La claque ! Magistrale et, de surcroît, administrée par une femme à la voix qui semble émaner des ténèbres du bayou de la Louisiane : Rosemary Standley, franco-américaine, entourée de quatre de ses compères qui composent le groupe Moriarty. Le temps d’un gig à l’américaine, très intimiste et en tout petit comité, au Conservatoire François Mitterrand à Quatre-Bornes, le petit millier de conquis qui était réuni autour de Moriarty, invité par l’agence Immedia, a été littéralement catapulté hors limites des frontières mauriciennes, voire, terrestres. Le timbre de velours de la chanteuse, ajouté à l’espièglerie et l’efficacité des musiciens qui l’entouraient, en sont largement responsables…
Retour dans le passé. Plongeons plus précisément dans les États-Unis des années 30/40. Quand le blues était roi, les nuits se contaient au gré des harmonicas et guitares acoustiques. Agglutinés autour du feu, on se racontait les amours des uns ou les aventures (et mésaventures !) des autres… Le tout sur un ton coquin et toujours avec des mots bien ciselés.
C’est un peu de cela, l’univers de Moriarty. On se noie volontiers dans ces eaux où Tom Waits et Neil Young, papes d’une certaine sonorité très ricaine, sont maîtres à bord. Ces deux références de la culture US ne sont d’ailleurs pas étrangers au son de Moriarty, puisqu’ils sont les deux influences majeures du combo ! Mais cette formation éclectique de musiciens venus de France, des States, du Vietnam et de la Suisse repousse encore plus loin les limites de la grâce, de l’élégance dans sa version la plus raffinée, de la sensualité dans sa pudeur la plus ultime et de la douceur dans ses retranchements les plus intangibles.
Une voix très particulière : celle de Rosemary Standley, qui porte aux nues les âmes que les morceaux de Moriarty dénude, à coups d’harmonica, de riffs et surtout, des plaintes de la contrebasse. Lancinante, lascive, mais jamais larmoyante. La musique dans sa plus belle expression et la plus simple. Mais aussi et surtout, dans une subtilité si délicate que l’on ne le croirait presque pas… humaine !
Et pourtant, Rosemary Standley, Arthur Gillette (guitare), Thomas Puéchavy (harmonica), Stephan Zimmerli (contrebasse et guitare) et Éric Tafani (batterie) sont on ne peut plus de chair et de sang. Une réalité qui se traduit dans les courtes histoires qui composent leurs chansons, tantôt cocasses, tantôt rudes, et toujours mélancoliques.
Moriarty, c’est d’abord, en effet, une voix. Celle de Rosemary Standley, puissante et pourtant, si fragile. On joue ici dans la cour des grandes. Celles des femmes à voix. Attention ! À ne pas confondre avec les Dion, Carey, Fabian et consorts. Rosemary Standley serait la digne fille des Paula Frazer (Tarnation) et Elizabeth Fraser (Cocteau Twins) ; son timbre peut pousser jusqu’aux limites atteintes par Lisa Germano (Dead Can Dance). Les plus jeunes rôderont, eux, dans les cours de récré où Lana Del Rey règne en reine.
Tout cela pour dire que Miss Standley est, de très loin, l’une des plus belles voix que l’on se délecte d’écouter les yeux grands ouverts ou fermés, mais qui a toujours le même effet : celui de nous faire quitter la gravité terrestre pour aller tutoyer les étoiles tout en ayant les pieds solidement rivés dans les marécages.
Ce serait cruellement démériter ses compères que de réduire Moriarty à seule Rosemary Standley. Car en fait, le combo fait un tout. Musicalement, bien entendu, mais aussi physiquement. L’un des traits d’originalité de ce groupe qui emprunte son nom à l’un des héros du roman culte Sur la route de Jack Kerouac (en l’occurrence, Dean Moriarty) est sa configuration scénique. Moriarty se présente comme une entité liée à sa chanteuse, où ses musiciens seraient tentaculaires. Sur la petite scène du conservatoire national lundi soir, le groupe a réinventé la présence scénique : pas de chacun à sa place, mais plutôt un chaleureux cocon où l’on est tantôt un feu follet, tantôt une âme en état de grâce, portée par une mélodie envoûtante…
Et dans cet état de grâce, il y a évidemment Miss Standley et Dr Moriarty ! Où quand les diablotins semblent s’emparer des lèvres de Tom Puéchavy… Son harmonica se lance alors dans des farandoles endiablées où la contrebasse de Stephan Zimmerli et la guitare d’Arthur Gillette conjuguent une messe dédiée aux coeurs les plus résistants. Comme quoi, le machiavélique Dr Moriarty de Sherlock Holmes a aussi déteint sur ces artistes hors pairs qui se produisent un peu partout dans le monde ; de l’Europe, bien entendu, mais aussi sur le continent africain, à Hongkong, à Taïwan, en Australie et même à Mumbai… D’ailleurs, pour l’un de leurs titres les plus connus autour du globe, Jimmy, le meilleur souvenir remonte à une session avec des musiciens locaux, dans cette ville indienne. Lundi soir, l’interprétation de cette chanson a été dédiée à un petit veinard de Mauricien qui se trouvait dans la salle, à Mumbai il y a quelques années…
Moriarty – les fans qui se sont déplacés et qui ont rendu le concert “sold out” une semaine avant la date fixée l’ont compris –, ce sont des couleurs musicales très puissantes, aux accents éthérés, aux volutes envoûtantes. Ces 80 minutes et quelques poussières de pur bonheur, distillées grâce à l’initiative de l’agence Immedia, pour démarrer son année culturelle, n’étaient évidemment pas suffisantes. Comme le sont toutes les bonnes choses…