Notre invité de la semaine est Lindsay Rivière, journaliste, directeur de publication et surtout observateur attentif des évolutions de la société mauricienne. Dans l’interview qu’il nous a accordée cette semaine, Lindsay Rivière livre son analyse de la situation politique locale née des élections de 2014.
Peut-on dire que la politique mauricienne est un feuilleton fait de coups de théâtre à répétition et qui ne s’arrête jamais ?
– C’est non seulement un feuilleton interminable, mais il est interprété par les mêmes acteurs qui changent de costume et de personnages selon les épisodes.
Vous suivez la politique locale depuis plus de quarante ans. Avez-vous été surpris par les résultats des dernières élections générales ?
– Je dois dire que oui. Au début de la campagne électorale, la communication autour de l’alliance PTr-MMM la présentait comme invincible et beaucoup de Mauriciens avaient intériosé le fait qu’elle était imbattable. Mais plus la campagne avançait, plus on pouvait mesurer, par contre, la résistance des Mauriciens à cette alliance et à ses projets. J’ai été surpris de l’intensité de cette réaction, surtout en fin de campagne, ce qui révélait à quel point l’île Maurice en avait assez de ces manoeuvres, de ce management of public opinion. Cette réaction témoignait aussi de la volonté de l’électorat d’être traité avec respect, de reprendre en main la situation qu’il avait perdue ces dernières années.
Comment expliquez-vous que ni Ramgoolam ni Bérenger ni leurs stratèges et leurs conseillers n’ont senti monter la vague de rejet ?
– À cause de leur arrogance d’hommes d’un autre temps. Ils sont convaincus que le peuple suivra aveuglément ses chefs, sans questionner leur autorité. Ce qui montre à quel point ces deux hommes sont coupés de la réalité mauricienne et à quel point ils ont dérivé au cours des vingt dernières années vers une personnalisation du pouvoir qui les aveugle et qui obscurcit tous les enjeux.
 Ce qui est arrivé en décembre 2014, est-ce l’exception qui confirme la règle ou un nouveau comportement électoral des Mauriciens ?
– Je crois que c’est définitivement un nouveau comportement électoral. Jusqu’ici on a assumé que le peuple ne fait que suivre les consignes alors que nous sommes en train de vivre une grande évolution sociétale. Nous évoluons vers une société dont les membres veulent être respectés, écoutés, avoir des opportunités égales et surtout que l’on prenne en compte leurs aspirations. 2014 a été vécue, finalement, comme un manque de respect des politiciens envers le peuple qui ne veut plus être taken for granted ou taken for a ride. C’est une évolution majeure qui va déterminer le cours de la politique à Maurice.
Le nouveau gouvernement est composé de trois partis, dont un qui n’a que quelques semaines d’existence. Ce gouvernement peut-il durer ?
– Je le pense. Je crois que nous respirons un peu mieux aujourd’hui à Maurice. Ce gouvernement a bien débuté, le pays est aujourd’hui plus apaisé par les premières décisions annoncées. Nous avons quelque part rétabli une certaine normalité démocratique, avec le Parlement recommençant à travailler régulièrement et avec les institutions fonctionnant un peu mieux.
Un peu mieux seulement ?
– Nous n’en sommes qu’au début du nouveau gouvernement. Nous avons surtout le sentiment qu’on a stoppé l’effondrement moral du pays. Nous assistions depuis quelques années à un effondrement moral, à l’accaparement de l’État, à la mise en place de pratiques de mal gouvernance qui changeaient la nature même de notre démocratie, de l’État mauricien. Je crois que, quelque part, cette “évolution” a été stoppée. La chose qui me plaît le plus dans ce qui s’est passé ces derniers mois est que nous restons attachés à notre système de gouvernement westminstérien, qui était terriblement menacé par la IIe République et le partage des pouvoirs qui aurait été irréversible. Je crois que beaucoup de Mauriciens réalisent aujourd’hui que nous l’avons échappé belle. Imaginez sept ou possiblement quatorze ans de la poursuite des pratiques et politiques et des réflexes que nous avons vécus ces dernières années !
N’est-ce pas un peu facile de mettre le tort uniquement sur les politiques ? Les pratiques évoquées datent de 2005 et les Mauriciens ont quand même réélu Navin Ramgoolam en 2010.
– Attention, son deuxième mandat de 2005 à 2010 a été réussi, notamment en raison du bilan économique de Rama Sithanen. Le pire des mandats de Ramgoolam a été le troisième. Depuis 2010 rien ne va plus et nous avons connu une accélération de la décomposition de la société mauricienne. Oui, vous avez raison, les Mauriciens ont réélu Ramgoolam, mais on accepte jusqu’à ce qu’on n’accepte plus. Les Mauriciens ont été bien conscients de cette dégénérescence qui s’installait avec la mise en place par le PTr d’une énorme toile d’araignée dans laquelle toutes les institutions étaient mises sous bol. Il s’en était suivi un sentiment de résignation de la population, un sentiment de ne plus pouvoir peser sur le cours des choses.
Quels sont les avantages dont bénéficie le nouveau gouvernement ?
– Il peut se permettre beaucoup d’innovations et de pratiques différentes. Il a un mandat clair, un chef qui en est clairement à son dernier mandat et qui veut donc partir en beauté. Il y a une bonne cohabitation entre les trois partis. Les idées que portent ce gouvernement ont été longuement discutées et réfléchies, surtout au MSM, se doublent des valeurs que Collendavelloo veut promouvoir et du pragmatisme du PMSD. C’est une bonne combinaison pour que le gouvernement avance vers la société d’innovation qu’il nous promet, vers cette révision des pratiques de bonne gouvernance. Je crois que ce gouvernement a une autre approche économique, avec beaucoup de social qui va déterminer son action. Il y a un bon mix à la fois d’hommes, de partis, de politique et de pratiques.
Quels sont, selon vous, ses points faibles ?
– Ce qui me gêne avec ce gouvernement c’est un sens de précipitation. Il a été élu pour cinq ans, pas pour cinq mois ou cinq semaines. On peut imaginer l’étalement dans le temps de son programme, du nettoyage qu’il veut faire, de la mise en place de nouvelles politiques. Je sens une certaine précipitation.
Ou un besoin de montrer que le gouvernement travaille ?
– Peut-être. Mais je sens aussi un manque de dialogue, souvent, qui est le corollaire de cette précipitation. On veut tout faire, tout de suite.
Vous avez un exemple précis à citer ?
– Prenons la décision de ramener le bureau du DPP sous celui de l’Attorney General pour des raisons administratives. Je suis assez étonné de la précipitation avec laquelle cette décision a été mise en place. Puisque le nouveau système est en place depuis six ans, on aurait pu attendre encore quelques mois pour le changer. Je ne vois pas l’urgence de cette décision. Je vois un manque de concertation, un manque de dialogue avec les parties concernées. Cela pourrait être la principale faiblesse de ce gouvernement. Il doit apprendre à dialoguer puisque chacune de ses décisions a un impact sur des secteurs ou des groupes de personnes précises. Il faut éviter cette précipitation, ce sentiment qu’il faut tout faire tout de suite, alors que le mandat est de cinq ans. Il y a donc une certaine précipitation et souvent aussi un manque d’explications. Il ne faut pas assumer que le peuple sait et comprend. Tout en politique est question de perception. Les perceptions négatives émergent et se développent faute de dialogue, d’explications et de concertations. Il faut que le gouvernement fasse attention, prenne le temps de bien faire les choses au lieu de vouloir faire trop de choses en trop peu de temps. À vouloir aller trop vite, souvent on chute.
Une des questions qui agitent le monde politique, mais dont on ne parle qu’à mi-voix, est l’âge du Premier ministre. Pensez-vous que l’éventuel retrait de SAJ affecterait la bonne marche du gouvernement ?
– Anerood Jugnauth s’est engagé pendant la campagne électorale à aller jusqu’au bout de son mandat et chacun sait à Maurice qu’il est un homme de parole. Je crois qu’il souhaiterait aller le plus longtemps possible, que son fils, le leader du MSM, ait une légitimité électorale pour lui succéder. Il faudra donc que Pravind Jugnauth remporte une élection et gagne sa place de Premier ministre. Je crois qu’autant on va préparer Pravind Jugnauth à la fonction, autant SAJ insistera pour qu’il gagne ses galons. Mais je ne pense pas, comme le dit l’opposition, que SAJ va démissionner pour céder le poste à son fils.
Parlons de cette opposition qui se retrouve diminuée, morcelée comme jamais depuis l’indépendance.
– Le MMM et le PTr sont tous deux victimes des mêmes faiblesses, des mêmes défauts et ne se sont jamais retrouvés dans une telle situation. Le MMM, qui a toujours été autour de 25%, n’a jamais été aussi bas, autour de 15% selon moi et avec moins de députés que le PMSD. Et il a dû descendre encore avec la perte de trois députés. Selon moi, le MMM est au bord de l’implosion, d’une nouvelle implosion parce qu’il y en a eu plusieurs avant. Quatre courants le traversent : l’un pro-Bérenger ; le deuxième, anti-Bérenger ; le troisième, opportuniste, qui veut essayer un nouveau leadership et ; un quatrième qui est loyal et fidèle au parti mais pas au leader. C’est la recette pour une instabilité continue. Avec les municipales qui approchent, le MMM n’est pas au bout de ses surprises : il va être pris en tenaille par le PMSD qui veut se donner de nouvelles ambitions et le ML de Collendavelloo qui veut asseoir sa légitimité et qui va donc vouloir diminuer encore plus l’influence du MMM. Après les secousses qu’il vient de subir, le MMM peut difficilement affronter les municipales. Les départs de Barbier et de Lesjongard l’affaiblissent particulièrement à Port-Louis ; il peut difficilement regagner Curepipe à cause du PMSD et Rose-Hill à cause du ML, alors que Vacoas-Phoenix et Quatre-Bornes sont des terrains où le MSM peut faire bonne figure. Donc, le MMM est déjà dans de grosses difficultés et les choses n’iront pas en s’améliorant. Laisser partir Barbier, Lesjongard et Sorefan à la veille d’une consultation électorale et compte tenu du fait que l’électorat MMM est composé à 75-80% des minorités en ville n’était pas très malin. Je ne vois pas pourquoi les nouvelles stratégies ethnocastéistes annoncées réussiraient aujourd’hui alors qu’elles ont échoué depuis trente ans. La réaction du MMM à sa défaite du décembre dernier m’a paru bien superficielle et l’analyse de Bérenger n’a pas volé très haut.
Quel est le problème du MMM aujourd’hui ?
– C’est qu’il a changé de nature depuis une vingtaine d’années. Il est passé d’une culture de combat et de résistance à une culture du pouvoir. Aujourd’hui, ce qui prédomine dans l’action de ce parti est la quête du pouvoir. Ce n’est plus la défense de ses valeurs, d’être le bouclier du peuple, un rempart contre l’injustice, mais d’accéder à tout prix au pouvoir. Ce qui a perverti le MMM, ce sont les alliances, ses compromis et compromissions et les reculs qui vont avec. Je crois que le MMM a intériorisé sa faiblesse électorale qui fait qu’il se croit obligé d’accrocher son wagon à une locomotive. Est-ce qu’en passant d’une culture de résistance, de combat et de valeurs le MMM ne s’est pas dénaturé pour devenir un parti de pouvoir ?
Comme le PMSD qui répond parfaitement à cette définition?
– C’est vrai, le PMSD est un parti de pouvoir. Xavier Duval aura été au pouvoir pendant quinze ans sur vingt à la fin de ce mandat. Le PMSD a une culture de pouvoir comme le PTr, et le MMM les a rejoints. Alors quand Steve Obeegadoo et d’autres, et même Bérenger, disent vouloir revenir aux valeurs du MMM, cela demande un rethinking total de l’action du parti et des limites du pouvoir. Ce n’est pas seulement dans le pouvoir que l’on peut changer les choses, mais on peut les influencer hors du pouvoir. On sait depuis 25 ans que le MMM a fait le mauvais choix et où il l’aura mené : il ne cesse de baisser en influence, ses décisions sont épouvantables et il est en train de perdre son âme.
Mais est-ce que Bérenger et le MMM peuvent remonter la pente ?
– Difficilement. Je crois que la crédibilité de Bérenger a été très amochée par les événements de 2014. Le peuple ne le reconnaissait plus. Bérenger a toujours été le principal asset du MMM, mais est-ce qu’il n’est pas en train de devenir son principal liability ? La réponse va dépendre de ce qu’il va faire à partir de maintenant. À la veille de ses 70 ans, Bérenger a peut-être une dernière chance de repenser son parti. Comme Anerood Jugnauth, il est probablement à la fin de sa carrière politique. Tout homme politique peut rebondir : on l’a vu avec Gaëtan Duval, Anerood Jugnauth et même Navin Ramgoolam. Tout est possible, mais cela dépend de ce que Bérenger veut faire. Or, les signaux envoyés par les dernières élections internes sont mauvais. Au lieu d’améliorer la situation, ces élections les ont davantage compliquées et la composition du shadow cabinet MMM que l’on voit émerger est, à mes yeux, extrêmement décevant. J’ai l’impression qu’aujourd’hui et pour Ramgoolam et pour Bérenger rebondir va être extrêmement difficile.
La situation sera-t-elle beaucoup plus compliquée pour Ramgoolam avec les liasses de billets découvertes chez lui ainsi que ses multiples compte bancaires ?
– Cela sera extrêmement difficile pour Ramgoolam parce qu’il est neutralisé avec toutes ses affaires pour plusieurs années d’après moi. Je ne pense pas qu’il pourra se maintenir dans l’actualité en dehors de ses affaires. La question est la suivante : Navin Ramgoolam sortira-t-il politiquement indemme d’un déballage qui va durer longtemps ? S’il devait le faire, ne sera-t-il pas devenu infréquentable ? Qui voudra se rapprocher de lui ? Je crois que Navin Ramgoolam, qui est à la tête du PTr depuis 25 ans, a eu sa chance. Comme on dit au football, il a “tapé” son penalty, c’est peut-être l’heure pour Arvin Boolell de “taper” le sien et de montrer de quoi il est fait.
S’il arrive à prendre le ballon…
– C’est son problème. Tout comme le MMM, le PTr souffre d’énormes problèmes d’image. Le problème du PTr est qu’il a lui aussi changé de nature. Il est passé du socialisme à l’affairisme, s’est laissé envahir par des opportunistes, des pouvoiristes qui ont changé la nature même du parti. L’image que l’on retient du PTr c’est l’accaparement de l’État, la dégradation des institutions et la montée en puissance des affairistes. Le PTr, qui était autrefois une intelligence collective, est tombé dans un culte de la personnalité autour de Navin Ramgoolam, à la Kim Il Sung. Il y a de moins en moins de travaillistes au PTr, d’où la demande d’Arvin Boolell de revenir, lui aussi, aux valeurs du parti, un peu comme Obeegadoo au MMM. Le PTr doit se débarrasser à la fois de cette invasion d’opportunistes et d’affairistes et repartir vers les vraies valeurs travaillistes. Et Bérenger et Ramgoolam sont en déphasage avec leur temps. Le peuple mauricien est en avance sur sa classe politique et le PTr et le MMM ne font pas beaucoup d’efforts pour le rattraper. Tandis qu’en face, dans l’Alliance Lepep, on parle de société d’innovation, d’économie océanique, de haute technologie et qu’on revalorise Rodrigues et les îles. Le rôle de l’opposition est d’aiguiller le pouvoir, d’être le rempart contre l’excès, d’apporter des idées nouvelles. Aujourd’hui à Maurice, c’est le contraire qui existe : le gouvernement incarne la nouveauté et la modernité alors que l’opposition donne l’impression d’être beaucoup plus conservatrice. C’est une situation inédite.
 Vous avez mentionné la revalorisation des îles. Que pensez vous du MoU avec l’Inde sur Agaléga ?
– Agaléga et les îles permettent à la République de passer d’une surface de 2 000 km2 de surface à 2 millions de km2 dans l’océan Indien. Je suis avec attention les négociations indo-mauriciennes sur la mise en place d’infrastructures à Agaléga financées par l’Inde. Il y a autour de cette question une certaine opacité et un besoin de plus grande transparence. Si nous devions être liés par un accord avec l’Inde sur Agaléga, il est terriblement important que chacun connaisse les conditions et les modalités de ce MoU (Memorandum of Understanding). Il me semble que Maurice pourrait elle-même engager les travaux d’infrastructures à Agaléga. Il y a une question géostratégique importante en jeu et nous n’avons pas besoin d’être nécessairement hostiles à ces considérations. Mais il faut que l’on entre dans cet accord avec les yeux grands ouverts et que les Mauriciens soient informés des conditions et que tous les objectifs soient clairement compris. Là encore, pas de précipitation: le gouvernement a un mandat de cinq ans, il n’y a aucune nécessite à aller très vite avec une question qui est posée depuis au moins dix ans. Faisons attention, avançons plus lentement et plus sûrement, et que tout soit clair, transparent, décidé dans le dialogue et la consultation.
La dernière question est puisée de l’actualité brûlante. Vous avez dit que l’ancien gouvernement était entouré d’affairistes. On se demande si, comme les carapates, les affairistes n’ont pas aussi changé de camp. Quel est votre commentaire sur l’affaire Mauritius Duty Free Paradise qui vient d’éclater ?
 – Clairement, nous ne sommes pas au bout de nos surprises. L’enquête démarre à peine qu’on évoque déjà d’énormes sommes d’argent et de singuliers contrats. Il faut aller jusqu’au bout de cette nouvelle affaire à ramifications internationales. Il est important, toutefois, que chacun dans cette affaire reste dans son rôle. Il ne faut pas qu’il y ait de confusion de rôles. C’est au gouvernement de tracer les grandes lignes politiques ; c’est aux enquêteurs d’enquêter ; c’est aux juges de juger. Beaucoup de gens ont été choqués par cette rencontre entre ministres et Executives de firmes privées internationales au milieu de la nuit et pour les formes de pression qui y auraient été exercées. Est-ce un autre exemple de cette précipitation que j’ai évoquée ? Il est essentiel que toute la vérité soit faite sur tous les aspects de cette nouvelle affaire, mais toutes les procédures doivent être suivies. SAJ a bien fait de jouer la transparence totale sur l’affaire MDFP, qui a tous les ingrédients d’une autre énorme controverse, et il faut maintenant laisser les instances appropriées enquêter librement et en toute indépendance, ici et outremer.