« Elle ne s’appelait ni Marie, ni Adèle. Elle s’appelait Marie-Adèle et l’une n’aurait pu aller sans l’autre. Elle était née en octobre, dans un vieux chalet de mélèze roussi par le soleil, sous le toit trop bas et trop sombre d’une minuscule chambre, avec au dehors une averse de pluie et de feuilles pour la cueillir.
C’est de cet automne-là, de ce lieu haut perché sur la Vallée et agrippé aux alpages, que je pars.
Dans la semaine qui suivit sa naissance, le givre recouvrit peu à peu les hautes prairies sèches. Mais cette année-là on put sentir loin encore dans l’hiver la chaleur de l’aigue-marine, du brun, du rouge, du jaune, du doré et de l’argenté automnal qui perlait sur la forêt. L’odeur des foins traîna, s’attarda longtemps dans les brumes.
Puis vint la neige, le silence, les enfants dedans leur monde, dedans leur bonnet, fendant l’air de leurs sourires, les joues rouges, les robes et les pantalons gonflés par le vent et le froid. La bise les poussait, les rattrapait, les ramenait toujours au foyer, au morceau de lard, à la soupe au pain et à la pierre brûlante qu’on glissait sous les couvertures pour les réchauffer. À cette même pierre, froide de la nuit, qui trouvait leurs cheveux et leurs cils blancs de givre au réveil.
Un dimanche de décembre, la famille au grand complet s’aventura sur les chemins verglacés. Les cloches sonnaient au loin à toute volée et le vent venait claquer des baisers sur les paupières de Marie-Adèle. Elle clignait des yeux pour jouer avec lui, cherchait à libérer ses mains de ses gants pour l’attraper, goûtait de toutes ses forces à ce berceau de mélèzes, taillé dans les rochers juste pour elle.
Durant la cérémonie, elle babilla d’enthousiasme et promena son regard sur les vitraux colorés. Elle ne pleura pas lorsque sa mère la déposa dans les bras de sa marraine, une vieille tante un peu rondouillarde, et elle ne pleura pas non plus lorsque l’huile sainte coula sur son front. Au contraire, on eût dit qu’elle s’en amusait.