La Marche des Fiertés 2026 s’est tenue ce samedi 13 juin. Événement annuel, la démarche était placée sous le thème « Ansam Nou Pli For ». ONG pionnière et majeure dans la lutte pour la reconnaissance des droits et le respect envers la communauté LGBTQIA+, le Collectif Arc-en-Ciel (CAEC) poursuit son engagement en faveur de la visibilité, de l’égalité et de la protection des droits des personnes LGBTQIA+ à Maurice. L’édition 2026 de la Marche s’inscrit dans une dynamique de mobilisation collective, réunissant communauté, alliés, institutions et société civile autour d’un même objectif : promouvoir une société plus inclusive et respectueuse des droits fondamentaux.
Si Maurice figure parmi les pays les plus avancés du continent africain depuis la décriminalisation de la sodomie en 2023, des défis importants demeurent en matière de protection contre les discriminations et de garantie effective des droits des personnes LGBTQIA+. Les écarts entre les avancées législatives et les réalités vécues continuent de soulever des enjeux dans les sphères de l’emploi, de l’éducation, de l’accès aux services et de la vie publique.
Face à ces constats, le CAEC poursuit ses actions de sensibilisation, de dialogue et d’accompagnement. Le 17 avril dernier, l’organisation a notamment lancé un service d’aide juridique gratuit destiné aux membres de la communauté LGBTQIA+ confrontés à des situations d’injustice. Développé en partenariat avec le cabinet international Dentons et financé par le Marang Fund ainsi que la National Social Inclusion Foundation (NSIF), ce service vise à offrir un accompagnement accessible aux personnes concernées.
Dans le sillage de ces événements, Annie Osawaru, directrice du CAEC et Amanda Sadien, professionnelle qualifiée en santé mentale qui assure les services de conseil psychologique de l’ONG, évoquent différentes thématiques au centre de leurs actions.
• La Marche des Fiertés 2026 était placée sous le thème Ansam Nou Pli For. Comment décririez-vous aujourd’hui la réalité vécue par les personnes LGBTQIA+ à Maurice ? - Annie Osawaru: Aujourd’hui à Maurice, être une personne LGBTQIA+ et vivre comme tel, signifie encore trop souvent devoir choisir entre être soi-même et être en sécurité. Il y a eu des avancées, mais beaucoup vivent encore le rejet familial, les discriminations ou la peur d’être visibles. Le thème Ansam Nou Pli For rappelle que le changement ne viendra que par la solidarité, le dialogue et un engagement collectif pour que chacun puisse vivre dans la dignité.
• Amanda Sadien: La loi a avancé ; le quotidien, lui, suit son propre rythme. Beaucoup mesurent encore chaque matin jusqu’où ils peuvent être eux-mêmes, au travail, en famille, dans la rue. Quelle photo poser sur son bureau, quelle main ne pas tenir à l’extérieur ? Et pourtant on avance, ensemble, un peu moins seuls qu’hier. Le courage grandit, la solidarité aussi. Personne ne devrait avoir à se rendre invisible pour être accepté. Pour reprendre notre thème, très circonstanciel : Ansam, Nou Pli For ! - Dans quelle mesure la Marche des Fiertés contribue-t-elle aujourd’hui à faire évoluer les mentalités au-delà de la communauté LGBTQIA+ ?
• Annie Osawaru: La Marche des Fiertés est avant tout une revendication profondément humaine. Elle rappelle que malgré les préjugés et les jugements hâtifs, il y a des personnes, des êtres humains, en chair et en os, qui aspirent tout simplement à vivre libres, en sécurité, et avec les mêmes droits que tout un chacun. Trop souvent, la peur de la différence nourrit les stéréotypes. En donnant une voix et un visage à nos réalités, cette Marche crée un espace de dialogue où l’on ne parle plus d’une communauté abstraite, mais d’êtres humains, de leurs familles et de leur dignité. - Amanda Sadien: Une mère m’a dit un jour qu’elle avait compris en voyant son fils marcher, qu’il était entouré, heureux. Ce n’est pas un argument qui l’avait convaincue, c’était le visage de son enfant à ce moment-là, dans ce contexte spécifique, où il se sentait en sécurité et à l’aise, sans jugement autour de lui. La Marche fait ce travail discret : elle remplace l’idée qu’on se fait par la personne qu’on aime. Et soudain, tout devient moins théorique ! La Marche rend visible ce qu’on préfère parfois ignorer. Ce n’est pas une confrontation, mais une invitation : venez, regardez et marchez avec nous.
• - Parlez-nous du partenariat entre un acteur de la société civile comme CAEC et un cabinet légal de renom comme Dentons.
Comment permet-il de réduire les écarts entre droits et réalités ?
• Annie Osawaru: Le droit n’a de valeur que lorsqu’il protège réellement les personnes. Ce partenariat permet de lier l’expertise juridique aux réalités vécues par la communauté LGBTQIA+. À travers l’écoute, l’accompagnement et le plaidoyer, nous faisons remonter des situations concrètes pour que les lois sortent du cadre théorique et deviennent des outils de justice, d’égalité et de dignité pour toutes et tous.
• Amanda Sadien: J’ai vu des gens renoncer non par manque de droits, mais parce qu’un avocat semblait appartenir à un autre monde que le leur ! Ce partenariat efface cette distance. C’est ainsi qu’on réduit l’écart : non par de belles intentions, mais en rendant la justice atteignable. Mettre une telle expertise, gratuitement, à la disposition de chaque membre de cette communauté qui vit et évolue dans un espace très fragile, c’est dire à quelqu’un : votre situation mérite d’être défendue. Vous avez vous aussi vos droits et nous sommes là pour vous. Cela suffit parfois à redonner le courage d’agir.
• Selon vous, quel est aujourd’hui le levier le plus important pour faire de l’égalité et de l’inclusion des réalités pour les personnes LGBTQIA+ ?
• Annie Osawaru: Après toutes ces années sur le terrain, j’ai compris qu’une loi peut changer un texte, mais qu’un regard bienveillant peut changer une vie. Nous avons besoin de politiques publiques, mais aussi d’humanité. L’égalité commence quand une famille accepte son enfant, quand une école protège un élève, ou quand un employeur voit les compétences avant les préjugés. Au fond, les personnes LGBTQIA+ ne demandent rien d’extraordinaire ! Simplement la dignité, le respect, la protection et la possibilité de vivre pleinement leur humanité. Ce n’est pas trop demander, c’est réclamer ce à quoi chaque être humain a droit. Dans une société démocratique, aucun citoyen ne devrait avoir à vivre dans la peur ou à se sentir moins protégé que les autres.
• Amanda Sadien: Le levier le plus puissant reste l’appartenance. On change rarement d’avis face à une statistique. On change en partageant un repas, un trajet, une peine. La loi protège, mais c’est la proximité qui transforme. Le jour où mon collègue devient simplement mon collègue, sans étiquette, sans réserve, l’égalité fait déjà son chemin. Quand chacun se sent compté, l’inclusion cesse d’être une faveur pour devenir une évidence.
• Comment analysez-vous l’écart entre les avancées législatives récentes à Maurice et la protection effective des droits des personnes LGBTQIA+ ?
• Annie Osawaru: Les avancées législatives sont importantes, mais elles ne protègent pas automatiquement les personnes. Sur le terrain, nous accompagnons encore des personnes qui subissent du harcèlement au travail, des violences dans leur famille, du bullying à l’école ou des agressions sexuelles. Il existe donc un écart entre le droit et la réalité.
Notre défi désormais est de faire en sorte que les protections juridiques deviennent des protections concrètes pour chaque citoyen.
– Amanda Sadien: La décriminalisation est une étape, pas une destination. La loi ne punit plus, mais elle ne protège pas encore pleinement : emploi, logement, accès aux soins… On peut sortir libre d’un tribunal et perdre son emploi le lendemain, sans recours. C’est dans cet intervalle, entre le texte voté et la porte qu’on vous ferme, que se joue la vie réelle des gens. Et c’est là qu’il faut agir.
• Dans le cadre du service d’aide juridique, quels types de difficultés reviennent le plus souvent lorsqu’il s’agit de faire reconnaître une situation de discrimination ?
• Annie Osawaru: L’une des plus grandes difficultés est que beaucoup de victimes ne savent pas que ce qu’elles vivent constitue une discrimination ou une violation de leurs droits. D’autres ont peur de dénoncer par crainte de représailles, d’être exposées publiquement ou de ne pas être prises au sérieux. Nous constatons aussi un manque de preuves, de mécanismes adaptés, et parfois une méconnaissance des réalités LGBTQIA+, ce qui rend l’accès à la justice encore plus difficile.
• Amanda Sadien: La première difficulté est souvent intime : beaucoup ne savent pas que ce qu’ils subissent est une discrimination, ou redoutent les représailles. Vient ensuite la preuve, presque toujours manquante, car l’humiliation se dit rarement par écrit. Puis, ce sentiment tenace de ne pas être assez légitime pour se plaindre. Accompagner, c’est d’abord aider quelqu’un à se sentir en droit d’exister.
• Le cadre légal mauricien est-il actuellement suffisamment clair et accessible pour permettre aux victimes de faire valoir leurs droits, ou subsiste-t-il encore des zones d’ombre importantes ?
• Annie Osawaru: Je crois qu’à Maurice, nous devons aller au-delà de la simple existence des lois. Une protection n’a de valeur que si elle est accessible et appliquée de manière égale pour tous. Aujourd’hui encore, des personnes LGBTQIA+ hésitent à dénoncer des actes de discrimination ou de violence parce qu’elles ont peur d’être jugées ou rejetées. Notre responsabilité collective est de créer une société où personne n’a à choisir entre sa sécurité et son identité.
• - Amanda Sadien: Vu du terrain, le cadre demeure flou pour de nombreuses personnes. On ignore souvent vers qui se tourner. Beaucoup ignorent qu’une porte existe, ou craignent ce qu’ils trouveront derrière. Des zones d’ombre demeurent, surtout autour de l’identité de genre. Un droit qu’on ignore reste, pour celui qui en a besoin, lettre morte.
• Quelles réformes seraient prioritaires pour passer d’un cadre légal existant à une protection réelle dans la vie quotidienne ?
• Annie Osawaru: Pour moi, la priorité est de faire en sorte que les droits existants soient réellement appliqués. Cela passe par une meilleure formation des institutions, des mécanismes de plainte accessibles et un accompagnement adapté des victimes. Il est aussi essentiel de renforcer les protections contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre. Une loi ne peut avoir d’impact que si les personnes se sentent suffisamment en confiance pour réclamer justice et se savoir protégées.
• - Amanda Sadien: Nommer enfin, dans la loi, l’orientation sexuelle et l’identité de genre, pour qu’un licenciement déguisé ou un refus de logement aient un nom et un recours. Reconnaître l’identité de genre. Et former ceux qui appliquent ces textes : un guichet, un agent, un médecin, car c’est là que la dignité se gagne ou se perd.
• Quel appel lancez-vous aux institutions et à la société civile ?
• Annie Osawaru: À travers Ansam Nou Pli For, j’aimerais rappeler que les personnes LGBTQIA+ ne sont pas des statistiques ou des débats de société. Ce sont des êtres humains. Mon appel aux institutions et à la société civile est simple : écoutez nos réalités, combattez les préjugés et ayez le courage d’agir lorsque des injustices se produisent. Une société se mesure à la manière dont elle protège ses membres plus vulnérables. Nous ne demandons pas des privilèges. Nous attendons de la dignité, le respect, la protection et la possibilité de vivre libres et en sécurité, comme tout citoyen le mérite.
• Amanda Sadien: Aux institutions : ne vous contentez pas d’autoriser, protégez ! Aux citoyens : on n’a pas besoin de tout comprendre pour soutenir quelqu’un. Il ne s’agit pas de droits en plus, mais de la même dignité pour toutes et tous. Marchez avec nous. Car c’est simple et c’est vrai : Ansam, Nou Pli For !

