Fer de lance mondial d’un dérivé du heavy metal appelé djent, le groupe américain Periphery a pour leader un… musicien mauricien. Entre les tournées aux quatre coins du globe et les couvertures de prestigieux magazines de guitare ou même de comic books, Misha Mansoor, alias “Bulb”, 28 ans, nous en dit un peu plus sur son parcours exceptionnel.
Résumer en quelques lignes les accomplissements de Misha Mansoor, le fils du secrétaire financier Ali Mansoor, tient de la gageure, tant il y aurait à dire… En vrac : une notoriété mondiale avec son groupe, Periphery, qui a sorti deux albums et en prépare un troisième; des tournées aux États-Unis, en Europe, Australie, Nouvelle-Zélande, Malaisie, Inde, en headliner ou en première partie de groupes de légende comme Dream Theater ou Deftones, et le 3 mai dernier, Meshuggah et Devin Townsend à la Brixton Academy de Londres; une apparition en tant que superhéros dans un comic book intitulé Eternal Descent; des couvertures de magazines comme Total Guitar, la plus importante publication européenne du genre; des apparitions dans des sondages de popularité des guitaristes rock/metal; des sollicitations, par divers constructeurs de guitares et amplis, pour en faire des vidéos de démonstration; des masterclasses dans des sites consacrés à la guitare metal; la production d’albums pour d’autres artistes de la mouvance metal…
Djent.
Mais plus que tout, Misha est connu pour avoir popularisé un genre musical, communément appelé djent. Quiconque fréquente les forums consacrés à la guitare l’aura remarqué, le djent est au goût du jour, nombre de démos publiées par les internautes des quatre coins du globe – Maurice y compris ! – se réclamant de ce mouvement, en rupture tant rythmique qu’harmonique avec le metal influencé par le rock et le blues de grand-papa. “Au départ, djent, c’est une onomatopée censée décrire un son que l’on obtient en attaquant les cordes de la guitare d’une certaine façon. Ce mot a été utilisé pour désigner un genre, associé à Periphery, dont personne ne sait exactement ce qu’il est et qui n’a plus rien à voir avec le mot d’origine. C’est un terme parapluie qui regroupe plein de nouveaux groupes de heavy progressif, la nouvelle vague du metal progressif en général”, dit-il. Du djent, Wikipedia dit d’ailleurs que “le terme lui-même a été popularisé par le guitariste du groupe Periphery, Misha Mansoor”. Les groupes les plus populaires du genre, outre Periphery, sont After the Burial, Born of Osiris, Veil of Maya, TesseracT, Animals as Leaders, Textures, A Life Once Lost…
Notoriété.
Misha Mansoor est un pur produit de son époque, par la façon dont il a accédé à la notoriété : grâce à internet, en publiant sur des forums des démos qui le feront rapidement remarquer. C’est à 17 ans, alors qu’il a seulement trois ans de guitare sous les doigts, que ce natif de Washington DC, où il a passé la plus grande partie de son existence, commence à poster ses morceaux sur le net. Rapidement, leur qualité tant sonore que musicale attire l’attention. En peu de temps, il devient une référence pour les internautes, au point où l’on se met à parler du “son Bulb”. En quelques années, plus de 150 démos seront ainsi publiées sur sa page Soundclick (www.soundclick.com/bands/default.cfm?bandID=147108), dont certaines ont d’ailleurs été enregistrées et composées sur son laptop à Maurice même, alors qu’il était en vacances chez ses parents à Balfour, Beau Bassin. “C’est en fait sa mère qui lui a donné le goût de la musique”, nous affirme Ali Mansoor, son père, qui rêve de voir Misha se produire à Maurice avec des musiciens locaux, à défaut de venir avec Periphery au grand complet. À l’occasion de vacances dans l’île ces dernières années, Misha a d’ailleurs jammé avec quelques rockers d’ici. Il nous en dit plus sur son apprentissage de la musique : “My mom made me take piano lessons when I was 4/5. I hated them and unfortunately not very much of it stuck, I used to be a lot better at piano than I am now. Ironically, I love the piano now, but I don’t think I ever did well with lessons (rires)”.
Autodidacte.
Comme beaucoup d’adolescents, Misha a découvert la guitare à travers des groupes comme Nirvana ou Green Day. Puis un jour, il tombe sur Dream Theater, le leader mondial du metal progressif, et c’est la révélation. “À 17 ans, je voulais devenir le nouveau John Petrucci, et je me suis mis à apprendre le plus de titres de Dream Theater possible.” Tel un rêve devenu réalité, c’est d’ailleurs avec John Petrucci qu’il a partagé, l’an dernier, la couverture de Total Guitar, magazine qui le décrit comme “a man so gracious and self-deprecatory that he initially seems more like a fan club competition-winner than the leader of metal sensations Periphery, [which] evolved through Misha’s self-taught mastery of home recording, trial-and-error chops, web-sawy self-promotion.” Autodidacte, Misha ? Interrogé par un autre magazine, il confirme : “Qu’il s’agisse de guitare ou d’informatique musicale, je ne suis pas du genre à me plonger dans les méthodes ou à lire des modes d’emploi, j’ai toujours préféré apprendre par moi-même. Cela peut prendre plus de temps, mais quand on progresse, la satisfaction est d’autant plus grande. C’est en enregistrant des démos sur ordinateur, avec ce que cela demande comme rigueur et précision, que je suis devenu meilleur à la guitare. Pour moi, l’on progresse autant comme musicien en enregistrant des maquettes sur ordinateur qu’en travaillant l’instrument de façon conventionnelle. On a d’ailleurs enregistré le premier album de Periphery dans mon salon !”
Créatif.
On reconnaît l’approche totalement self-taught de Misha à son style musical, résolument moderne et expérimental. Très créatif, il accouche régulièrement d’accords et suites harmoniques n’ayant rien en commun avec les riffs bateau du metal old school. Un reflet, également, de ses influences musicales, qui vont d’ailleurs au-delà du metal : il apprécie particulièrement Allan Holdsworth, Tosin Abasi (Ndlr : le virtuose leader d’Animal As Leaders, dont il a produit le premier album), Meshuggah, Dillinger Escape Plan, Sikth, Karnivool, Devin Townsend… mais aussi des artistes de la scène électronique. “Le metal est la musique la plus excitante à jouer live, mais en fait, je n’en écoute pas tant que ça; il y a d’ailleurs beaucoup de metal que je trouve ennuyeux… J’écoute beaucoup de groupes de la scène electro comme Telefon Tel Aviv ou The Deer Hunter”, raconte-t-il à un journaliste en Australie, où Periphery a donné un de ses concerts les plus marquants : “Le meilleur concert que nous ayons jamais donné était sans doute à Melbourne. Il y avait 12,000 personnes complètement déchaînées, l’énergie était insensée.”
Periphery.
S’il a quelques side-projects, comme Haunted Shores, et réalise, en tant que producteur, des enregistrements pour d’autres groupes (Veil of Maya, Born of Osiris, Animals As Leaders…), Misha a pour projet principal Periphery, le groupe qu’il a formé en 2005. Particularité, Periphery compte trois guitaristes et un bassiste, une configuration assez rare mais nécessaire pour restituer en live la complexité de ses morceaux. En effet, alors que chez les groupes de metal plus traditionnels, les parties rythmiques sont généralement doublées, les trois guitaristes de Periphery jouent rarement la même chose en même temps : Misha, Mark Holcomb et Jake Bowen, les deux autres six (ou sept)-cordistes, multiplient les contrastes, une approche de l’orchestration que l’on retrouve plus généralement dans d’autres genres comme le post-rock.
Mais si la notoriété du groupe est désormais mondiale, Misha doit quand même compter sur son travail de producteur pour vivre. “Être dans un groupe est rarement un métier à plein temps car cela ne rapporte quasiment rien. Nous tournons beaucoup, mais pas autant que certains autres groupes, sans doute à cause de notre style, tout de même assez weird. Du coup, je produis de la musique pour d’autres artistes.” Être producteur lui permet ainsi de vivre de la musique, ce qui, en ces temps où le téléchargement illégal est roi, n’est pas si courant. Et cela reste une sensible évolution par rapport à son premier emploi, effectué chez… la franchise de glaces Haagen Daz. “Je pense que toute personne, au moins une fois dans sa vie, devrait travailler dans l’industrie du service, car cela vous apprend à respecter les gens. Maintenant, je suis la personne la plus polie avec les serveurs, et je n’oublie jamais le pourboire.” Du froid des glaces au brûlant du metal en fusion de Periphery, que de chemin parcouru…