La forêt qui s’y trouvait a été entièrement rasée

Il n’y aurait pas un, mais trois projets de développement foncier dans cette partie de l’île. C’est du moins ce qu’avancent les habitants de la région. Le petit village de Grand-Gaube, connu pour son écrin sauvage, a toujours été l’objet de convoitise, plus précisément d’investisseurs à la fois mauriciens et étrangers. Pour cause, depuis quelque temps, cette partie de l’île, précisément à Pointe Oscorne, attire les regards et le va-et-vient incessant de pelleteuses commence à fâcher.

Samedi. Il est 10h30. Nous nous rendons sur une petite plage retirée de Grand-Gaube. Sur la route y menant, des pêcheurs vendent leurs prises matinales. Cordonnier, corne, le village côtier fleure l’iode et le poisson. Sans l’ombre d’un tracas, les villageois vaquent à leurs occupations, loin de se douter que dans un avenir proche leur village connaîtra des changements majeurs. En effet, depuis une semaine, une photo de tractopelle dans un marécage fait le tour des réseaux sociaux, précisément au beau milieu du Wetland 107 à Grand-Gaube, à moins de 100 mètres du high water mark et à l’arrière du site où se trouve le Wetland 106, identifié et répertorié par l’ESA Study de 2008/2009. Pour en avoir le coeur net, Week-End a décidé de s’y rendre.

Surnommée Couacaud par les gens de la région, cette petite plage quasi déserte est un petit bout de paradis, entre terre et mer, dont seuls les habitués détiennent le secret, du moins jusqu’à tout récemment. À peine arrivés sur les lieux, l’on entend déjà les pelleteuses en action et les traces fraîches de pneus tapissent le gazon naturel. Difficile d’imaginer que dans quelque temps, cette partie sauvage de Grand-Gaube sera bétonnée et transformée en « quartier touristique de luxe ».

« Nous ne savons pas du tout ce qu’il se passe ici. Du jour au lendemain, nous avons découvert ces pelleteuses et les travaux de construction ont commencé, détruisant tout sur leur passage », explique Shane Ponaren. Ce jeune plongeur a grandi à Grand-Gaube. Ce lagon, il le connaît du bout de doigt, tout comme son père, et son grand-père avant lui. « Nous sommes conscients du danger que ces projets hôteliers représentent pour l’écosystème entier de cette région, c’est pour cela que nous élevons nos voix pour tenter d’attirer l’attention des autorités », explique-t-il. Comme lui, Julien Marie, autre jeune de Grand-Gaube, est remonté et surtout dépassé par les événements. « C’est notre village et nous avons l’impression que nous n’avons pas notre mot à dire. Il n’y a même pas eu de panneau d’affichage pour nous informer des travaux sur le site qui est d’ailleurs un wetland, il n’y a pas eu de discussion avec les habitants », confie-t-il.

Shane Ponaren, Julien Marie et Oliver Fanfan sont des enfants de la région et ils ont décidé de prendre leur village en mains

« Vous voyez ces pelleteuses là-bas, juste à l’arrière du site de construction d’appartements de luxe, il y a ce que nous nous appelons lamar disel, où de nombreuses espèces d’oiseaux viennent se reposer. Avec tout ce chamboulement, toute cette pollution, pensez-vous qu’ils vont pouvoir rester là ? », s’interroge Julien Marie. Puis, un peu plus loin, à une centaine de mètres de la plage, et en s’éloignant du site de construction d’appartements déjà bien entamée, Julien Marie, Shane Ponaren et Oliver Fanfan qui les accompagne, nous emmènent visiter un autre terrain, soit le troisième site où il y aurait apparemment un projet de développement. « Des villas peut-être ? »

Wetland détruit  et arbres abattus

À première vue, rien d’alarmant. Tout semble bien vert, sauf que les apparences sont parfois trompeuses. À une dizaine de mètres de la plage de Couacaud se retrouvant malgré elle au beau milieu d’un chantier partagé entre trois promoteurs, nous tombons des nues. Au centre de ce large terrain vierge, jadis recouvert d’arbres, il n’y a pas une once de vie. Tout a été rasé. « Ce n’était pas comme ça il y a une semaine. Nous découvrons le site avec vous, maintenant », s’exclame Oliver Fanfan. En effet, cette partie de l’île appelée « Basse Combée » a été complètement rasée. « Vous voyez, ils ont coupé les arbres se trouvant à l’intérieur du terrain, en prenant le temps de laisser les arbres autour et visibles de l’extérieur intacts, pour ne pas attirer l’attention. Comment est-ce possible ? Comment pouvons-nous laisser passer de telles choses ? Nous ne comprenons pas », dit Shane Ponaren.

Encore une fois, pas de panneau, pas d’indication. Uniquement des arbres abattus et des traces de pelleteuses bien enfoncées dans le sol. « C’est le gros lot pour celui qui exploitera ces terres. Vous voyez, la mer est à quelques mètres à peine. Ce lieu est magnifique. Y aurons-nous encore accès dans quelques années ? Nous les jeunes, nous avons décidé de reprendre notre village en mains », explique Oliver Fanfan. Ils ont ainsi décidé de se rassembler le 12 mars sur cette plage pour faire entendre leur voix. « Nous lançons aussi un appel aux autorités et au ministre de l’Environnement. Qu’il agisse en homme de parole et qu’il agisse dans l’intérêt du pays et pas le contraire », souhaite ce dernier.

« Nos parents ne comprenaient pas l’enjeu de ces changements. Nous sommes la nouvelle génération et nous voulons que nos enfants puissent profiter de la mer comme nous, qu’ils puissent grandir dans un environnement sain », explique Julien Marie. Bien décidés à faire bouger les choses et à préserver cette partie sauvage de l’île, ils espèrent rallier d’autres jeunes comme eux. « Ce ne sont pas que les jeunes de Grand-Gaube qui sont concernés par cela, c’est toute l’île. Donc, soyons solidaires », conclut Shane Ponaren. Nous avons tenté de contacter les promoteurs, mais en vain. Affaire à suivre.