Le gagging order émis dans l’affaire Soornack, l’interrogatoire de journalistes, les interdictions imposées à la radio durant les élections, l’arrestation de Pravind Jugnauth et des syndicalistes… Ces quelques événements poussent des observateurs à s’interroger sur la stratégie gouvernementale pour tenter de faire taire ceux qu’il estime être ses détracteurs. D’aucuns disent que le parti au pouvoir s’en prend à la liberté d’expression. D’où la nécessité de rester vigilants.
L’affaire de la désormais célèbre Nandanee Soornack et l’interdiction des groupes de presse La Sentinelle et Le Mauricien de publier des articles concernant sa vie privée; l’arrestation et l’interrogatoire de Pravind Jugnauth, qui n’a débouché sur aucune inculpation; l’arrestation des militants sociaux et des syndicalistes devant le bâtiment du Trésor alors qu’ils s’y étaient rassemblés pacifiquement; l’interdiction faite aux radios privées, par l’Independent Broadcasting Authority, de diffuser des émissions avec les commentaires des auditeurs lors des récentes élections régionales… Autant d’événements récents qui laissent penser que la liberté d’expression serait menacée à Maurice. Sans compter les différentes menaces pour introduire une loi qui viendrait limiter la liberté de la presse et les tracasseries que subissent les personnes ayant une opinion contraire à celles du régime en place.
Libertés.
Pourtant, le droit à l’information, à la libre expression et à la critique est une des libertés fondamentales de tout être humain. Un droit qui semble être de plus en plus bafoué de nos jours et qui le sera sûrement encore plus sans la vigilance de la société civile, laisse comprendre Linley Couronne, président de l’ONG Droits humains océan Indien (DISMOI).
Mais cette épée de Damoclès qui plane sur la liberté d’expression ne date pas d’hier, s’empresse-t-il de préciser. “Depuis l’indépendance de Maurice, il y a eu des tentatives de museler la presse”, souligne Linley Couronne. Comme Ashok Subron de la General Workers Federation/Joint Negociating Panel (GWF/JNP), il précise que cela a été pratiqué par tous les gouvernements qui se sont succédé, selon leur convenance.
Dans un étau.
Bien qu’il n’ait pas peur pour la liberté d’expression, Linley Couronne estime que la vigilance est de mise afin qu’elle ne soit pas mise en péril. Il pense que les ONG militant pour les droits humains et la protection des consommateurs, ainsi que les syndicalistes et la société civile, doivent veiller à cela. “Si les hommes politiques avaient en tête qu’il y a cette force pour veiller à la sauvegarde de la liberté d’expression, il n’y aurait pas de problème”, précise-t-il. Comme la presse, la liberté d’expression est un des garants de la démocratie, en jouant le rôle de chien de garde, confient Linley Couronne et Ashok Subron.
Christina Meetoo, chargée de cours en communication, trouve inquiétant cette accumulation d’événements qui donnent l’impression que certaines personnes sont privilégiées. “Dès qu’on touche à ces dernières, on subit une forme de harcèlement.” Elle considère que cela crée un climat de peur et seuls ceux qui ont les moyens peuvent s’en sortir. “Qu’en est-il pour le citoyen lambda ? C’est inquiétant pour le citoyen ordinaire qui est comme pris dans un étau et qui a peur de s’exprimer, mis à part sur les réseaux sociaux, qui échappent à un certain contrôle.”
Réprobation.
Au sujet de la liberté d’expression, Christina Meetoo donne son point de vue : “Oui, dans une certaine mesure, la liberté d’expression est menacée à Maurice. Mais structurellement parlant, elle est garantie par la Constitution de Maurice. N’empêche qu’il y a des menaces sporadiques dans les attitudes et mises en garde que l’on fait de façon à peine voilée.”
Pour Yvan Martial, ancien journaliste, il n’y a aucune ambiguïté : “La liberté d’expression est menacée.” Mais il ne pense pas qu’elle le soit par les autorités. Il souligne qu’elle l’est “par les journaux qui ne publient pas certains articles et qui ne sont pas dans la ligne éditoriale du journal et les convictions du rédacteur en chef”. Il regrette que certaines personnes ne suivent pas le fameux principe de Voltaire : “Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire”. Yvan Martial précise que plus la loi veut sévir contre la liberté d’expression, plus on note une réprobation de la part de la population, obligeant les autorités à bien y réfléchir avant d’aller de l’avant.
Réflexes restrictifs.
Ashok Subron souligne que le droit de se rassembler est aussi menacé alors qu’il est également garanti par la Constitution mais entravé par la Public Gathering Act. D’où son arrestation et celle de ses camarades en décembre 2012 alors qu’ils se trouvaient sans pancartes sous la varangue du bâtiment du Trésor, et qu’ils ne scandaient aucun slogan. Il ne s’explique pas les mesures prises par les autorités pour prévenir des dérapages. Il trouve même dangereuse la situation qui prévaut “quand une société et ces cadres légaux font que les réflexes restrictifs prennent le dessus sur la liberté fondamentale d’expression et de rassemblement”.
Ashok Subron déplore également le silence des partis de l’opposition sur leur arrestation. “Cette attitude contribue à ouvrir la porte à d’autres abus.” Avec toutes les “dérives” de ces dernières semaines, il justifie le combat que mène Rezistans ek Alternativ pour parvenir à une meilleure Constitution. Pour lui, il est plus que temps de dénoncer les lois qui remettent en question les droits fondamentaux des citoyens.