Françoise Labelle

La crise interne continue au MMM avec une vague de démissions, de suspensions et de prises de parole contre sa direction. En attendant le point de vue de la direction dimanche prochain, nous sommes allées à la rencontre de Françoise Labelle. Pour elle, le MMM est à la croisée des chemins entre un Bureau politique rigide et des militants en désarroi. L’ancienne députée mauve a déclaré qu’elle ne posera pas sa candidature aux prochaines élections du comité central du MMM. Elle explique pourquoi dans l’interview qui suit.

Françoise Labelle vous êtes, la vedette médiatique de ceux qui se disent anti-MMM ou anti-Bérenger…

—Je vous corrige tout de suite : je ne suis pas anti-X ou Y, mais je suis contre la façon de faire actuelle du MMM. Je ne crois pas un seul instant que cette manière de faire va aider à renforcer le parti.

Vous êtes au MMM depuis plus de vingt ans, vous avez été simple membre, députée, membre des instances dirigeantes: vous connaissez donc le fonctionnement du parti. Qu’est-ce qui, à votre avis, explique que depuis la fin de l’année dernière le MMM donne l’impression de s’effondrer petit à petit, alors qu’il fonctionne comme il a toujours fonctionné ?

— Dans la vie, si on n’évolue pas, on régresse, surtout avec un environnement en plein mouvement. On ne peut continuer à fonctionner comme autrefois, quand on se rend compte que les décisions prises ne font pas avancer le parti et surtout ne l’aident pas à grandir. Pour grandir, il faut savoir faire face à la réalité.

Vous avez pris plus de vingt ans pour réaliser ce que vous venez de dire ?

— C’est une chose que j’ai apprise depuis bien longtemps. Dans le passé, le MMM a connu des moments difficiles, mais a réussi à les surmonter avec succès, notamment pour les élections de 2010, que nous avons affrontées seuls…

Permettez-moi de vous corriger à mon tour : le MMM s’est présenté aux élections, parce qu’il n’a pas réussi à faire une alliance ni avec le MSM ni avec PTr. Comme l’a dit Pradeep Jeeha : “Personne napa ti lé marié avec MMM !”

— Peu importe la raison, mais nous avons brigué les suffrages seuls et avons fait une excellente campagne, et, malgré la campagne communale des derniers jours, le MMM a fait une performance honorable en termes de suffrages remportés.

C’est après les élections de 2010, donc de la défaite du MMM, que les choses ont commencé à changer au parti ?

— Il est tout à fait normal qu’il y ait des différences d’opinions au sein d’un groupe, à plus forte raison au sein d’un parti politique. L’important est de pouvoir gérer ces différences pour arriver à un consensus qui tient en ligne de compte les différences de chacun. Pour que le groupe — ou le parti fonctionne —, il faut aller vers cette « win win » situation pour régler les conflits. Il est aussi important que dans le cadre de cette recherche du consensus, tous soient traités avec respect. Il faut aussi réaliser qu’une grande partie de l’électorat, et presque la totalité des jeunes Mauriciens, ne connaissent pas l’histoire du MMM et son passé glorieux. Un passé glorieux ne suffit pas pour faire avancer un parti et susciter l’adhésion, d’autant plus que les stratégies mises en place depuis des années ne donnent pas les résultats escomptés. A partir de là, il est essentiel de changer de stratégie. Le MMM a passé son existence à avoir des crises, mais je crois que les choses ont commencé à changer négativement — et rapidement — après décembre 2014.

Ce n’est pas l’alliance avec le PTr qui a cristallisé tous les mécontentements au sein du parti ? Surtout que cette alliance, plébiscitée par la totalité des dirigeants du MMM, dont vous-même, a été rejetée massivement par l’électorat en 2014.

Vous avez raison et cela me donne l’occasion de dire que l’alliance PTr/MMM de 2014 n’était pas le « doing » de Paul Bérenger, mais celui de toute la direction du parti et chacun doit assumer ses responsabilités. J’avais des appréhensions, j’en ai discuté avec le leader du MMM qui m’a donné des réponses satisfaisantes et j’ai voté pour l’alliance qui devait nous permettre de faire avancer le pays…

Pour que Paul Bérenger réalise son rêve : redevenir Premier ministre…

— Tous les militants — et beaucoup de Mauriciens — souhaitent que Bérenger devienne Premier ministre. Il n’y a pas de honte à cela, d’autant plus qu’il a déjà prouvé qu’il en avait les qualités. Au début, comme tous, j’ai été emportée par la vague des futurs annoncés, mais au fur et à mesure des choses sont apparues, mais il était trop tard. La défaite a été pour nous tous un coup de massue qui nous a abasourdis. Nous avions pris une décision catastrophique pour le parti. Mais comme je ne suis pas de ceux qui sont toujours wise after the event, je me suis posé la question : que fallait-il faire pour qu’une erreur pareille ne puisse pas se reproduire ? Pour moi, il fallait se remettre à l’écoute de la base, dont certains membres s’étaient opposés à l’alliance. Mais les choses se sont compliquées puisqu’après la défaite aux élections générales de 2014, le MMM a connu le même sort aux municipales de 2015, ce qui confirmait le rejet de l’électorat.

Malgré tout cela le MMM s’est comporté comme si de rien n’était et à continué comme avant, business as usual !

— C’est ça le problème : après la défaite, nous avons continué à faire comme avant. Le Bureau politique le lundi, le Comité central tous les 15 jours, la conférence de presse du leader, entouré de son état-major tous les samedis, et comité régional tous les quinze jours.

Et cela malgré le fait que des membres des instances dirigeantes ont claqué la porte, ce qui a fait que le leader du MMM a dû céder le poste de leader de l’opposition parlementaire à Xavier-Luc Duval. En dépit de tout cela, c’était business as usual. Personne dans les instances dirigeantes ne s’est inquiété du déclin accéléré du parti ?

— C’est après les élections du Comité central en 2015 que les dissidents ont quitté le parti. Des voix se sont élevées pour dire qu’il fallait faire attention et certaines mesures ont été prises, mais elles n’ont pas permis au MMM de se reconnecter avec sa base. Parmi les bonnes mesures, je dois signaler la parité hommes et femmes au niveau des régionales, la mise sur pied d’une task force pour revoir la constitution du parti. Mais, de manière générale, on continuait à faire comme avant, à se rencontrer entre nous-mêmes avec les membres des instances dirigeantes censées représenter la base. Nous étions en train de tourner en place, de stagner.

Et c’est dans cet état d’esprit que le MMM va aux élections partielles de Quatre-Bornes avec une candidate inconnue, qui ne faisait pas partie des structures et qui a été imposée par la direction…

— Je suis très mal placée pour parler de candidate imposée, puisqu’en 1997, quand j’ai été candidate du MMM à Beau-Bassin, je ne faisais pas encore partie des structures du MMM. Cela dit, le résultat du MMM à cette élection, l’écart entre nous et Arvind Boolell est énorme, surtout dans la ville où le parti est né en 1969. Cette défaite nous a également fait voir dans quel état se trouvent les branches du MMM, la base du parti. Certaines fonctionnent tant bien que mal, d’autres à demi et d’autres encore pas du tout, et cela ne sert à rien, surtout pas au parti, de le cacher. Est-ce que les comités régionaux et les branches sont représentatifs de la circonscription et fonctionnent normalement avec le nombre de membres requis ? Est-ce qu’il y a des branches qui n’ont comme membres que le président et le secrétaire qui votent aux comités régionaux à l’assemblée des délégués ? Malheureusement la réponse est oui et c’est pour cela que je demande, depuis le début de l’année, que les membres du Comité central descendent sur le terrain pour vérifier si toutes les branches du MMM enregistrées existent et fonctionnent normalement. Et pas uniquement sur papier.

Pourquoi est-ce que la direction du MMM refuse de procéder à ce « recensement » des branches que vous proposez depuis le début de l’année ?

— Je ne sais pas et je pose la question. Je n’ai pas le monopole du savoir, mais je voudrais que quand je viens avec une idée, on m’explique pourquoi elle n’est pas bonne au lieu de la rejeter sans autre forme de procès. Ce recensement, comme vous dites, ne prendra pas beaucoup de temps, dans la mesure où il y a 80 membres au Comité central du MMM. Il suffit d’envoyer quatre membres par circonscription pour établir cet état des lieux des bases du MMM. Cela nous permettrait d’avoir des données fiables, de donner la parole aux militants des bases et surtout de les écouter en les valorisant. Je ne comprends pas pourquoi cet exercice démocratique n’intéresse pas la direction du MMM.

D’après mes informations, la direction du MMM vous a donné une réponse lors du dernier Comité central tenu samedi dernier.

— La direction a dit que ma proposition sera étudiée par le Comité central qui sera élu lors de l’assemblée des délégués de samedi prochain. Les élections du prochain Comité central du MMM seront organisées sur une base de données dont l’authenticité est douteuse, à mon avis. C’est la raison principale pour laquelle je ne serai pas candidate à ces élections. Je ne peux cautionner ce système qui ne fonctionne pas.

En disant que vous ne participerez pas aux prochaines élections, n’êtes-vous pas en train de vous exclure du MMM ?

— Ma décision peut être interprétée de cette manière.

Mais quelle est votre propre interprétation de votre non-participation à ses éléctions ?

— Mon souci principal dans la vie est d’être cohérente. Cela fait des mois que je dis que les branches du MMM ne fonctionnement pas. J’ai donné des exemples de ce que j’avançais. Comment est-ce que je pourrais aller faire le contraire de ce que je dis ? Ceci étant, il n’est pas nécessaire d’être membre du Bureau politique ou du Comité central du MMM pour être militant.

Est-ce la désormais fameuse interview de Steven Obeegadoo à Week-End qui a déclenché le cyclone qui semble emporter le MMM ?

— C’est surtout la réaction de certains membres dirigeants du MMM qui ont alimenté le « cyclone ». Les propos tenus par Steven Obeegadoo dans cette interview, cela fait des mois qu’il les tient au sein des instances du parti et se fait insulter à chaque fois. Ma démarche ne dépend pas des propos d’Obeegadoo ou de Pradeep Jeeha. Mais si ce que je dis rejoint ce que Steven et Pradeep et beaucoup de militants disent, c’est tant mieux. C’est ça la liberté de penser, non ?

Mais quand vous vous retrouvez sur l’estrade d’une réunion du MMM au No 4, aux côtés de Pradeep Jeeha, l’expulsé, et de plusieurs membres de la régionale mauve suspendus, ce n’est plus l’expression de la liberté de penser, c’est carrément de la provocation vis-à-vis du Bureau politique du MMM.

— Pour moi, ce n’est pas de la provocation, mais une expression de ma cohérence…

En vous associant avec un expulsé et quelques membres suspendus de la régionale ?

— Quelques membres ! Savez-vous qu’il y a parmi les suspendus le camarade Varden, qui a été président de la GWF pendant plus de dix ans ? Qu’il y a parmi celui qui a monté la régionale du No 4 et des membres fondateurs et qu’ils ont été « suspendus pour une durée indéterminée ». Est-ce que c’est démocratique de suspendre « pour une durée indéterminée » des militants qui ont posé des questions sur la direction du MMM et qui ont tenu une conférence de presse sur ce sujet ?

Mais, chère Françoise Labelle, si on suit le cours des événements au MMM, c’est exactement le sort qui vous attend. Vous vous êtes affichée avec un expulsé et des suspendus, vous êtes en train de me répéter ce que les militants du No 4 suspendus ont dit dans leur conférence de presse. Selon la logique actuellement en cours chez les mauves, vous allez être soit expulsée, soit suspendue pour une durée indéterminée ! Laquelle des deux possibilités préférez-vous ?

— C’est aux membres de la direction du MMM de décider si ce que je fais et ce que je dis méritent une expulsion ou une suspension.

Françoise Labelle, votre ami Pradeep Jeeha a été considéré comme ayant quitté le MMM parce qu’il avait envoyé une lettre de demande de congé du Bureau politique. Vous êtes en train de vous afficher avec un expulsé et des suspendus et en tenant des propos contre la politique de la direction. C’est beaucoup pour le MMM, non ?

— Est-ce qu’en tant que membre du parti je n’ai pas le droit de dire ce que je ressens ? Est-ce que la direction ne réalise pas qu’il y a de plus en plus de membres qui prennent le risque d’aller dire dans la presse ce qu’ils ne peuvent dire dans les instances ? Si ce que je dis pour réorganiser le parti et le rendre plus efficace sur le plan de la démocratie mérite une expulsion ou une suspension
« pour une durée indéterminée », qu’il en soit ainsi. Mais j’espère que le parti va prendre conscience de ce qui est en train de nous arriver de cette déception, de ce désarroi, de cette blessure des militants. Et quand ces militants blessés, désemparés et perdus organisent une réunion pour parler de ce qui arrive au parti, pourquoi est-ce que je refuserais cette invitation ?

l Ce qui est en train de se passer est-il le point de départ d’une grande contestation de la direction du MMM ?

— Je n’en sais rien. Tout va dépendre de l’attitude de la direction. Pour moi, la réconciliation est toujours possible.

Au point où l’expulsion de Pradeep Jeeha pourrait être annulée ?

— Pourquoi pas ? Si on réalise qu’on a fait une erreur, il n’est jamais trop tard pour se corriger. J’ose espérer que les membres du Bureau politique sont capables de revoir la situation et d’avoir un sursaut, une prise de conscience, pour se poser la question suivante : quelle est la finalité de la démarche ? Voulons-nous faire du MMM un parti qui se casse en petits morceaux ou devons-nous mettre de côté nos différends pour le rendre uni, plus solide ?

Est-ce possible après tout ce qui a été dit et fait de part et d’autre ces derniers jours ?

— Les blessures se soignent, les excuses peuvent réparer si chacun fait son examen de conscience. Je crois que la réconciliation est toujours possible si chacun y met du sien.

l J’ai envie de vous ressortir une vieille réplique d’Arvind Boolell dite dans un contexte différent : Arrête rêvé camarade.

— Je vous répondrai que sans rêve rien n’est possible et que l’humanité n’aurait pas progressé sans rêve.

l Vous pensez que Paul Bérenger reviendra sur ce qu’il a dit, fait et décidé. Vous imaginez réellement qu’un jour Paul Bérenger et Pradeep Jeeha pourront  recommencer à aller déjeuner en tête à tête ?

— Je pense que Paul Bérenger est avant tout un être humain et qu’il doit avoir en lui la capacité de se remettre en question.

En ce qui vous concerne, qu’est-ce qui va se passer ? Vous irez à toutes les réunions des militants en désarroi qui veulent comprendre ce qui arrive à leur parti ?

— Je vais le faire sans aucun problème. J’irai à la rencontre de tous les militants qui ont envie de me rencontrer et discuter avec moi.

Nous ne sommes pas en train d’assister à la création d’un autre parti composé des déçus du MMM ?

— Je ne suis pas en train de participer à la création de quoi que ce soit. Mais n’importe quelle action peut déboucher sur quelque chose, avoir un prolongement. Est-ce que la direction va entendre le désarroi qui monte de la base du parti depuis quelque temps ?

Quel devrait être, selon vous, le signal qui permettrait un dialogue entre les déçus et la direction ? Le renvoi des élections du Comité central selon l’ancienne base de données qui, selon vous – et je suis poli – n’est pas tout à fait à jour ?

— Plusieurs signes, dont celui que vous venez de mentionner, peuvent être donnés par la direction pour permettre l’ouverture du dialogue. Prenons le cas de Pradeep Jeeha qui vient de faire appel de son expulsion devant la prochaine assemblée des délégués, selon la constitution. Savez-vous comment la direction a rédigé cet item sur l’agenda de la prochaine assemblée des délégués ? « La demande du BP pour le rejet de l’appel de Pradeep Jeeha. » La constitution prévoit qu’un appel doit être entendu, examiné, analysé, pas rejeté d’avance. Jeeha a le droit de faire appel, la direction ne peut pas demander son rejet avant de l’avoir entendu ! Et cela se passe au MMM ? ! Je ne peux cautionner une chose pareille. D’autant plus qu’une des raisons de l’expulsion de Pradeep Jeeha est le fait que sa lettre de demande de congé ait « fuité » dans la presse, pas  son contenu. Comment peut-on faire ça à quelqu’un qui a été leader adjoint du parti et qui déjeunait deux fois par semaine avec le leader, comme vous l’avez rappelé.

Malgré votre espoir dans une possible réconciliation, il semblerait que la direction du parti campe sur ses positions, celles qui vous ont fait prendre vos distances depuis janvier. Comment expliquez-vous que la majorité des membres du Bureau politique soutienne cette position ?

— Je serais super contente si on pouvait me donner une réponse à cette question. Avec ce comportement, le MMM va directement dans le mur, comme l’a dit Steven Obeegadoo. Pourquoi ? Pour quelle raison ? Le MMM se retrouve à la croisée des chemins et j’espère que la réflexion va primer plutôt que l’amertume ou la rancune. C’est en tout cas ce que je souhaite sincèrement.

En décembre 2014, au lendemain de la défaite électorale, je suis venu vous interviewer. Vous aviez alors déclaré que malgré tout ce qui venait de se passer « Bérenger est indispensable au MMM. » Est-ce que c’est encore le cas, pour vous, aujourd’hui ?

— Je crois encore que Paul Berenger à sa place au MMM. Je crois que le MMM a encore besoin de Bérenger pour préparer l’après-Bérenger. C’est vrai que l’être humain aime vivre dans l’illusion de l’immortalité, mais nous le savons depuis longtemps : personne n’est immortel. Le MMM doit avoir un après-Bérenger et il faut le préparer dès maintenant. Avec le concours de Bérenger.