoclip. Ce que j’ai fait. Le message a été enregistré dans mon bureau pour être utilisé un peu plus tard en Afrique du Sud. Par conséquent, dans le message j’ai utilisé le temps présent. Puisque j’ai dit « is present » alors que le représentant n’était pas présent on m’accuse de menteur. Il n’y avait aucun mensonge. Ce clip devait être utilisé plus tard et qu’au moment de sa diffusion il fallait faire comprendre qu’il était là. Lors de ma participation aux funérailles de Ramaphosa, il m’a invité le lendemain à visiter une statue de Shiva haut de 108 pieds qui a été inspirée du Shiva de Grand Bassin. Je suis entré dans la voiture du Haut-commissaire M. Lutchmun et nous avons visité la statue. Après les photos et les prières, M. Moothsamy m’a invité à visiter un endroit où il offrait à déjeuner à des jeunes enfants. Je n’ai pas dit non. Alors que je m’apprêtais à prendre la voiture du Haut- Commissariat, il m’a invité dans sa voiture pour qu’on puisse parler. C’est ainsi que je suis entré dans une Rolls Royce. Cela aurait pu être n’importe quelle voiture. Il n’est pas vrai de dire que j’étais en train de m’amuser. Malheureusement certains parlementaires ont prêté foi à ces allégations en m’accusant d’avoir mené la belle vie alors que j’étais en mission officielle. Zot terni mo limaz. Je ne poursuis pas, je pardonne. Voici la liste des hommes d’affaires qui m’ont rendu visite. Ils viennent de tous les pays. On veut faire croire que je n’ai rencontré que ce monsieur. « Pena enn sou kas an kat ki mo finn profite ». Pourquoi a-t-il fallu qu’on parle de moi en de mauvais termes? Pourquoi n’avoir pas rendu compte de toutes les autres bonnes choses que j’ai accomplies.

Comment avez-vous vécu les dernières élections générales en tant que président?

Je l’ai vécu très tranquillement dans mon petit coin. J’ai regardé le déroulement des activités. J’ai pleinement confiance dans l’Electoral Supervisory Commission parce qu’elle a accompli le travail et a fait leurs preuves durant toutes les élections qu’ils ont organisées. J’ai confiance que tout s’est bien passé.

Avez-vous eu des échos concernant ce qui s’est produit dans certaines circonscriptions et des bulletins qui ont été découverts hors des centres de vote?

J’ai suivi les informations dans les journaux. Nous sommes dans un État de droit. C’est la loi qui prime. Il y a la justice et s’ils font des protestations en Cour, cette dernière prononcera son jugement. Que la loi suive son cours!

Que ferez-vous par la suite?

Je compte créer une fondation qui s’occupera de la culture, de la jeunesse et de l’environnement entre autres.

(Le premier visiteur à apprendre sa démission non sans surprise a été le Maulana Peerbux qu’il avait invité à déjeuner. « Désormais il faudra m’appeler Former President », lui a-t-il dit avec une pointe d’amertume. Le Maulana Peerbux a remercié Barlen Vyapoory pour avoir toujours été présent lors des activités organisées à Plaine-Verte à l’occasion des activités religieuses et sociales).