Imam Khodadin (Ulama Council) : « Les 10 derniers jours sont très riches spirituellement »

Imam Zahir Peerbux : « Nous ne devons pas aller contre une mesure nationale prise par le GM »

Une requête commune, émanant de quatre députés de l’opposition, membres du Parti travailliste, en date du jeudi 7 mai, souhaitant une réouverture des mosquées « sous certaines conditions, à compter du 15 mai prochain », date à laquelle Pravind Jugnauth a signifié « une reprise partielle des activités dans le pays », suscite le débat. Il y a ceux qui se sont « adaptés au Ramadan 2020 inédit » qui se déroule dans les conditions du confinement. Et d’autres qui sont « en faveur de cette éventuelle réouverture des mosquées. »

Ce samedi 9 mai marque les 15 jours depuis le début du Ramadan, un mois de carême spécial cette année pour cause de pandémie de Covid-19. « De manière générale, déclare l’Imam Shamim Khodadin, les familles musulmanes mauriciennes se sont adaptées à ce Ramadan très différent. Beaucoup profitent de cette occasion exceptionnelle pour dire des prières en famille. Par rapport aux prières dites en congrégation, qui sont obligatoires et en ligne avec la loi du Prophète Muhammad (pssl), c’est vrai, il y a une école de pensée qui souhaite que l’on résume les prières dans les mosquées. Mais encore une fois, nous, au niveau du Ulama Council, nous appelons au respect strict des mesures sanitaires et des gestes barrières. Nous ne cautionnons aucun comportement irresponsable qui mettrait la vie des autres en péril. »

L’Imam Zahir Peerbux, de la Ahleh Sunnat Wal Jamaat Association, abonde dans le même sens et est direct : « Nous sommes dans une configuration spéciale, dictée par une catastrophe naturelle qu’est la pandémie de Covid-19. Nous avons démarré ce Ramadan 2020 dans une condition de confinement et de couvre-feu sanitaire. Nous devons donc obéir aux décisions prises par le gouvernement, sur un plan national, et qui ont pour objectif de protéger la santé de toute la population. » Il poursuit : « Si en Arabie Saoudite, à la Mecque, où se trouve la Kaa’ba shareef, le lieu ultime de prières pour le musulman, la tenue des prières en congrégation a été suspendue, nous, ici à Maurice, ne devons pas agir de manière irresponsable et irréfléchie en mettant en danger la vie des autres. »  D’autant, renchérit-il, « que nous savons que les seniors, qui sont les plus vulnérables à ce virus mortel, fréquentent assidûment les mosquées. Est-ce qu’on pense aux répercussions que cela pourrait avoir ? Il n’y a aucune garantie à ce stade que le virus n’est plus présent dans le pays. Et si certains d’entre nous l’ont contracté et le transmettent en se rendant aux prières ? » Le religieux continue : « Nous allons alors nous retrouver avec un sérieux problème sur les bras et sans compter que cela peut faire émerger une deuxième vague de contamination. Qu’est-ce qui va se passer à ce moment-là ? Va-t-on fermer le pays à nouveau ? Jusqu’à quand ? La fin de l’année ? Est-ce que ça vaut vraiment la peine de prendre un tel risque ? »

Nombre de familles, comme celles de Maryam, Roseeah, Cassam, Saleem et Zubeydah disent « askepte fer enn sakrifis senn lane-la, pa al namaz Taraweeh dan masjid, pa pou sorti pou Eid, alor kot fami, zwenn, koze, riye, partaze. Fer leker fermal boukou mem sa  ». Parce que, soutiennent ces Mauriciens qui jeûnent, « ce plaisir de partage, avec les parents, les proches, mais aussi les voisins et les amis, c’est un sentiment, un plaisir unique. Hélas, cette année, il faudra se raisonner et éviter de tels comportements qui peuvent avoir des répercussions néfastes. » C’est, comme le résume Imran, « une occasion qui ne vient qu’une fois l’an. Mais cette année, on n’a pas le choix, c’est une question de santé publique. Soit on se protège et on protège les autres. Soit on agit de manière immature, inconsciente  » .

«Il ne convient pas de prendre les décisions irresponsables et immatures »

Ce qui rejoint les propos de l’Imam Peerbux : « Nou get kote pozitif la sitiasion. Le Créateur nous offre la chance inouïe, inattendue, de passer ce Ramadan avec ceux que nous aimons, notre famille, nos enfants, nos aînés. Nous pouvons multiplier les bonnes actions auprès de chacun d’entre nous, tout en restant à l’abri et pratiquer des gestes sains. Certains parmi nous n’ont pas la chance habituellement de rompre le jeûne en famille et faire les prières qui suivent, parce que retenus au travail, dans les transports, en route pour la maison. Or, cette année, c’est possible. Alors, profitons-en ! »

Revenant sur le fait que « les 10 derniers jours du Ramadan sont particulièrement riches sur le plan spirituel », le président du Ulama Council, l’Imam Shamim Khodadin, souligne que « durant cette période, les mosquées abritent les fidèles qui observent l’Ittekaaf, soit l’isolement complet et strict, entre les murs des mosquées, pas à la maison. Certes, on peut envisager que si le gouvernement permet la réouverture des mosquées, des dispositions spéciales seront prises pour que tout se déroule dans le plus strict respect des consignes sanitaires. » Notre interlocuteur continue : « Il faut évidemment prendre en considération que cela est réalisable uniquement si le pays est dans une situation où les risques de transmission du Covid-19 sont diminués. Il ne convient pas de prendre les décisions irresponsables et immatures. »

L’Imam Peerbux a le mot de la fin. « Cette année, pour cause de pandémie de Covid-19, plusieurs autres communautés du pays ont dû revoir leurs festivités : Pâques, Ugadi, Holi, Sittrai Cavadee ont toutes été célébrées et observées avec des dispositions spéciales, en ligne avec les mesures prises pour éviter la contamination et la transmission du virus. Il va sans dire que chacun aurait souhaité célébrer ces festivités comme d’habitude. Mais chacun a joué le jeu, c’est cela la solidarité. Les musulmans sont également appelés à faire ce même geste, au nom de cette même solidarité nationale. »

Khalil Elahee souhaite « le dialogue au plus vite »

L’observateur social et chargé de cours à l’Université de Maurice (UoM), Khalil Elahee, estime que « la question de la réouverture se posera un jour. Même si c’est après le 1er juin, il faudra définir les nouvelles normes en accord avec la loi et la jurisprudence islamique en conformité avec les règles sanitaires. » Il ajoute : « Je n’ai aucun doute que la flexibilité qui existe dans la religion musulmane permettra de satisfaire toutes les conditions de COVID-compliance. Mais j’ai peur que faute de consultation et de dialogue, les dispositions ne soient pas prises et communiquées à temps. » Le Dr Elahee précise : « De toutes les prières en congrégation, celle de vendredi est la plus importante. Je souhaite vivement que les responsables de mosquées se préparent dès maintenant pour l’après-confinement. Ce n’est pas en évitant les questions sensibles que nous trouverons des solutions. Il faut que le gouvernement et les responsables des mosquées se concertent immédiatement. »