Pour écouter Kaya, la foule avait débordé dans les rues en dehors du stade de Rose-hill

Cela avait fait polémique lorsque notre chroniqueur musical de l’époque, Thibault de Robillard, avait écrit : “Une nouvelle musique est en train de naître.” À ses balbutiements, le seggae avait ses détracteurs, dont certains reprochaient à Kaya et aux siens de ne pas être suffisamment bons musiciens. Mais malgré les critiques des conservateurs, la vague était partie. Thibault de Robillard, également guitariste et leader du groupe Feedback, fut parmi les premiers à comprendre la puissance de cette déferlante naissante. Parmi les premiers journalistes à avoir côtoyé Kaya, le rocker eut aussi l’occasion de partager la scène avec le seggaeman. Dans ce témoignage que la rédaction lui a demandé, Thibault de Robillard apporte des précisions rares sur cette période et raconte le “couronnement” de Kaya, un jour au Luna Park.

La toute première fois où j’ai* côtoyé Kaya remonte probablement à 1988 devant l’hôtel Sunray à Coromandel, qui accueillait un “parc d’attractions” avec autos tamponneuses rouillées et manèges décrépits. Les responsables du parc y faisaient jouer des groupes pour assurer l’animation, une fois la nuit tombée. L’un de ces soirs, mon groupe, Feedback, participait à un battle of the bands (ça sonne mieux que “concours d’orchestre”, on est d’accord ?) où étaient également présents Firehawks et Racinetatane, entre autres. À l’époque, Kaya et sa bande jouaient encore du reggae en kreol et des reprises de Bob Marley. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs précis concernant Racinetatane pour cette soirée-là, si ce n’est que le groupe sonnait vraiment très roots et jouait sur des instruments kraz-kraze.

“Une nouvelle musique est en train de naître”.

En 1989, alors que votre magazine venait à peine de commencer à paraître et que j’y travaillais comme chroniqueur musical, je reçus la visite de Percy Yip Tong, venu présenter la première cassette du groupe Natir, qu’il produisait. Le succès de Natir avec la chanson Chamarel kouler natirel, N° 1 à la radio (une première pour le reggae local), devait l’encourager à organiser une tournée de concerts dans l’île, avec Natir, Mo Mam Twa et Natty Rebels, tournée que Racinetatane finira par rejoindre pour le concert de clôture à Grand-Baie. Scope a été le premier titre à Maurice à donner une couverture généreuse à tous ces groupes. Sans avoir besoin de consulter les archives, je me souviens notamment d’une Une avec le titre “Une nouvelle musique est en train de naître”, illustrée par une photo de Mo Mam Twa. Un constat de votre serviteur qui s’imposait concernant Mo Mam Twa et Racinetatane, deux groupes qui contrastaient fortement avec le reste du paysage local, dominé essentiellement par le séga commercial à la radio. C’était l’époque de Jean-Claude, Claudio, des Windblows ou des ségatiers produits par Damoo comme Babalé, Ino Nakeed et Marie-Josée Couronne.

Thibault de Robillard accompagnant Natir

La Une et l’article de Scope me valurent d’ailleurs une petite polémique avec le collaborateur d’un quotidien. Soucieux de défendre une musique africaine “pure” – lire “exempte de toute inspiration occidentale” –, il s’opposait à l’utilisation par Mo Mam Twa d’instruments électriques, guitare, batterie et autres. Un conservatisme qui rejoignait quelque peu l’accueil un peu froid de certains artistes envers ces groupes (Mo Mam Twa et Racinetatane, toujours) qui osaient sortir des sentiers balisés, soit en “dénaturant le séga”, soit en… “dénaturant le reggae”. Ironie de l’histoire, certains des groupes de reggae qui allaient par la suite prendre le train du seggae en marche y avaient d’abord été notoirement hostiles…

Seggae nu lamizik.

La tournée organisée par CYPER Produktion, comme écrit plus haut, s’achevait à Grand-Baie avec la participation de Racinetatane, qui avait ajouté ce jour-là Fam dan zil et Seggae nu lamizik à son répertoire majoritairement reggae. L’étape suivante, importante dans l’histoire de Racinetatane, fut un concert au Plaza, coproduit par le Centre Culturel Charles Baudelaire et Percy Yip Tong. Ce dernier m’a alors invité à partager la scène avec Natir comme guitariste, pour apporter une touche rock. Pas de Natty Rebels cette fois, mais Alalila, Mo Mam Twa et Racinetatane étaient de la fête, Kaya et sa bande délivrant pour l’occasion leur premier concert 100% seggae. Ce soir-là, il était évident, pour tous, que le groupe avait un petit quelque chose d’exceptionnel. Fam dan zil, Seggae nu lamizik, Ki to ete, Racine pe brile : le public découvrait, avec un mélange d’étonnement et d’enthousiasme, une musique inédite et pourtant tellement évidente, avec des mélodies imparables, et un chanteur/guitariste habité, mélange de douceur et de détermination.

Cependant, si ce concert au Plaza a été marquant, on n’en était pas encore à la grosse déferlante qui allait tout emporter. Racinetatane n’avait alors aucun enregistrement à proposer aux radios, ce qui constituait un sérieux frein à la notoriété, en ces temps où internet et les réseaux sociaux relevaient de la science-fiction… Peu avant la fin de cette année 1989, Kaya et ses musiciens, accompagnés de Percy Yip Tong, se rendirent à La Réunion pour enregistrer ce qui ne devait au départ être qu’une démo, mais qui allait finalement sortir en cassette en décembre sous le titre Seggae nu lamizik. Tout de suite, la MBC, alors seule radio de l’île, se mit à matraquer les titres de l’album, dont les ventes allaient atteindre des sommets inédits – le chiffre de 100,000 exemplaires a été évoqué, ce qui est sans doute excessif, mais n’en donne pas moins un ordre de grandeur du phénomène. Les recettes des ventes de la cassette ont d’ailleurs fait l’objet d’un procès au distributeur, où en tant que journaliste témoin privilégié de l’époque, je fus appelé à témoigner…

Le concert du Luna Park.

L’apothéose, le méga-concert qui allait marquer les esprits, devait arriver trois mois plus tard au stade de Rose-Hill, lors de la foire Magic Land organisée par la municipalité de BB/RH pour les fêtes de l’indépendance. Ce jour-là, devant 44,000 spectateurs payants et sans doute beaucoup de resquilleurs, tant le contrôle à l’entrée du stade a été débordé, Kaya a été couronné roi. Je m’en souviens d’autant plus qu’avec mon groupe, Feedback, j’assurais la première partie. Et alors que notre set devait être très court, un organisateur nous a priés de continuer à jouer, le temps que les milliers de personnes agglutinées à l’extérieur aient fini de prendre place dans le stade. Si Natir et Mo Mam Twa étaient également programmés, il était évident que tous étaient là pour Kaya, dont la carrière était lancée de la plus belle des manières, devant une foule totalement subjuguée.

Mais il est un concert, beaucoup moins connu, dont je tiens plus particulièrement à parler car, plus que tout autre, il a constitué pour moi le signe qu’une vague se levait, qui allait tout balayer. Lieu : le cinéma Luna Park à Port-Louis; date : probablement début février 1990; circonstance particulière : avertissement de cyclone de classe 2 sur Maurice, avec des pluies diluviennes à l’extérieur. Natir étant resté bloqué à Chamarel à cause de routes impraticables par ce temps inclément, je me retrouvais sans groupe avec lequel jouer, alors que Percy Yip Tong m’avait à nouveau invité à faire mes singeries guitaristiques van-haleniennes avec les reggaemen du sud-ouest. Qu’à cela ne tienne, il me proposa de jouer avec Racinetatane, en compagnie d’ailleurs de Linley Marthe, à la notoriété de bassiste fraîchement établie, mais officiant pour l’occasion aux claviers – une première pour Racinetatane. Quelques centaines de spectateurs avaient bravé la pluie pour venir voir Kaya, et l’ambiance dans cette grande salle ce jour-là – le Luna Park, paraît-il, pouvait accueillir 3,000 personnes – était exceptionnelle. Je me souviens de spectateurs dansant sur les chaises et reprenant en chœur le hi-yé-oh de Ki to été… Si Kaya a été sacré sur la scène du Magic Land au stade de Rose-Hill un mois plus tard, c’est au Luna Park, à mon sens, que l’annonce du couronnement a été faite.

La sincérité roots perdue…

Le reste, comme on dit, is history. Par la suite, Kaya a sorti nombre d’albums avec un bien meilleur son et des musiciens beaucoup plus expérimentés, mais je confesse une nette préférence pour le groupe d’origine, avec tous ses musiciens, Reynald Collet (le frère de Kaya) et Patrick aux chœurs, Cyril Languila à la basse, Berty aux percussions, “Ble” (pour “Bleu”, pas pour la céréale !) à la batterie, et James Dean à la guitare rythmique… Certes, ils n’étaient pas des virtuoses; la première cassette souffre d’un son en deçà même des standards de l’époque, mais il y a dans cette musique et surtout dans son interprétation une sincérité roots, un naturel que je n’ai jamais retrouvé dans les albums suivants de Kaya. Hélas, il était désormais entouré d’autres musiciens, très compétents dans leurs univers musicaux d’origine (jazz, variétés…), mais qui passaient totalement à côté de l’esprit roots du seggae, trop soucieux qu’ils étaient de le formater pour qu’il leur ressemble, et non l’inverse. Bref, pour qu’il soit radio friendly, ou, plus probablement, conforme à l’idée qu’ils se faisaient d’une musique digeste pour des oreilles internationales. Une approche d’ailleurs naïve, car sous-estimant la capacité des non-natifs de Maurice d’apprécier des musiques plus authentiques. Il fut même demandé à Kaya de ne plus jouer de guitare, car il était jugé “mauvais” sur cet instrument par ses nouveaux accompagnateurs, alors que les petites mélodies toutes simples qui composaient ses solos dans Seggae nu lamizik étaient l’un des ingrédients clés du son Racinetatane ! Trop de calculs opportunistes et trop de savoir-faire qui auraient certainement mieux convenu à de la variétoche avaient évacué ce qui pour moi composait l’essence de la musique de Kaya. Heureusement que de cette époque aseptisée post-Racinetatane, il nous reste de petits joyaux de songwriting, comme Mo tizil, Sime lalimier, Ras Kouyon

Ajoutons pour finir que l’un des mérites sous-estimés de Kaya est d’avoir ouvert une brèche dans laquelle allaient s’engouffrer beaucoup d’autres artistes, comme les Street Brothers (pas encore appelés OSB) dès 1993, avec le ragga en kreol, puis le seggaemuffin. Kaya était venu prouver que la réussite – tant artistique que commerciale – sur le plan local et au-delà ne passait pas obligatoirement par la case sega gamat. En cela, des groupes comme Metisaz, Kama Moja et une bonne partie de la scène musicale locale d’aujourd’hui lui doivent beaucoup.

(*) On me pardonnera l’usage du “je”, que je me suis interdit d’utiliser durant l’essentiel de mes trente ans au sein de la presse. Mais pour les besoins de ce témoignage, délivré en tant qu’ancien journaliste mais aussi musicien ayant côtoyé Kaya, le “nous”, plus conforme à mon école journalistique, aurait été inapproprié !