François de Grivel, industriel et chef d’entreprise, plaide dans l’interview cette semaine au Mauricien, pour une communication plus étroite entre les secteurs privé et public. Il préconise l’institution d’un comité conjoint qui, après la présentation d’un programme de développement à court et long termes, pourrait travailler sur sa mise en oeuvre et son suivi à travers des réunions organisées sur une base régulière. Il rappelle que c’est le secteur privé qui génère les richesses du pays. « Il faudrait que les entreprises du secteur privé puissent amortir les coûts, qui constituent une des composantes importantes dans la production des entreprises à la suite de la mise en place, depuis le 24 octobre dernier, de la Workers Relation Act et du Portable Retirement Gratuity Fund », observe-il. Il souligne également l’importance de mettre en place une structure organisée officielle.

Les dernières élections générales ont dominé l’actualité durant ces derniers jours. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Les résultats de ces élections générales ont été un peu une surprise pour beaucoup. Personnellement, je sais que quelques personnes donnaient l’Alliance Morisien une quarantaine de sièges huit jours avant les élections. Aujourd’hui, elle dispose de 44 sièges en tenant en ligne de compte les deux députés de Rodrigues. C’est encore mieux. Quelles que soient nos opinions et nos tendances politiques, maintenant il nous faut travailler et nous devons le faire avec le parti au pouvoir. Le gouvernement a peut-être obtenu 37% des voix mais c’est cela la démocratie parlementaire, surtout dans le cadre d’un scrutin où trois principales forces politiques étaient dans la course. Nous constatons que la nouvelle majorité parlementaire s’est considérablement rajeunie par rapport à la précédente et nous disposons d’un cabinet ministériel rajeuni avec des jeunes dynamiques qui veulent réussir. J’en connais quelques-uns. Bien entendu, depuis l’accession du pays à l’indépendance, quatre grandes familles ont dominé les affaires politiques, celles de Ramgoolam, Jugnauth, Duval et Boolell. Il y a eu d’autres mais, à mon avis, ces dernières sont les plus connues. Il est souhaitable que nous évoluions vers une plus grande ouverture et une situation où le pouvoir est moins rattaché à ces noms politiques connus.

Quels sont les grands défi s qui attendent ce gouvernement ?

Ce n’est pas tout d’être au pouvoir. Il faut comprendre les besoins de la population mauricienne. Avant les élections, il y a eu un certain nombre de promesses qui ont été faites. Ces promesses, dans beaucoup de cas, seront respectées par le parti au pouvoir. Il est aussi important de prendre conscience que c’est le secteur privé qui génère la richesse du pays. Il faudrait que les entreprises du secteur privé puissent suivre et amortir les coûts qui constituent une des composantes importantes dans la production des entreprises à la suite de la mise en place, depuis le 24 octobre dernier, de la Workers Relation Act et du Portable Retirement Gratuity Fund. Nous savons que les grands secteurs économiques connaissent des difficultés.

Quelle est votre évaluation de la situation économique ?

L’importance du sucre a diminué sensiblement. Le secteur sucrier est en souffrance. La production sucrière est passée de 700 000 tonnes à 350 000 tonnes durant ces trente dernières années. Aujourd’hui, les planteurs n’arrivent plus à joindre les deux bouts. En raison des difficultés rencontrées par ces derniers, les terres sous canne sont de plus en plus utilisées pour d’autres besoins économiques. L’industrie orientée vers l’exportation, dont le textile et le non textile, piétine. L’industrie touristique est également un autre grand secteur qui mérite notre attention.

C’est une activité qui est reconnue tant au niveau local qu’international. Davantage d’efforts doivent être faits pour promouvoir l’industrie touristique à l’étranger de manière à attirer toutes les catégories de touristes que ceux qui utilisent les hôtels ou qui utilisent les bungalows ou les Airb&b. Il faut également savoir que les touristes que nous accueillons sont un peu différents de ceux qu’on a connus il y a quelques années.

Concernant les services financiers, nous devons continuer à travailler de manière à faire de Maurice une plateforme financière internationale avec une attention particulière au continent africain. Les technologies de l’information et des communications se stabilisent mais ont enregistré une légère baisse par rapport à ce qu’on a vu dans le passé. La raison en est que certaines entreprises sont parties à Madagascar où le coût de la main-d’oeuvre est moins élevé. C’est un secteur très sensible qui peut se délocaliser facilement.

L’avenir réside dans le “back office” qui a un grand potentiel de développement. Un secteur qui mérite toute notre attention est le développement des logiciels (software développement). On dispose à Maurice des compétences qui pourraient être intéressées à développer des applications ou des logiciels pour des compagnies américaines et pourquoi pas des compagnies opérant en Asie du Sud-Est. Nous sommes à la croisée des chemins au niveau international. Nous appréhendons une crise financière internationale qui est annoncée depuis quelques années. Il faudrait qu’on puisse se protéger contre les risques d’une nouvelle crise qui affecterait l’ensemble de l’économie mondiale et qui n’épargnerait pas Maurice. Ce sont, à mon avis, des enjeux auxquels le gouvernement nouvellement élu sera confronté dans sa stratégie de développement économique à court et à moyen termes.

Qu’attendez-vous du gouvernement ?

Tenant compte de la situation dans laquelle on se trouve, le gouvernement et le secteur privé doivent pouvoir réfléchir ensemble comme cela a été le cas avec sir Anerood Jugnauth qui a préparé la Mission Statement 2030 au terme d’une réflexion commune. L’orientation économique de Maurice demande à être revue. Nous avons des compétences au niveau de l’EDB et d’autres institutions publiques qui disposent d’économistes compétents. Il faudrait déterminer avec le secteur privé quelles sont les grandes orientations économiques. Si nous voulons aller vers un “high income country”, cela veut dire que les salaires seront plus élevés. Il faut ajouter à cela qu’il faudra pouvoir supporter les coûts que la Workers Relations Act nous impose. Cela nous obligera à nous réadapter. Une attention particulière devra être accordée à la formation professionnelle des jeunes que ce soit au niveau du MITD ou des entreprises spécialisées dans la formation de “middle management”. Lorsqu’un élève quitte l’école primaire pour entrer en secondaire, il est essentiel de s’assurer qu’il a bénéficié d’une formation de base lui permettant d’être “literate”.

L’amélioration de la formation technique permettra aux entreprises de plus haut niveau technologique de s’installer à Maurice. À Singapour, 60 à 65% des emplois viennent des écoles techniques de Singapour (ITS). Elles forment tous les ans 90 000 jeunes qui sont employés dans le secteur économique et productif de Singapour. Nous ne sommes pas Singapour. Nous ne sommes qu’à 1,3 million d’habitants alors qu’ils sont 5 millions à Singapour. Ils ont un PIB de USD 55 000 par tête d’habitant. Nous devrions avec ce gouvernement pencher dans cette direction. L’EDB a déjà engagé des contacts avec des pays comme le Japon et l’Europe pour attirer des investissements de très haut niveau à Maurice. Pour ce faire, nous devrons pouvoir proposer aux industriels des techniciens ayant les compétences appropriées. Ils pourront servir l’industrie textile de haut niveau, les entreprises comme l’aéronautique ou celles engagés dans la fabrication d’équipements dans les domaines paramédicaux, voire nucléaires. Le haut niveau de valeur ajoutée de cette catégorie d’entreprises donnera de l’emploi à beaucoup de monde. Des formateurs devront également être formés. Ce qui nécessitera des investissements dans le matériel de formation. Nous savons que le matériel nécessaire à la formation coûte cher.Cependant, je suis convaincu que l’Agence française de développement s’intéresse à ce genre de développement. L’AFD ne finance pas que les routes, l’aéroport et le port. Elle finance également la formation à long terme qui peut aider ce pays. Nous pourrions changer de paradigme à Maurice et, bien entendu, avec une excellente communication entre le privé et le public.

Concrètement, quelle forme doit prendre le partenariat entre le gouvernement et le secteur privé ?

Le Premier ministre, Pravind Jugnauth, doit s’obliger à rencontrer les associations professionnelles du secteur privé et être à l’écoute de leurs besoins. Des réunions pourraient être organisées en présence des ministres concernés, notamment au niveau de l’emploi, de l’industrie, des services financiers de façon à ce qu’il y ait une orientation commune dans la bonne entente. L’entente est là, mais il faut qu’il y ait une direction qui est appliquée. Une fois que nous aurons un programme défini, il sera facile de faire un suivi lors des réunions conjointes.

Dans le passé, il existait un comité conjoint gouvernement- secteur privé. Qu’est-ce qui s’est passé par la suite ?

Depuis que le Premier ministre Pravind Jugnauth a succédé à sir Anerood Jugnauth, il n’y a pas eu de comité conjoint. Il y a eu des entretiens “one to one” avec un certain nombre de personnes. Ce comité conjoint gouvernement-secteur privé doit être institué à nouveau. Le Premier ministre pourrait envisager l’organisation d‘une réunion tous les trois mois avec un agenda précis. On pourrait alors faire le bilan de chaque période de trois mois et suivre l’évolution des décisions qui ont été prises. Ce genre de réunion aura permis au Premier ministre d’avoir une vision globale de la situation dans le pays et de ne pas compter uniquement sur les informations que lui fournissent les ministres seulement. Ces réunions doivent être préparées avec un agenda rigoureux. Je sais que le nouveau président du Business Mauritius, Vidia Mooneegan, est capable de mener ce dialogue. Il y a aussi le CEO, Kevin Ramkaloan, qui connaît bien le métier. Les réunions peuvent, s’il le faut, prendre une demi-journée. Je suis convaincu qu’elles donneraient les résultats escomptés en ce qui concerne le suivi des projets.

On reproche au secteur privé d’être demandeur de facilités…

Il y a effectivement les demandes qui sont faites par les différentes associations professionnelles auprès du Premier ministre et du ministre des Finances. Je ne pense pas que ce soit des demandes négatives, mais des demandes qui tiennent en considération leurs besoins et leurs obligations. On peut se demander comment le secteur privé peut supporter les coûts qui arriveront à partir de janvier avec l’augmentation du salaire minimum. Nous souhaitons que la formule la plus intéressante soit trouvée pour ne pas surcharger les entreprises.

Ce n’est pas simple en tenant en considération les difficultés que rencontrent l’industrie sucrière, l’industrie de l’exportation et l’industrie du tourisme qui sont des piliers de l’économie ainsi que les Finances et les TIC. Il faut que tous ces secteurs puissent supporter les coûts. Nous avons 1,3 million d’habitants et une population active de 550 000 à 580 000 personnes. On peut dire que c’est dans l’intérêt de ces personnes qu’il faut trouver une solution. Il ne faut pas faire du social pour faire du social. Il faut faire du social dans le bien du pays.

Par ailleurs, les syndicats réclament eux aussi un certain nombre d’avantages pour leurs syndiqués aussi bien de la fonction publique que du secteur privé. Il est très important que les syndicats ne tiennent pas en considération que les intérêts d’un petit groupe de personnes seulement, mais l’intérêt national. Lorsque j’étais président de la MEF, j’avais organisé des réunions entre le privé et les syndicats afin de comprendre les besoins des travailleurs.

Avec l’introduction de la Workers Relations Act, du salaire minimum et l’augmentation des différentes allocations, le gouvernement parle de croissance partagée. Qu’est-ce que cela veut dire pour vous ?

L’idée est que chacun ait une part de l’évolution des résultats. Le secteur public qui concerne les services administratifs ne génère pas de résultats. Le secteur privé fait des profits et des pertes. En général, on travaille pour faire des profits. Il existe dans le secteur privé une formule de partage des résultats sous une forme de prime au-delà du boni de fin d’année. Comme ce n’est pas obligatoire, le paiement des primes n’est pas un partage formalisé. Par contre, nous savons que 2% des profits des entreprises sont prélevés à titre de Corporate Social Responsibility (CSR). 75% de ces 2% sont gérés par la CSR Foundation.

Ce sont des sommes assez importantes dépendant des profits des compagnies mais qui peuvent varier entre Rs 800 000 et Rs 1 milliard globalement. Lorsque nous parlons de social, il est important qu’il y ait une bonne répartition de ce fonds de CSR qui permette aux gens en difficulté d’avoir des avantages concernant leurs maisons, l’aide à l’éducation de leurs enfants. Cela peut être un avantage pour les personnes qui ont des problèmes de santé.

Auparavant, le CSR était sous le contrôle des entreprises. Le CSR opère sous l’égide d’une fondation et le secteur privé ne peut garder que 25% des 2% prélevés sur les profits des entreprises pour financer des projets de son choix. Avec tout le respect que j’ai pour l’équipe de la CSR Foundation, il faut reconnaître que la fondation a des coûts administratifs. Je suis d’avis qu’il est exagéré de demander aux entreprises du secteur privé de verser 75% de l’argent prélevé pour la CSR au gouvernement. Un partage équitable 50%/50% aurait été plus juste.

Le contrôle du financement des partis politiques est revenu sur le tapis avec les élections générales. Qu’en pensez-vous ?

Le secteur privé milite depuis 10 ou 15 ans en faveur du financement des partis politiques. Nous savons tous que dans tous les pays du monde, les élections coûtent cher. C’est une réalité de la vie sociale et économique de Maurice. Le financement est nécessaire, mais il faut que ce soit fait de façon à ce que le financement soit accepté et acceptable par celui qui donne et celui qui reçoit. Il est important d’avoir une structure organisée officielle. De plus, les partis politiques qui reçoivent doivent avoir une comptabilité qui leur permette de rendre des comptes à la population.

S’il n’y a pas de transparence, on peut soupçonner n’importe quoi. Obama, avant son second mandat, avait fait de grandes réunions avec le secteur privé américain et à chaque réunion, le secteur privé donnait des fonds au Parti Démocrate. En France également, ils le font mais il faut être clair et net pour tout le monde. Celui qui donne et celui qui reçoit. Le financement est une bonne chose lorsqu’il est régulé. Je pense que c’est une des idées que le Premier ministre doit développer. La presse fait état de dons faits aux électeurs. Ce n’est pas bon d’acheter un électeur. Mais on peut aider un parti à se faire connaître. Pour un meeting public, il y a le coût de la logistique, des déplacements, etc. La distribution d’argent n’est pas une bonne chose.

Comment se présentent ces dons. Sont-ils faits en liquide ou par chèque ? Certaines compagnies donnent du cash, mais ce sont des montants officiels et c’est rare qu’on donne du cash. Il y a 15 ou 20 ans, rien n’était officiel. Les leaders des partis et des députés de l’endroit demandaient du cash. Ce n’est pas très sain. Si le Premier ministre dit qu’on met en place une législation et que tout est “open”, est-ce que tous les partis veulent que ce soit ouvert ? C’est une autre question. Le privé a donné de l’argent, c’est sûr.

Cela coûte-t-il cher au secteur privé ?

Oui, cela coûte cher pour les compagnies. Il y a beaucoup de gens du secteur privé qu’on ne connaît pas ou qui ne veulent pas se faire connaître mais qui aident.

Il n’y a pas de retour sur l’investissement ?

Le point est que lorsqu’on fait un financement, on doit pouvoir jeter un coup d’oeil. Bien entendu, on cherche à se faire connaître et reconnaître par des politiques. Je dirais qu’il n’y a pas de retour sur l’investissement. On peut faire l’analogie avec M. Macron qui a été élu par un certain nombre de chefs d’entreprise qui l’ont aidé à se faire connaître et à être élu. Ils ont aidé un candidat parce qu’ils pensaient que l’économie française allait se relancer. Le Premier ministre est sollicité pour mener cette économie dans le sens d’une progression. Il faut que ce soit une “win win situation”. On a un intérêt commun.

Les compagnies privées publient le montant de l’aide accordée. Au lieu d’attendre la fin de l’année financière, pourquoi ne pas publier ces chiffres dans des rapports intérimaires ?

Tenant compte qu’il n’y a pas de législation concernant le financement des partis politiques, l’Income-Tax ne reconnaît pas cette aide. Si elle était reconnue par la MRA, cela aurait été plus pratique pour tout le monde, et en tout cas pour les entreprises du secteur privé.

Un mot sur l’avenir…

On a des ministres avec de nouvelles idées. Nous souhaitons que les jeunes travaillent pour le pays. Nous souhaitons qu’on ne parle plus de corruption dans un sens ou un autre. Il y a ceux qui donnent et ceux qui reçoivent et ce n’est pas que le gouvernement qui donne. Il faut maintenant travailler pour le pays afin d’augmenter le PNB et réduire la dette nationale qui est de l’ordre de 62% du PIB. Il faut qu’il y ait une confiance entre les différentes parties de façon à ce que nous ayons une croissance économique annuelle de l’ordre de 3 – 5%.

Il faut que nous ayons une roupie autant stable que possible. La roupie suit le dollar mais Maurice utilise également l’euro. Il faut savoir qu’on importe en dollar mais qu’on exporte en euro. Donc, il est important qu’il y ait une stabilisation du taux de change. Il faut qu’il y ait une confiance entre le gouvernement et les partenaires sociaux et économiques. Je souhaite qu’il y ait une communication étroite entre le privé et le public, que notre économie s’améliore dans l’intérêt du pays et que les questions d’ordre socio- économique soient bien comprises par tout le monde.