Didier Wong ChiMan

Docteur en Art et Sciences de l’art

Quelle est la situation de l’art à Maurice ? Comment évolue-t-il ? Y a-t-il des initiatives faites dans ce sens ? Autant de questions que beaucoup d’acteurs intérieurs et extérieurs de la sphère artistique et publique se posent, et à juste titre.

La galerie Imaaya fête ses dix ans. Que de chemin parcouru. Charlie d’Hotman est à la tête de ce lieu dédié spécialement aux arts plastiques où les choses frétillent, bougent et se bousculent parfois. Son objectif principal est de promouvoir l’art Mauricien. Auparavant située à Pointe-aux-Canonniers et aujourd’hui installée à Phoenix dans les locaux de Cubicle, la galeriste souhaitait que davantage de Mauriciens aient accès aux expositions qu’elle propose.

La démarche est délicieusement généreuse tant notre pays souffre de ce manque de visibilité des œuvres de nos artistes-plasticiens et d’y avoir accès. Charlie d’Hotman figure parmi ces personnes qui ont donné un souffle à l’art contemporain mauricien en mettant en avant des artistes et des plasticiens qu’elle choisit avec soin, de façon pointilleuse et qu’elle suit et accompagne dans la durée. Ces deux critères sont primordiaux pour qu’une galerie puisse préserver sa renommée dans le milieu de l’art, que ce dernier soit local, continental ou international. Grâce à un travail acharné et persévérant, Charlie d’Hotman s’est fait un nom (même si elle demeure discrète) dans le milieu de l’art local. En effet, l’ambassade de France et l’IFM ont récemment fait appel à ses services et son expertise pour prendre en main le commissariat de l’exposition « Regards croisés » en mai 2018, comme quoi nous n’avons pas systématiquement besoin de faire appel aux étrangers pour lancer des projets.

Charlie d’Hotman, Salim Currimjee et Khalid Nazroo ont été sollicités pour la mise en œuvre de l’exposition qui s’est tenue dans les jardins du Réduit en 2016, « The Edge of the World », une exposition fort louable qui était censée être renouvelée annuellement pendant cinq ans mais qui, au final, est passée aux oubliettes. Quel dommage ! L’hôtel Hennessy peut aussi être qualifié comme un lieu sensible à l’art. En effet, la galeriste d’Imaaya a réussi à placer les œuvres de certains de nos artistes et a mis ces derniers en contact avec les responsables de l’hôtel pour des expositions temporaires au sein de l’établissement. Nous apprécions ici l’acquisition d’œuvres d’art du secteur privé pour soutenir les artistes. Qu’en est-il de l’État ? Autant d’investissement et de projets qui œuvrent pour la cause de l’art à Maurice. Un exemple que l’État devrait certainement suivre !

Nirmal Hurry, « Ban politilicien », Installation, 2018

Comment faire pour promouvoir l’art dans notre pays ? Nous n’allons pas pratiquer la langue de bois en affirmant que rien ne se passe dans le domaine des arts plastiques. Des événementiels comme le Salon de Mai, et plus récemment « Porlwi by light » sont des manifestations qui attirent le public et nous ne pouvons que nous en réjouir. Cependant, nous constatons malheureusement que ce sont toujours des initiatives prises par des indépendants ou par le secteur privé.  Porlwi by light  est une idée d’Astrid Dalais et de Guillaume Jauffret qu’on pourrait mettre en parallèle avec les nuits blanches à Paris. Gageons que les prochaines éditions de Porlwi by light conservent les mêmes qualités plastiques des propositions et que le succès populaire de cet événement ne fasse pas baisser la qualité de ce qui est proposé à voir. La quantité ne doit pas prévaloir sur la qualité. Quant au Salon de mai, même si le MGI est une institution publique, toujours est-il que cette manifestation est organisée par l’équipe des enseignants des Beaux-Arts. L’actuelle exposition est certes intéressante, mais l’équipe organisatrice devrait être plus exigeante par rapport aux qualités plastiques de certains travaux essentiellement picturaux qui laissent à désirer.

La question que l’on peut se poser est la suivante : quelle est la mission du Ministère des Arts et de la Culture ? Quelle est sa politique culturelle si jamais il y en a une ? Dans le dernier budget, nous avons appris que l’ancien hôpital à Borstal devrait être rénové pour abriter la National Art Gallery. On s’en réjouit. Or nous devrions être incrédules comme Saint-Thomas. La question qui se pose et à laquelle nombre d’artistes n’ont pas su répondre de façon claire est la suivante : Quel est le rôle de la NAG ? Selon son président, Darmarajen Veerasamy : « Le but de la NAG est de promouvoir l’art, mais nous n’avons pas d’espace d’exposition. » Nous sommes heureux de savoir que la NAG œuvre pour la promotion de l’art, mais par quel biais ? Il y a de cela quelques années, elle organisait des triennales d’art contemporain. Une belle et riche idée car elle permettait aux artistes locaux de se mesurer aux artistes venus d’ailleurs. Une fois de plus, cette initiative n’a pas su perdurer. Quel dommage !

Aujourd’hui la NAG veut démocratiser l’art, terme utilisé par son directeur, Thivy Naiken. La démocratisation de l’art passe d’abord par l’accès du public aux œuvres d’art, à un espace d’exposition permanent ou à un musée. L’exposition qui se déroule actuellement au Plaza est certes une sorte de démocratie artistique mais cela relève de l’art « bon marché ». Est-ce pertinent de proposer une exposition avec un appel à candidatures au grand public et la nommer le Salon de l’art contemporain pour tous ? Grande fut la déception de ceux qui ont vu l’exposition. Le concept est à retravailler. Pour aller dans le sens de la démocratisation de l’art à travers des pratiques artistiques, la NAG devrait peut-être proposer des ateliers gratuits pour initier les enfants à l’art, ateliers animés par des artistes connus et confirmés sur la scène locale et internationale afin de dynamiser une certaine envie.

Le public et les artistes mauriciens réclament un musée d’art depuis des décennies, mais le ministère a toujours fait la sourde oreille. Affirmer que l’ancien hôpital à GRNW pourrait être rénové est dans les cordes de tout le monde. En revanche, agir et tenir ses promesses relève de tout autre chose. Nous sommes en 2018 et derrière la porte attendent les prochaines élections. Est-ce une stratégie pour calmer les esprits et donner une lueur d’espoir à ceux qui attendent ce lieu destiné exclusivement aux arts plastiques ? Ne soyons pas dupes voyons ! Réfléchissons posément et intelligemment. Un musée d’art serait incontestablement formidable et contribuerait à participer à l’économie du pays.

Nirveda Alleck, Ethnic Handover, Installation, 2003

Cependant, nous baignons dans un flou artistique concernant le nombre d’œuvres dont dispose l’État. Ce qui est quasi certain c’est que l’acquisition et l’investissement dans les œuvres contemporaines récentes sont quasi nuls. Comment peut-on ignorer l’acquisition des œuvres d’art si on aspire à avoir un musée d’art ? Cette démarche qui est somme toute logique pour certains mais tellement peu importante pour les décideurs du Ministère des Arts et de la Culture, aurait dû être mise en place depuis très longtemps. L’État devrait prévoir un budget annuel pour l’acquisition d’œuvres d’art et se constituer une collection qui serait digne d’un musée d’art. Parlant de collection, soulignons l’investissement de certains collectionneurs d’art dont Salim Currimjee qui a créé ICAIO (Institute of Contemporary Art Indian Ocean) et qui présente quatre expositions par an. L’accès à cet institut est gratuit montrant ainsi la volonté de cet artiste collectionneur d’aider à promouvoir l’art dans son pays.

Afin d’avoir une politique culturelle qui tienne la route, le Ministère des Arts et de la Culture devrait s’entourer de gens compétents et qui ont des expertises dans des champs spécifiques. Il est évident que tout le monde ne peut pas être expert dans tous les domaines, ce qui malheureusement semble être souvent le cas à Maurice. Nous oserons dire que jusqu’à présent, la mise en visibilité de l’art, mais plus spécifiquement des arts plastiques et visuels a été implémentée par des citoyens ayant envie de faire rayonner l’art dans leur pays. Il existe des talents dans le pays, mais force est de constater que ces talents ne comptent plus sur l’État pour progresser et beaucoup semblent tracer leur route en solitaire car leurs sollicitations ne sont pas entendues. Un artiste ne peut rayonner sans public et sans soutien. Un pays ne peut progresser sans culture. Faisons en sorte que Maurice ait enfin un lieu destiné à montrer à son peuple et aux touristes le potentiel artistique qu’elle possède.