Depuis plus d’une année, les concessionnaires de voitures neuves tirent la sonnette d’alarme. Ils affirment que le marché mauricien de la voiture neuve régresse tandis que celui de la voiture d’occasion – du reconditioned – est en augmentation. Quelle est la situation dans ce secteur en ce début de février 2016 ?
— C’est une question d’actualité. Pour la première fois depuis plus de deux ans, la vente des voitures de seconde main excède celle des voitures neuves. Au départ, nous avons compris que les autorités souhaitaient avoir une partie des voitures importées à Maurice comme des reconditioned afin de satisfaire un besoin social. En fait, il n’y avait pas suffisamment de voitures de seconde main libérées par les ventes de voitures neuves et il fallait en importer pour des raisons de disponibilité, mais aussi financières. Au départ donc, les importateurs de voitures neuves avaient trouvé cette démarche des autorités légitimes. Au fil du temps, nous nous sommes aperçu qu’afin de pouvoir satisfaire une certaine clientèle, demandeuse de voitures de plus en plus sophistiquées, mais de seconde main, des importateurs ont fini par trouver des astuces pour payer de moins en moins de taxes et importer des voitures haut de gamme de seconde main présentées comme quasiment neuves.
 Comment une voiture de seconde main peut-elle être « quasiment » neuve ?
— Cela peut exister au niveau de l’enregistrement dans ce qu’on appelle le réseau de marché gris. Dans ce réseau, les gens rachètent des voitures, les enregistrent sur le marché et les deregister afin de pouvoir les exporter comme des voitures de seconde main. A Maurice, on ne peut pas importer une voiture de seconde main de moins de 18 mois, sinon on tombe dans l’illégalité. Le marché est stable dans la mesure où Maurice est ce que l’on pourrait appeler un marché mature de voitures. Cela est dû au fait que depuis 1998 nous importons plus de 10 000 voitures par an et qu’aujourd’hui cela tourne autour de 15 000. Le seul changement, c’est le ratio neuf/seconde main. A la Mauritius Vehicles Dealers Association (MVDA), nous avions estimé que le ratio devrait être de deux tiers neufs et d’un tiers seconde main dans la mesure où les voitures neuves contribuent au budget de l’Etat, doivent générer des emplois qualifiés et formés en association avec les constructeurs et respecter des critères techniques précis. Les voitures de seconde main sont faiblement taxées et contribuent moins au budget de l’Etat, ne génèrent pas d’emplois qualifiés et ne peuvent respecter des garanties techniques des constructeurs. Nous sommes aujourd’hui dans une situation où la filière des concessionnaires professionnels est sérieusement menacée.
La MVDA tient ce discours depuis deux ans sans provoquer aucune réaction des autorités ?
— Depuis deux ans, les autorités acceptent que les voitures de seconde main ne se soumettent pas au critère de la taxe carbone. De ce fait, toutes les voitures de seconde main qui entrent à Maurice ont des bonus — ou des rebates — importants, alors que les voitures neuves doivent payer des taxes importantes.
 Quelle est la logique de cette politique gouvernementale ?
—  Il n’y a pas de logique. Mais le fait brutal est que cette situation a complètement déséquilibré le secteur de l’importation et de la distribution de voitures à Maurice. Je vous donne un exemple. Une petite voiture japonaise reconditioned sans garantie sérieuse de kilométrage, sans certification de formation, est taxée en moyenne Rs 10,000 et vendue à Rs 350,000. Une même voiture neuve, disons une Hyundai Event, à kilométrage zéro avec garantie écologique et génératrice d’emploi est aujourd’hui taxée à 57% et avec une taxe carbonne d’environ Rs 250,000 à l’Etat et se vend à Rs 750,000, donc beaucoup plus chère que la reconditioned. A Maurice, on taxe donc fortement la qualité, l’emploi qualifié, la sécurité et la garantie du constructeur. En d’autres mots, si l’on appliquait la même fiscalité à la voiture neuve garantie sur plusieurs années, elle coûterait, probablement, pratiquement le même prix que les voiturereconditioned. Cette « règle » appliquée par les autorités mauriciennes est en train de menacer un secteur économique organisé, structuré, et garant de qualité.
Je suppose que cette « règle » a été aménagée pour permettre une certaine démocratisation de l’accès à la voiture à Maurice ?
— C’est une bonne interprétation des faits. Le prix des voitures de qualité reconditioned du Japon ne sont compétitif que si on applique les taux fiscaux qui leur sont favorables.
Est-ce que cette situation, qui privilégie la seconde main au neuf, est unique à Maurice ?
—  Maurice est un cas unique dans l’application de la taxe carbonne. En fait, c’est cette taxe qui fait qu’un propriétaire de voiture paye beaucoup ou peu de taxe. Cette taxe est un mécanisme de bonus et de malus qui fait annuler les droits de douane des voitures ayant moins de 89 grammes. Donc, les importateurs de voitures de seconde main ont trouvé une astuce consistant à faire venir des voitures de ce type qui échappent à la norme exigée des voitures neuves.
A chaque fois que les importateurs de voitures neuves lancent un nouveau modèle, les ministres — parfois le Premier d’entre eux — et les députés se bousculent pour se faire photographier au volant. Vous ne pouvez pas profiter de cette proximité pour faire avancer la cause des importateurs de voitures neuves pour demander que la loi soit appliquée pour tous les importateurs de voitures neuves ou reconditioned ?
—  Cela fait trois ans que nous avons plusieurs cas devant la justice dans lesquels nous demandons que la même loi soit appliquée pour les voitures neuves et celles de seconde main. S’il n’y avait pas cette haute fiscalité sur les voitures neuves, Maurice n’aurait pas eu à importer des voitures de seconde main.
Je rappelle que les voitures sont taxées parce qu’elles représentent une source de revenu pour l’Etat. Les importateurs du neuf se conforment à cette règle et jouent leur rôle social de tax collector pour le gouvernement. Nous demandons que cette même règle soit appliquée pour les voitures de seconde main. Nous demandons à l’Etat si un minimum de taxe ne doit pas être réclamé à la voiture reconditioned qui participe autant que la neuve à créer des embouteillages et, plus que la neuve, à polluer le pays. On ne peut pas accepter qu’une petite japonaise reconditioned de 1000 cc paye aujourd’hui à l’Etat Rs 8000 alors qu’une voiture neuve paye Rs 250,000!
Vous me dites qu’il y a plus de reconditioned que de voitures neuves vendues à Maurice, mais sur les routes on voit beaucoup de voitures derniers modèles.
—  Nous avons un marché mature et pérenne qui intéresse d’ailleurs les constructeurs de premium parce qu’il évolue vers le haut et est régulièrement renouvellé. A Maurice, la voiture est un symbole de statut social et quand les gens renouvellement leur voiture, ils veulent avoir le sentiment d’avoir progressé et changent de voiture pour le montrer. C’est ce qui explique le nombre de voitures dernier cri sur les routes.
Peut-on résumer la situation en disant que les voitures neuves sont trop taxées et les reconditioned pas suffisamment ?
— C’est un bon résumé. Pour poursuivre sur ce sujet, nous sommes en discussion avec le ministère des Finances afin que le montant des taxes des voitures neuves soit revu. Le dialogue est permanent, les choses avancent, peut-être un peu lentement, mais elles avancent et nous sommes régulièrement consultés.
Eu égard aux embouteillages et aux difficultés de la circulation, est-ce qu’il ne faudrait pas limiter le nombre d’importations de voitures à Maurice ?
—  On parle souvent de 400,000 voitures dont la moitié est constituée de deux-roues. Je crois que nous avons un parc de 200,000 voitures avec un taux de renouvellement sur seize ans. Nous sommes dans les normes d’un pays émergent. La voiture est et restera un moyen de locomotion privée confortable pour son utilisateur. La question est de savoir si nous arriverons un jour à taxer la voiture pour son utilisation au lieu de le faire en amont, à son entrée en douane. Si nous sommes convaincus que le développement du réseau routier ne sera pas à l’infini, il faudra que les gens utilisent leurs voitures pour des besoins précis. D’où une taxe sur son utilisation.
L’année dernière a été marquée par la découverte de la sous-facturation dans l’importation de certaines voitures privées. Un commentaire ?
— La découverte de ce trafic révèle que certaines structures douanières fonctionnent, ce qui est rassurant. Les importateurs du neuf sont, de manière générale, très respectueux des lois et nous payons toutes les taxes qui nous sont réclamées.
Toutes les taxes, dites-vous, en insistant sur le mot « toutes ».  Considérez-vous que les concessionnaires du neuf sont surtaxés?
— Il y a eu beaucoup d’efforts qui ont été faits, ces dernières années, pour taxer raisonnablement les voitures. Je rappelle qu’il y a quelques années, il y avait non seulement des taxes, mais un quota d’importation. Avec l’amélioration de l’économie, les autorités ont compris que si elles taxaient moins, cela ferait augmenter le volume et les recettes fiscales. Je signale qu’à chaque fois que nous avons obtenu une baisse du niveau des taxes les recettes fiscales ont augmenté l’année suivante.
2016 commence avec l’affaire des horsepowers trafiqués, ce qui a permis au commissaire de la NTA de déclarer que, « les automobilistes mauriciens sont aussi corrompus ». Un commentaire ?
— Je dirais d’abord que 2016 commence très mal pour le secteur automobile du neuf. Nous avons eu une baisse de 10 % sur les ventes de l’année dernière. Pour janvier, la baisse a été de plus de 20 % par rapport à l’année dernière. Il ne m’appartient pas de commenter ce qui se passe actuellement à la NTA. Par ailleurs, c’est vrai que le problème majeur est de faire passer le fitness à autant de voitures par jour avec des structures qui ne sont pas adaptées. Nous avions dit qu’un des moyens de reduire cette charge sur la NTA serait d’organiser un système pour que les voitures neuves puissent faire leur fitness en amont, quand les voitures arrivent à Maurice. Si cette mesure était adoptée, elle soulagerait la NTA. En ce qui concerne le neuf, nous n’avons jamais eu à nous plaindre de la NTA.
Vous avez commencé votre carrière dans l’automobile dans les années 1980. Puis vous avez rejoint, en 1997, IMC, qui va devenir en 2015 CFAO dont vous êtes le premier directeur général mauricien. Pourquoi IMC est-elle devenue CFAO ?
—  IMC était à l’origine un joint venture entre le groupe Leal et CFAO. En 2004, CFAO a racheté les parts de Leal et s’est développée en rachetant des marques, dont Eldomotors et reprenant des marques connues. En 2015, nous avons été choisis par Mercedes pour être son distributeur à Maurice. Nous avons eu la possibilité de reprendre une partie des activités de l’ancien distributeur et les autorités nous ont demandé de conserver une bonne partie des employés et nous en avons repris 120. Cette occasion qui nous a été donnée par la conjoncture et le contexte nous a fait réfléchir à la chose suivante : les gens connaissaient IMC grâce à Hyundai,; est-ce qu’il ne fallait pas créer une nouvelle identité afin de créer une synergie au niveau de la clientèle, mais aussi à celui de la collaboration entre les employés d’IMC et ceux d’Iframac. Ce changement de nom d’IMC à CFAO Motors a fédéré pas mal de choses dans le cadre de la reprise de Mercedes-Benz.
Qu’est-ce que ce groupe CFAO qui est présent à Maurice depuis plus de vingt ans ?
— C’est une société de gestion française présente à la Bourse de Paris. Nous sommes une société française, mais avec une grosse majorité d’actionnaires japonais et nous sommes dans plusieurs secteurs. Nous réalisons la majeure partie de notre chiffre d’affaires en Afrique et dans l’océan Indien.
Pourquoi est-ce que CFAO s’intéresse à un aussi petit marché que celui de Maurice ?
—  Maurice intéresse les constructeurs automobiles par son développement. CFAO voit dans Maurice un potentiel de croissance et de stabilité importante pour l’avenir. Pour notre société, Maurice peut servir de tremplin et d’exemple pour les pays d’Afrique. Pour nous, Maurice est, comme je vous l’ai déjà dit, un marché mature, pérenne où nous pouvons nous installer avec visibilité. Cette reprise de Mercedes-Benz est pour nous une opportunité extraordinaire. C’est une marque phare qui nous conforte dans notre ancrage à Maurice.
CFAO a donc repris Mercedes-Benz suite à la dissolution de la BAI et de la fermeture d’Iframac. En fin de compte, vous êtes une des rares sociétés à avoir profité de la faillite de la BAI ?
—  Mercedes est une marque majeure qui attire et a la côte chez la clientèle. Il faut aussi pouvoir être à la hauteur des espérances, des normes et des attentes du fabricant qui sont énormes. Nous avons été choisis par Mercedes pour de multiples raisons. D’abord, pour pouvoir assurer une pérennité de la marque. Ensuite pour pouvoir continuer le développement qui demande une surface financière importante. Nous avons eu à prendre un certain nombre d’engagements financiers.
Dans votre discours du lancement de la nouvelle identité CFAO Motors, vous disiez que le groupe avait eu à investir massivement pour faire face aux difficultés afin de redémarrer les opérations de Mercedes-Benz. Quelles étaient ces difficultés ?
—  Il faut savoir qu’il y avait énormément de stocks de Mercedes à Maurice. Bon nombre de clients avaient déjà payé leurs véhicules et on a choisi pour une bonne partie de les rembourser. Il y a eu le rachat des pièces de rechange. Les engagements pris auprès de l’Etat pour s’acquitter des dettes et, bien sûr, pour reprendre 120 employés qui soient satisfaits de leurs conditions d’emploi.
Quel était le montant de cet investissement massif pour les besoins de cette reprise ?
—  Ces investissements se chiffrent en plusieurs centaines de millions…
D’euros ?
— Non, de millions de roupies. C’était un élément qui a probablement pesé dans la balance du constructeur, ce qui nous a permis de redémarrer les opérations dans les meilleurs délais afin de pouvoir satisfaire la clientèle.
C’est un investissement qui va rapporter ou c’est un coup de poker?
— C’est du business, pas du poker. Je pense que le plus important était de reprendre, de redémarrer l’activité. Rétablir la confiance a été le défi majeur, et nous n’y sommes pas encore parvenus totalement. Tout cela a été extrêmement difficile parce qu’après plusieurs mois d’inactivité, les gens demandent beaucoup au repreneur et ils ont raison. On ne peut pas mettre une machine aussi sophistiquée en marche rapidement. Nous avons eu, nous aussi, des moments de balbutiement, mais nous avons eu la chance d’avoir les mêmes employés pour répondre aux clients.
Vous avez commencé cette interview en disant que la situation est inquiétante dans le secteur de l’automobile, surtout chez les importateurs du neuf. Et pourtant la semaine dernière, vous avez inauguré un nouvel espace à Phoenix les Halles et annoncé la construction d’un nouveau showroom à Pailles. Le tout avec feu d’artifice, champagne et petits fours. En fin de compte, on dirait que les affaires marchent bien pour CFAO Motors.
—  IMC avait atteint avec Hyundai, Mahindra, et d’autres marques, une certaine taille critique, mais elle ne nous permettait pas de nous imposer parmi les plus grands groupes de l’automobile à Maurice. CFAO Motors deviendra un des plus grands groupes du pays, non seulement par la croissance organique, mais aussi par d’autres acquisitions. Nous allons devenir un des acteurs majeurs du secteur de l’automobile mauricien. Vous n’êtes pas sans savoir que les cinq acteurs majeurs du secteur qui sont nos concurrents principaux constituent 80 % du marché de l’automobile à Maurice. Il était important pour nous d’avoir cette taille critique. L’arrivée de Mercedes-Benz et de FUSO nous le permet. En plus, Mercedes a un tel rayonnement qu’il ne peut que rejaillir sur notre entreprise et nous conforter dans notre image de société sérieuse qui est là pour la durée. Nous avons pensé que c’était un moment important à marquer dans l’histoire de notre groupe.
Vous avez parlé de futures acquisitions. CFAO Motors a pour stratégie d’avaler ses concurrents pour devenir le No 1 du marché local ?
— La distribution automobile, comme d’autres secteurs commerciaux, est tributaire de repositionnements de leurs principals. Nous faisons aujourd’hui des acquisitions au niveau du groupe à l’international qui rejailliront à un certain moment sur Maurice, bien qu’elles n’aient rien à faire avec la distribution automobile. Nous sommes pour signer des partenariats et des joint ventures avec d’autres constructeurs qui nous permettront, de ce fait, d’être aussi représentés à Maurice.
Terminons cette interview sur une note plus personnelle. Devenir le directeur général de l’entreprise qui représente Mercedes-Benz à Maurice, est-ce l’aboutissement de votre carrière dans le secteur del’automobile mauricien, Gilles Lalanne ?
— Non. Un aboutissement signifierait que je n’ai pas d’autres challenges à relever. C’est, par contre, incontestablement une étape importante et un vrai défi à relever vis-à-vis de nos clients. Mercedes reste une marque prestigieuse et y être associé représente un honneur et aussi personnellement, pour moi, une émotion forte, car elle me renvoie aux souvenirs du premier patron de la marque à Maurice, Gaëtan Dupont. Il fut pour moi un mentor, à qui je dois probablement une bonne partie de mon parcours dans l’automobile. Je suis heureux de pouvoir lui rendre hommage. Je suis honoré d’avoir été choisi par CFAO pour être le patron de leur filiale à Maurice. Mais je fais partie d’un groupe international, représenté dans 45 pays où la mobilité du personnel est importante et il est possible que je sois appelé ailleurs.  Pour terminer, je ne vous cache pas qu’avoir été nommé directeur général de CFAO Maurice a été une très grande fierté pour moi. être reconnu par sa direction générale et ses pairs est une chose importante dans la vie professionnelle.