Shahfaraz Rughony, conseiller municipal : « Être sur le terrain m’a appris l’humilité »

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Issu du terrain et engagé auprès des plus démunis, Shahfaraz Rughony, jeune conseiller municipal de Port-Louis, élu sous la bannière de l’Alliance du Changement pour le Ward 5 (Plaine-Verte) au scrutin de 2025, veut transformer son expérience associative en action publique de proximité. Refusant l’opportunisme électoral, il fonde son mandat sur l’écoute, l’action concrète et des solutions durables pour ancrer durablement son rôle d’élu.

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Vous êtes connu pour être un jeune passionné du social. Une des causes qui vous interpelle est le sort des SDF. En ce froid hivernal, quel est le constat ?

L’hiver reste chaque année une période difficile pour les Sans Domicile Fixe (SDF). Le froid accentue certaines fragilités, notamment sur le plan de la santé, et rend les conditions de vie encore plus précaires pour ceux qui passent leurs nuits dans la rue. Il y a néanmoins cette année, un engouement de mobilisation plus importante autour de cette problématique. On voit davantage d’organisations, mais également beaucoup de citoyens qui prennent individuellement l’initiative d’aider. Cette solidarité est importante, parce que la question des sans-abri ne peut pas être uniquement la responsabilité des associations ou des autorités. C’est une problématique collective qui doit interpeller toute la société.
Je constate également une évolution positive dans le regard porté sur les personnes sans domicile. Il y a davantage de sensibilisation et, notamment dans le domaine de la santé, une approche qui me semble plus humaine et compréhensive envers ceux qui se présentent dans les établissements publics pour recevoir des soins.

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Cette évolution est importante, car un SDF reste avant tout une personne avec des droits, une dignité et une histoire. Mais, il ne faut pas se satisfaire de cette évolution. Donner un repas ou une couverture est nécessaire dans l’urgence, mais cela ne règle pas le problème. La véritable question est celle de la réinsertion, du logement, de la santé, de l’emploi, des addictions et du maintien du lien social. Il faut donc passer progressivement d’une logique d’assistance à une logique d’accompagnement et de réintégration. Après plusieurs années de travail dans ce domaine, je suis convaincu qu’il faut également mieux coordonner les différentes interventions.

Une association ne peut pas tout faire seule. Il faut que les acteurs sociaux, les professionnels de santé, les autorités publiques et la société civile puissent travailler dans la même direction. L’objectif doit être de permettre à une personne de retrouver progressivement son autonomie. Certes, le chemin est plus difficile, plus long et parfois semé d’embûches, mais c’est la seule manière de traiter durablement le problème.

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En tant que jeune élu de Port-Louis, quel regard portez-vous sur la démocratie municipale et les défis de la gestion ?

Je pense que la démocratie municipale doit être davantage considérée comme un véritable niveau de décision et de proximité avec le citoyen. Une municipalité est l’échelon de gouvernement que le citoyen rencontre le plus directement dans sa vie quotidienne. C’est souvent vers la municipalité qu’il se tourne lorsqu’il rencontre un problème concret dans son quartier. Nous attendons donc beaucoup de la réforme de l’administration locale actuellement en préparation, ainsi que d’éventuels changements constitutionnels concernant la tenue régulière des élections municipales. Il est essentiel que les municipalités disposent d’un cadre qui leur permette d’agir avec davantage d’autonomie, de responsabilité et de rapidité.

Pour moi, trois grands défis se dégagent. Le premier est la digitalisation. Il faut moderniser nos services afin que les citoyens puissent communiquer plus facilement avec la municipalité, suivre leurs demandes et avoir davantage de transparence sur leur traitement. La technologie doit être utilisée comme un outil au service du citoyen et non comme une fin en soi. Le deuxième est celui du financement et de la maintenance des infrastructures. Construire est important, mais entretenir durablement l’est tout autant. Une infrastructure publique doit être pensée sur le long terme et pas uniquement au moment de son inauguration. Le troisième est la gestion fondée sur les données. Nous devons mieux connaître nos quartiers, identifier les problèmes récurrents, mesurer les résultats de nos actions et prendre des décisions sur la base d’informations fiables plutôt que de fonctionner uniquement dans l’urgence. Je pense aussi que la démocratie municipale doit être une démocratie de proximité. Le citoyen doit pouvoir comprendre pourquoi une décision est prise, quelles sont les contraintes et dans quel délai une solution peut être mise en œuvre. Cela permet également de renforcer la confiance entre les citoyens et leurs institutions.

On dénote chez vous ce refus de l’injustice, et ce besoin d’agir. De cet engagement de longue date auprès des plus vulnérables, quelle leçon de vie en tirez-vous ?

Il ne faut pas baisser les bras. Dans le social, nous rencontrons des situations extrêmement complexes. Nous pouvons parfois avoir l’impression que rien ne changera. Mais, avec de la persévérance, de la patience et un accompagnement régulier, certaines situations évoluent positivement. J’ai aussi appris que chaque personne mérite une deuxième chance. Derrière une situation de pauvreté, d’exclusion ou de sans-abrisme, il y a toujours une histoire personnelle. Il faut savoir regarder la personne avant de regarder son problème. Être sur le terrain m’a également appris l’humilité. On ne détient pas toujours toutes les réponses. Il faut savoir écouter, travailler avec d’autres et accepter que certaines solutions prennent du temps. J’ai aussi appris que les grands changements commencent souvent par de petites actions concrètes. Une main tendue, une écoute, une orientation vers le bon service peuvent parfois constituer le premier pas vers un changement beaucoup plus important.

Est-ce à dire que c’est la réalité du terrain qui a rendu votre engagement politique inévitable ?

Je dirais plutôt que la politique est devenue une étape logique de mon engagement. Après plusieurs années passées aux côtés des personnes vulnérables, j’ai pu constater qu’une association peut faire beaucoup, mais qu’elle reste limitée par ses moyens et par son champ d’action. La politique permet d’agir à une autre échelle, notamment sur les politiques publiques, les infrastructures, la jeunesse, le logement, l’emploi ou encore les services municipaux.

Mon entrée en politique n’a donc pas été une rupture avec mon engagement social. Au contraire, je considère qu’elle en est une continuité, avec une responsabilité supplémentaire : essayer de transformer certaines réalités de manière plus structurelle et plus durable. Le terrain m’a également permis de comprendre qu’un problème qui revient constamment doit être abordé autrement. Lorsqu’une association intervient chaque semaine pour répondre à une même difficulté, il faut aussi se demander comment agir sur les causes de cette difficulté. C’est cette volonté de passer de l’action ponctuelle à des solutions plus durables qui m’a naturellement conduit vers la politique. Je ne considère donc pas la politique comme une fin en soi, mais comme un autre moyen de servir les causes auxquelles je crois.

Face à la précarité, comment l’État et la société civile peuvent-ils enrayer le chômage de l’exclusion sociale et des addictions chez les jeunes ?

Il faut arrêter de traiter ces problèmes séparément. Le chômage, l’exclusion, la perte de confiance et les addictions peuvent parfois s’alimenter mutuellement. La première réponse doit être l’éducation académique. Nous devons également valoriser les compétences pratiques, le sport, la culture, le volontariat, les métiers techniques et l’entrepreneuriat. Il faut également créer davantage de passerelles entre les jeunes et le monde professionnel. Un jeune qui n’a aucune perspective peut rapidement perdre confiance en lui-même. Notre rôle est donc de lui donner une raison de croire en son avenir.
L’État a évidemment un rôle central, mais la société civile, les associations, les municipalités, les entreprises et les familles doivent également travailler ensemble. Nous avons besoin d’une approche beaucoup plus coordonnée, car aucun acteur ne peut résoudre seul ces problèmes. Je crois beaucoup dans une approche de proximité: aller dans les quartiers, identifier les jeunes qui décrochent, les accompagner avant que la situation ne devienne irréversible et leur proposer des activités et des perspectives concrètes. Le sport et la culture peuvent également être de véritables outils de prévention. Ils permettent de créer un sentiment d’appartenance, de développer la discipline, de donner confiance et de révéler des talents. Il faut surtout éviter de regarder la jeunesse uniquement sous l’angle des problèmes. Les jeunes représentent aussi une formidable ressource pour notre société. Il faut leur donner des responsabilités, des espaces d’expression et la possibilité de contribuer eux-mêmes aux solutions.

Entre la détresse des familles fragilisées et la survie invisible des SDF sur nos trottoirs, comment le travail social de terrain parvient-il à réinventer un accompagnement quotidien sans s’épuiser dans le simple assistanat ?

La première condition est d’avoir une stratégie claire. L’aide d’urgence restera nécessaire, mais elle doit être considérée comme une porte d’entrée vers un accompagnement plus global. Si nous nous limitons à distribuer de la nourriture ou des vêtements sans chercher à comprendre ce qui se trouve derrière la situation de précarité, nous ne faisons que répondre à la conséquence. Il faut travailler sur plusieurs dimensions : santé, logement, emploi, formation, état civil, relations familiales et réinsertion sociale. Il faut  également professionnaliser davantage certaines interventions et mieux coordonner les associations, les autorités publiques et les professionnels concernés. Et surtout, il faut accepter que le résultat ne soit pas toujours immédiat. Le travail social demande du temps. Il faut éviter l’épuisement des bénévoles et des travailleurs sociaux en mettant en place des projets structurés, des objectifs réalistes et une meilleure répartition des responsabilités.
L’assistanat peut être indispensable dans certaines situations d’urgence, mais il ne doit pas devenir la finalité. Notre objectif doit être de rendre progressivement la personne actrice de sa propre reconstruction. Il faut également mesurer les résultats. Combien de personnes avons-nous accompagnées ? Combien ont retrouvé un logement, un emploi, une formation ou renouer avec la famille ? Ces indicateurs sont importants pour savoir si nos actions produisent réellement un changement.
Le travail social doit être à la fois humain et structuré. C’est cette combinaison entre compassion, organisation et vision à long terme qui permet d’éviter de simplement gérer la précarité.

Les maires ne peuvent plus être de simples gestionnaires. Selon vous, quels leviers d’action détiennent les municipalités pour enrayer l’exclusion sociale ?

Les municipalités ont un rôle beaucoup plus important qu’on ne le pense dans la lutte contre l’exclusion. Nous devons utiliser nos infrastructures, nos espaces publics et nos programmes pour aller vers les quartiers qui ont parfois été moins exposés aux opportunités. C’est justement l’une des orientations que nous essayons de promouvoir durant ce mandat : décentraliser davantage les activités sportives, culturelles et sociales vers des quartiers parfois considérés, à tort, comme des endroits où rien ne peut être concrétisé. Des quartiers comme Roche-Bois, Vallée-Pitot, Tranquebar, Vallée-des-Prêtres, Karo-Kalyptis doivent eux aussi pouvoir accueillir des activités de qualité. Le sport et la culture sont de puissants outils d’inclusion. Ils permettent de créer du lien, de donner confiance aux jeunes et de faire émerger des talents. Une municipalité ne doit donc pas seulement gérer des infrastructures. Elle doit aussi créer des opportunités.
Nous devons également réfléchir à la manière dont les infrastructures existantes peuvent être mieux utilisées. Une salle, un terrain de sport, un espace public ou une infrastructure culturelle peut devenir un lieu de rencontre, de formation, de développement communautaire ou d’expression pour les jeunes. C’est aussi une manière de lutter contre les inégalités territoriales. Le quartier dans lequel on grandit ne devrait jamais déterminer les opportunités auxquelles on peut accéder.

Être conseiller municipal de terrain, c’est pratiquer une politique de proximité. Pourquoi cet engagement auprès des citoyens se heurte-t-il à des failles structurelles et opérationnelles ?

Être conseiller de terrain signifie être confronté quotidiennement aux problèmes très concrets des habitants : éclairage public, drains, salubrité, entretien des infrastructures, espaces verts, routes, équipements sportifs ou encore problèmes environnementaux. Mais, il existe parfois un décalage entre la vitesse à laquelle le citoyen souhaite voir une solution et le temps nécessaire au fonctionnement administratif. Il y a des procédures qui sont indispensables pour garantir la transparence, la bonne utilisation des fonds publics…
Nous devons aussi réfléchir à la manière de simplifier certaines procédures lorsque cela est possible, sans compromettre ces principes. Je pense notamment à certains projets de rénovation ou de modernisation d’infrastructures municipales. Lorsqu’un équipement a besoin d’intervention, plusieurs étapes administratives et comités peuvent parfois prolonger les délais. Notre objectif doit être de trouver le juste équilibre entre contrôle, transparence et efficacité. Le citoyen doit pouvoir comprendre pourquoi une intervention prend du temps, mais il doit aussi pouvoir constater que l’administration cherche constamment à réduire ces délais. Être sur le terrain permet justement de faire remonter cette réalité. Un élu ne doit pas seulement transmettre les doléances des habitants ; il doit aussi être capable d’expliquer aux citoyens les contraintes auxquelles l’administration est confrontée.
Je pense qu’il faut donc améliorer la communication dans les deux sens. L’administration doit être plus accessible au citoyen, mais le citoyen doit également mieux comprendre le fonctionnement administratif, les responsabilités de chaque institution et les procédures nécessaires.

« Réinventer Port-Louis », c’est le slogan qu’on entend. Mais qu’en est-il de l’avenir des quartiers populaires face aux défis de la modernisation urbaine ?

Pour moi, réinventer Port-Louis ne signifie pas effacer son identité mais moderniser la ville tout en reconnectant ses habitants avec son histoire, sa culture et son patrimoine. Nous devons avoir une ville plus propre, plus agréable et plus fonctionnelle, mais sans perdre l’âme de ses quartiers populaires.
La réouverture du Théâtre de Port-Louis après près de 18 années de fermeture est, à mes yeux, un exemple important de cette démarche. C’est un lieu historique qui retrouve une nouvelle vie et qui pourra offrir à une nouvelle génération d’artistes et de citoyens un espace culturel majeur. La modernisation urbaine doit donc profiter à tout le monde. Elle ne doit pas créer une ville à deux vitesses. Les quartiers populaires doivent eux aussi bénéficier d’investissements, d’équipements, d’espaces verts, de culture, de sport et de nouvelles opportunités.
Port-Louis possède une histoire exceptionnelle. La ville s’est construite autour de différentes cultures, communautés et générations. Cette diversité est une richesse qu’il faut préserver et transmettre. Je pense aussi que les habitants doivent être associés aux transformations de leur environnement. On ne peut pas uniquement décider pour les quartiers ; il faut également écouter ceux qui y vivent. Réinventer Port-Louis doit donc être un projet collectif. Moderniser ne signifie pas remplacer ce qui existe, mais améliorer la qualité de vie tout en valorisant ce qui fait l’identité de chaque quartier.

L’engagement politique des jeunes augure-t-il les promesses d’un renouveau, et quelles sont les difficultés pour un jeune élu ?

Je suis membre du PTr, et, je dois dire que j’ai bénéficié d’un espace pour m’exprimer, proposer et consulter. J’ai également la possibilité de bénéficier de l’expérience de personnes qui ont une longue expérience politique. Le PTr – qui est le plus ancien parti politique de Maurice – a aussi montré qu’il était capable de faire une place aux jeunes, comme on a pu le constater lors des dernières élections législatives et municipales. Pour ma part, je ne viens pas d’une famille traditionnellement engagée en politique. Je suis le premier de ma famille à emprunter ce chemin. J’ai donc beaucoup appris en entrant dans cet univers et j’ai été bien accueilli. Mais, être un jeune élu représente aussi un défi personnel. Il faut trouver un équilibre entre sa vie professionnelle, son développement personnel, sa vie privée et ses responsabilités politiques. Il faut également apprendre à gérer son impatience. Quand on est jeune, on veut souvent tout faire rapidement. Le terrain nous apprend que certaines choses demandent du temps, notamment lorsqu’il faut respecter des procédures.
La jeunesse apporte quelque chose d’essentiel à la politique : une autre énergie, de nouvelles idées, une autre manière de communiquer et parfois une volonté plus forte de remettre certaines habitudes en question. Mais être jeune ne signifie pas avoir toutes les réponses. Il faut savoir écouter ceux qui ont plus d’expérience, apprendre de leurs erreurs et construire son propre chemin. Le véritable renouvellement politique se trouve dans cette combinaison entre l’énergie de la jeunesse et l’expérience des générations précédentes. La jeunesse doit avoir sa place à la table des décisions, mais elle doit également accepter la responsabilité qui accompagne cette place.

Quelle est votre vision de Port-Louis, et en quoi consiste la mission de la nouvelle génération de responsables ?

Je veux voir un Port-Louis plus moderne, plus propre et plus agréable à vivre pour ses habitants et mieux organisé pour les milliers de travailleurs qui viennent quotidiennement dans la capitale. Port-Louis doit être davantage connecté à son histoire et à sa culture pour les visiteurs et les touristes.
Au-delà des infrastructures, je souhaite une ville où un enfant de Roche-Bois, de Vallée-Pitot, de Tranquebar ou de Plaine-Verte puisse avoir les mêmes possibilités d’accéder au sport, à la culture, à la formation et aux opportunités qu’un jeune d’un autre quartier. La mission de la nouvelle génération de responsables est justement de préparer la ville pour les prochaines décennies, et pas seulement de gérer les problèmes du jour. Nous devons utiliser la technologie, les données, l’innovation et les nouvelles méthodes de gestion, tout en conservant ce qui fait l’identité de Port-Louis. Je veux aussi une ville plus humaine, plus moderne et pas uniquement une ville avec de nouvelles infrastructures ou des services digitalisés. C’est une ville dans laquelle les habitants se sentent respectés, entendus et considérés. Je souhaite également une capitale où les citoyens ont davantage confiance dans leurs institutions. Cette confiance se construit par la proximité, la transparence, la présence sur le terrain et surtout par la capacité à obtenir des résultats.
Port-Louis doit être une ville qui fonctionne mieux, mais aussi une ville qui donne envie d’y vivre, d’y travailler, d’y entreprendre et d’y revenir. Au fond, je crois que réinventer Port-Louis, c’est construire une capitale moderne sans perdre son âme, une ville plus inclusive sans perdre son identité, et une ville qui ne se contente pas de répondre aux problèmes mais qui anticipe ceux de demain.

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