Mariko, entendez par là Maria Nikolaevna Karim, a développé une nouvelle manière de jouer avec la lumière et de poser le pinceau sur sa toile, pour l’exposition « Les peuples de la mer », actuellement visible à la Galerie Hélène de Senneville à Pointe-aux-Canonniers. De grands formats développent pour la plupart ces miroitements et effets de transparences que seul le jeu du soleil avec l’eau et les phosphorescences sous-marines permettent. Si cette artiste originaire de Sibérie ne pratique pas la plongée, elle a livré son imagination aux atmosphères des fonds et des rives mauriciennes, avec une touchante sensibilité.
Mariko fait partie des heureuses élues qui ont suivi pendant six ans la formation de l’école des Beaux-Arts de Moscou. Originaire de Sibérie, elle avait d’ailleurs déjà une formation artistique et une pratique développées à Yakutsk, pour ce qu’elle a considéré très tôt comme une vocation. Aussi a-t-elle vécu au coeur du monde artistique moscovite en pleine perestroïka, ce mot que nous avons déjà presque oublié, mais qui a profondément bouleversé les vies et le regard sur le monde des habitants de ces pays. De toute façon, le destin allait l’en éloigner puisqu’à Moscou, elle allait aussi rencontrer son futur époux mauricien.
Depuis vingt ans, Mariko nous a habitués à la représentation d’un monde tropical fait de couleurs denses, aux formes douces et lissées, dans lequel les personnages s’affairent dans une sympathique frénésie. Beaucoup de portraits, des scènes villageoises, des compositions à la diable, d’autres extrêmement ordonnancées, des parentés avec certaines formes de peinture haïtienne, avec Gauguin ou le Douanier Rousseau peuvent être établies. Mariko a recréé une île Maurice où les humains et les fleurs se côtoient dans une sereine tranquillité, nourris par la densité végétale et un mode de vie qui ressemble au bonheur. Les humains s’épanouissent dans cet univers qui relève d’une île Maurice possible à certains égards, mais tendrement rêvée, hélas.
Son propos sur la mer aujourd’hui laisse penser qu’elle était alors déjà en quête d’une île Maurice qu’elle voyait disparaître. Maria Karim s’insurge volontiers sur la pollution et l’épuisement du lagon. De ce qu’elle voyait dans l’eau et sur nos rives il y a vingt ans, elle ne retrouve plus grand-chose. Son exposition raconte cette raréfaction de la vie de manière symbolique dans plusieurs séries, à commencer par Corail I à XVI, ces petits tableaux remplis de débris de coraux, qui à la vingt-sixième étape ne laissent plus transparaître qu’un mur noir et sinistre. Paradoxalement, Petits personnages I à XII fait également penser à ces morceaux de corail par leurs similarités chromatiques et formelles. Mais il s’agit là clairement de personnages, qui d’un tableau à l’autre vivent différentes phases de la vie. L’humain est fragile, il meurt aussi. Peut-être même s’autodétruit-il…
Ailleurs, de petits hommes pullulent en bancs, comme des poissons de la taille d’une sardine, sous une armada de thons bien gras et argentés. Ce tryptique sans titre en grand format est une des pièces marquantes de l’exposition, où l’humain semble se mesurer aux majestés abyssales. Une série est consacrée aux nefs célestes et gélatineuses que sont les méduses, une autre à des oursins géants, puis à certains spécimens marins représentés individuellement (daurade, barracuda, murène, etc.) ou en bancs.
Des enfants yeux grands ouverts, retiennent leur souffle sous l’eau. Avec Scream, un homme crie sous l’eau, les yeux blancs de colère, un autre pense, un autre encore rêve. Une série de petits portraits côtoie un pêcheur, qui prend des allures d’ouvrier modèle de l’ancienne URSS. Jeux d’enfants, le repas et le cadeau de la mer relient cette exposition avec le style qu’elle a utilisé jusqu’alors.