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Alors que la troisième campagne d’abattage des chauves-souris endémiques de Maurice est en train de commencer, les écologues Vincent Florens et Christian Vincenot ont publié vendredi dernier un courrier dans le magazine américain Science, dont le sérieux est mondialement reconnu. Outre l’état des lieux alarmant qu’ils dressent sur la situation de la seule espèce endémique de chauves-souris frugivores qui nous reste, ce courrier en appelle à un changement de stratégie des défenseurs de l’environnement pour que le combat de la raison l’emporte enfin sur celui de la gâchette…

“Broader conservation strategies needed”. Tel est le titre du courrier que publient l’écologue Vincent Florens et le spécialiste des chauves-souris Christian Vincenot dans le numéro du 26 octobre dernier du magazine Science. Ce texte fait une synthèse de la situation des chauves-souris frugivores de Maurice, dont la population est à nouveau menacée par une campagne d’abattage massif commanditée par le ministère de l’Agriculture mauricien au National Park and Conservation Service (NPCS), sous la pression étroite des producteurs de letchis et de mangues, qui voient en ce mammifère volant le principal ravageur de leurs vergers.

De leur côté, les spécialistes de la biodiversité et de la chauve-souris ont démontré à plusieurs reprises, que la baisse des récoltes fruitières était également liée à d’autres prédateurs, tels que les espèces envahissantes d’oiseaux. Mais même ce constat n’est que la partie émergée de l’iceberg. En réalité, l’impact considérablement destructeur de l’expansion urbaine et de l’industrialisation est la véritable cause de ces formes de prédation, déclenchées par la diminution de l’habitat naturel et du garde-manger de ces animaux, à savoir les forêts tropicales endémiques, qui ne représentent plus que 5% de la surface terrestre du pays. Et le changement climatique, que beaucoup s’empressent de présenter comme une fatalité, n’y est pas étranger non plus, favorisé lui aussi par l’impact des activités humaines.

Les défenseurs de l’environnement, les spécialistes internationaux de l’écologie tropicale et de la chauve-souris ne cessent de rappeler les bienfaits de ce grand mammifère volant en faveur de la biodiversité. Notre Pteropus niger endémique, c’est-à-dire la seule espèce de chauve-souris frugivore qui nous reste (deux autres ont disparu), joue un rôle unique dans la dispersion des graines d’arbres, y compris les plus grosses, sur des aires particulièrement étendues, en raison de ses nombreux déplacements sur de longues distances. « La roussette, nous précise Vincent Florens, est capable de disséminer les graines d’un arbre indigène sur deux (53% pour être exact) assurant ainsi la régénération et donc le maintien de nos forêts, et de leur biodiversité unique. L’abattage porte donc atteinte non seulement à une espèce de chauve-souris en danger d’extinction, mais aussi à une multitude d’espèces ainsi qu’aux services écosystémiques qu’apportent nos forêts, par exemple dans la protection des réserves en eau. »

Selon le site Ecosystem Restoration Alliance Indian Ocean (ERA IO), 500 espèces d’arbres reposent sur la pollinisation par les chauves-souris Pteropus. Elles contribuent grandement à la reforestation. Avec leurs cousines insectivores, elles présentent une autre vertu, d’ores et déjà exploitée en Égypte et en Thaïlande, et connue sous le nom de guano. Ces déjections accumulées dans les caves où elles dorment, constituent en effet un fertilisant naturel de premier choix, aux propriétés détoxifiantes et insecticides.

Vers un durcissement des positions

Les scientifiques prennent aussi en compte et au sérieux le désarroi des producteurs de fruits, qui voient leurs récoltes diminuer d’année en année. Ils ont d’ailleurs proposé des solutions non létales, dont l’efficacité pour prévenir la prédation, a été prouvée. Mais à l’évidence, le gouvernement et les producteurs préfèrent les armes pétaradantes et le langage de la gâchette. Pourtant, suite à ces campagnes d’abattage, la production fruitière a continué de baisser ! Certains ont cru qu’une réduction de moitié de la population de chauves-souris entraînerait une augmentation proportionnée de la récolte… Le contraire est arrivé. Comme l’indique le site Business mega du 3 novembre 2017, la récolte de letchis a baissé de 70%. Le Food and Agricultural Research and Extension Institute (FAREI) l’estimait alors à 500 tonnes contre les 5 000 tonnes des années précédentes… L’abattage massif de chauves-souris n’a pas d’impact sur la production fruitière, dont la chute relève donc d’autres facteurs.

Alors que notre pays fait partie des 25 points chauds de biodiversité au monde et qu’il est de ce fait un haut lieu d’études et de découvertes scientifiques, notre gouvernement persiste et signe dans sa démarche suicidaire. Plus de 30 000 chauves-souris ont été abattues en 2015 et comme le rappelle Science, la moitié de la population a été décimée suite aux deux campagnes.

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a envoyé ses experts en mission auprès du gouvernement, sans infléchir ses décisions. Cette année, le statut de notre chauve-souris endémique a été rétrogradé sur la liste de rouge de cet organisme international de recensement de la biodiversité, s’aggravant « d’espèce vulnérable » à « espèce en danger ». Encore quelques campagnes d’abattage et la Pteroptus niger pourrait être reconnue en « danger critique d’extinction », comme c’est déjà le cas pour la chauve-souris rodriguaise, qui ne compte plus que 1 200 individus.

Les articles publiés, les pétitions, les preuves apportées par les experts et même leur déplacement pour rencontrer les membres du gouvernement ont été ignorés, prouvant intrinsèquement que l’abattage recouvre d’autres visées que la préservation de l’environnement : plaire aux producteurs, aux chasseurs et à une partie de l’opinion. Face à ce déni, et après en avoir appelé à la raison, les défenseurs de l’environnement sont nombreux à estimer qu’il faut passer à des actions plus mordantes et significatives. Guillaume Chapron l’insinuait dans un article sur les abattages d’animaux sauvages.

Vincent Florens et Christian Vincenot le réaffirment ici, en rappelant par exemple l’idée qu’une injonction en cour pourrait bloquer la décision du gouvernement. Autre point extrêmement sensible : l’information et la sensibilisation des publics concernés (producteurs de fruits, conseillers du ministère de l’Agriculture, etc.) sur l’inefficacité de l’abattage et sur les solutions alternatives sont d’une urgente nécessité. Les abattages ont polarisé le débat et le public demeure mal ou peu informé sur les chauves-souris. Dans des sociétés où les choix de consommation relèvent de plus en plus de la responsabilité citoyenne, il serait judicieux par exemple de cesser de consommer des fruits ayant causé la mort d’un animal précieux, tout comme on évite de consommer de l’huile de palme, responsable de la déforestation massive, ou des vêtements fabriqués par des enfants…