By Dr Diplal MAROAM
« Il est plus facile de changer la nature du plutonium que l’esprit du mal chez l’homme » (Albert Einstein)
Inondations meurtrières, canicules historiques, sècheresses prolongées, feux de forêt, déplacements de populations, guerres, famines, épidémies … Chaque jour qui passe, ou presque, les images qui nous parviennent racontent la même litanie : celle d’un monde blessé où des hommes, des femmes et des enfants paient un lourd tribut aux catastrophes naturelles, aux conflits armés et parfois aux décisions inconsidérées de ceux qui détiennent le pouvoir. Face à cet état de choses, une question d’autrefois revient avec force ces jours-ci : pourquoi tant de détresse, de souffrance et d’angoisse ? Et une autre plus troublante encore : l’être humain est-il naturellement prédisposé à commettre le mal plutôt que le bien ?
La question n’est donc pas nouvelle. Les philosophes, les religieux, les écrivains et les penseurs de toutes les civilisations se la posent depuis des siècles. Mais elle prend aujourd’hui une dimension particulièrement frappante car jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens et de ressources pour soulager la souffrance et, dans le même temps, jamais elle n’a semblé capable de provoquer des destructions et bouleversements aussi considérables que ceux que l’on connaît aujourd’hui.
Cependant, il ne faut pas se leurrer. Une inondation, un cyclone, un séisme ou une irruption volcanique ne sont pas, en eux-mêmes, des actes de malveillance. La nature ne fait que son « travail » en obéissant à ses propres règles, ses propres lois. Ce sont les conséquences qui s’ensuivent qui peuvent être terribles. Une rivière qui déborde, par exemple, ne fait aucune distinction entre riches et pauvres. Or, les impacts d’une inondation ne sont pas les mêmes selon que l’on habite une maison résistante ou un logement précaire, dans une zone protégée ou dans un quartier exposé. C’est ainsi qu’une catastrophe naturelle devient souvent une catastrophe sociale. Il en va de même pour les canicules, les sècheresses et les incendies.
Mais, il convient tout de même de souligner que les phénomènes environnementaux extrêmes peuvent être aggravés par le dérèglement du climat, lui-même largement lié aux activités humaines irréfléchies. Non satisfait manifestement de l’abondance de l’énergie naturelle provenant de notre astre céleste, le soleil – en une heure, notre planète reçoit plus d’énergie propre qu’elle en utilise en une année des sources fossiles –, l’homme va puiser les hydrocarbures bruts et polluants cachés dans les entrailles de la Terre pour les brûler à la surface produisant ainsi des émissions toxiques pour la vie et la planète dans son ensemble. C’est l’origine même du processus de réchauffement climatique et du problème écologique global. La frontière entre catastrophe naturelle et celle suscitée ou amplifiée par l’homme devient alors de plus en plus difficile à tracer. Plus enclin à ne regarder que le bout de son nez, c’est-à-dire, les profits d’aujourd’hui que le bien-être de demain ce, en toute conformité avec la logique du système capitaliste, l’homme tend à négliger complètement la réponse que renvoie, de temps à autre, la nature à nos actes démesurés et irresponsables. Ainsi, l’ampleur de la détresse humaine dépend, dans une grande mesure, de notre capacité – ou de notre incapacité – à anticiper, protéger et secourir ; bref, à prendre les décisions prudentielles qu’imposent les circonstances à un moment donné.
Le plus grand paradoxe de notre civilisation se trouve probablement dans le fait que l’homme est capable du meilleur comme du pire. Il invente des armes pouvant détruire des villes entières et exterminer leurs habitants – Hiroshima, Nagasaki, août 1945 – mais peut, en même temps, consacrer sa vie à sauver des inconnus. Ceux responsables d’une violence meurtrière peuvent côtoyer, dans la même société, des médecins qui opèrent sans relâche ; des pompiers qui exercent aux risques et périls de leur vie ; des bénévoles qui distribuent de la nourriture et des citoyens lambda qui accueillent des réfugiés, des déplacés et des sans-abri. L’histoire de l’humanité est donc jalonnée d’actes de violence et de cruauté mais aussi de solidarité et de bienveillance. Lorsqu’une guerre éclate, certains détruisent, d’autres reconstruisent. Lors d’une famine, certains, sans scrupules, en profitent pour exploiter la faiblesse des uns alors que d’autres partagent leur dernier morceau de pain avec les nécessiteux.
Cependant, vu que le mal « court » plus vite et fait plus de bruit que le bien, la question qui émerge de facto : la malveillance est-elle le propre de l’homme ? Peut-être commettons-nous une erreur lorsque nous évaluons l’humanité à partir des événements les plus retentissants. Une guerre fait la une des journaux, un attentat terroriste bouleverse l’actualité, un cataclysme attire les caméras. Mais les millions de gestes de bonne volonté accomplis chaque jour restent généralement invisibles. Un voisin qui accompagne une personne âgée chez le médecin ne fera pas la une des journaux ; une infirmière qui réconforte un malade en difficulté pendant une longue nuit non plus ; un parent qui se prive pour nourrir ses enfants encore moins. Pourtant, ces gestes silencieux constituent eux aussi la réalité de la vie communautaire.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il importe de minimiser les crimes, négliger les guerres ou faire l’impasse sur les injustices. Loin de là. Il nous faut tout simplement éviter de conclure trop hâtivement que l’homme serait, en même temps, incapable de bienveillance. Alors pourquoi exprimons-nous tant de hargne et d’antipathie envers autrui ? La réponse est probablement beaucoup plus complexe qu’une simple opposition entre « bons » et « méchants ». La peur, la jalousie, la haine, la quête du pouvoir, l’avidité de l’argent, la convoitise de toute sorte, le fanatisme, la vengeance, la politique de deux poids deux mesures, etc peuvent pousser des individus et des populations à commettre l’impensable. Mais il existe aussi une responsabilité collective. Les tensions inter-frontalières tout comme les guerres ouvertes ne naissent pas seulement de la violence ou l’esprit tordu d’une personne ; elles peuvent être alimentées par des intérêts économiques divergents, des idéologies différentes, des rivalités politiques profondes, des nationalismes ou simplement par l’indifférence de ceux qui auraient pu agir mais préfèrent détourner le regard. La faim, par exemple, n’est pas toujours due à l’absence de nourriture ; elle peut être liée aux conflits armés, à la pauvreté, aux inégalités, à la corruption, à la destruction des récoltes ou à une distribution inéquitable des ressources disponibles. Ainsi, loin d’être une fatalité, certaines formes de détresse sont malheureusement aussi le résultat des choix humains. Et c’est peut-être ce qui les rend les plus difficiles à accepter.
Reste la question la plus âpre : pourquoi la souffrance existe-t-elle ? La religion y voit parfois une épreuve, une conséquence du libre arbitre ou un mystère qui dépasse l’entendement humain. La philosophie tente de comprendre le rapport entre le mal, la liberté et la responsabilité. La science, elle, cherche à expliquer le mécanisme qui provoquent les catastrophes et à mitiger leurs effets. Mais, aucune de ces approches ne peut effacer complètement la douleur de celui qui vient de perdre un enfant, une maison ou un proche dans une guerre, un incendie ou une inondation. Il existe des questions auxquelles aucune statistique ne peut répondre. Face à la désespérance donc, l’homme cherche du sens, une direction. Et peut-être que la quête de repères ne consiste pas toujours à comprendre le pourquoi de l’émergence du mal mais à décider de la réaction que nous envisageons dans des circonstances spécifiques. Or, souvent, certains se retrouvent piégés dans la spirale infernale des addictions et dépendances de toute sorte mais arrivent très vite à réaliser qu’ils sont entrés dans un labyrinthe sans issue. Car, une échappatoire éphémère n’a jamais constitué une solution durable.
Finalement, si nous ne pouvons pas supprimer le côté sombre de l’être humain transmis, dans une grande mesure, par des facteurs purement génétiques, nous pouvons néanmoins moduler notre réponse à certains événements qui surgissent. Comme, par exemple, mieux protéger les populations vulnérables, mieux lutter contre le dérèglement climatique, prévenir les famines, défendre la paix, combattre les discours de haine comme celui entendu lors de l’Assemblée générale de l’ONU le 22 septembre 2026 évoquant la possibilité d’anéantissement d’un État souverain par un autre plus puissant. Surtout, nous pouvons refuser de considérer la souffrance des autres comme un problème qui ne nous concerne pas. Car derrière chaque drame, chaque statistique, il y a une histoire, des familles brisées, des rêves interrompus, des vies qui ne seront jamais plus les mêmes.
Le choix nous appartient. Car la vraie question n’est pas de savoir si l’homme est naturellement bon ou mauvais mais quelle part de lui-même, il choisit de nourrir, de développer, d’exprimer. Chaque génération hérite d’un monde imparfait ; elle peut soit l’aggraver soit tenter de l’améliorer. Si les catastrophes nous rappellent notre état de grande faiblesse et de vulnérabilité, les gestes de solidarité nous indiquent ce que nous sommes capables d’accomplir, de construire, de concevoir. Et c’est peut-être là que se trouve notre plus grand sens de responsabilité : ne pas laisser la souffrance devenir une raison de désespérer de l’humanité mais un motif supplémentaire de la rendre meilleure. Car si nous ne pouvons pas toujours empêcher le malheur de sévir, nous pouvons au moins choisir de ne pas susciter le malheur des autres.
À bon entendeur
… Dr Diplal MAROAM
