Kavinien KARUPUDAYYAN
« Causer de la joie lorsqu’on les rencontre et du regret quand on les quitte, telle est la nature des savants. » [Thirukkural 40]

Né le 17 février 1937 au Sri Lanka de parents sud-africains, Arunachalam Pushparatham (Aya Aru pour les intimes) a œuvré toute sa vie à faire propager la langue tamoule et le sivaïsme en terre mauricienne. Il débute son éducation primaire dans sa terre natale sri-lankaise et continue ses études primaires au Tamil Nadu où ses parents s’installent par la suite. Lorsque son père décide de chercher du travail en terre étrangère, son choix se porte sur l’île Maurice et toute la famille le suit. C’est ainsi que le jeune Arunachalam poursuit ses études secondaires au collège Bhujoharry. Alors que son père voulait qu’il devienne un avocat, lui rêvait d’enseigner.
Il rejoint la profession en tant qu’enseignant de tamoul au cycle primaire en 1957 et travaillera jusqu’à 1966. L’année 1966 marque une étape importante dans le parcours d’Aya Aru. Il participe en compagnie de Mootoocomaren Sangeelee et Soopayah Moodeliar à la première conférence-séminaire internationale sur le Tamil Studies au Kuala Lumpur en Malaisie. Au cours de son illustre carrière, il a représenté l’île Maurice, pays qu’il aimait de toutes les fibres de sa personne, à l’échelle internationale à de nombreuses reprises. En 1968, il prit part à la deuxième conférence sur les Tamil Studies au Tamil Nadu ; à la première World Tamil Teacher’s Conference à Singapore en 1995 et à la deuxième édition en Malaisie en 1996. En 1997, il reçoit le titre de Muththamizh Pulavar (Érudit de la langue tamoule) lors de la tenue de la troisième conférence sur la langue tamoule sur le sol mauricien. En 2001, il se voit attribuer le titre de Saiva Siththaanda Kalaanithi (Érudit du Sivaïsme) durant la huitième conférence sur le sivaïsme à Maurice. Faisons ressortir qu’Aya Aru a été la cheville ouvrière de la tenue de ces nombreux rassemblements internationaux portant sur la langue et culture tamoules à l’île Maurice.
Entre 1962 et 1966, il anime des programmes tamouls au Mauritius Broadcasting Services (MBS). Plus tard, il sera membre du board de la Mauritius Broadcasting Corporation (MBC) entre 1994 et 1997. Après avoir quitté l’enseignement primaire, il rejoint le Teachers’ Training College en 1971 et y reste jusqu’en 1980. Ensuite, il sera nommé chef du département de la langue tamoule de l’Institut Mahatma Gandhi où il enseigne de 1982 à 1997. Son amour pour la langue l’a motivé à poursuivre ses études pour obtenir une maîtrise en langue tamoule. Cette soif d’apprendre l’a aussi amené à explorer la philosophie et religion, le menant à faire un M.Phil en Saiva Siththaantham à l’Université de Madurai.
En fait, il a été de toutes les grandes étapes de la langue tamoule en terre mauricienne. Il a fait tout son possible pour que cette langue puisse fleurir dans l’arc-en-ciel mauricien. Cela peut se témoigner par ses efforts pour promouvoir le théâtre en langue tamoule pendant qu’il était le Chairman du Tamil Drama Committee tombant sous l’égide du ministère des Sports de 1974 à 1990. Aya Aru a également fondé le All Mauritius Tamil Examination Syndicate (AMTES) pour promouvoir un enseignement de qualité aux élèves, notamment ceux qui fréquentent les maalai pallis (écoles tamoules du soir).
Après son parcours dans l’enseignement de la langue, il est appelé en 2001 par la Mauritius Tamil Temples Federation (MTTF) pour assurer la formation des aspirants prêtres dits thondars (serviteurs de Dieu). Étant toujours méticuleux dans tout ce qu’il entreprend, Aya Aru prépare un cursus qu’il fait valider par d’éminentes autorités spirituelles sur le sivaïsme dont le Pontiff du Perur Adheenam. Avec une histoire riche de plus de 500 ans, l’Aadheenam — qui se trouve à Coimbatore dans l’Inde du Sud — a été lancé par le grand guru Shanthalinga Adigalar au 17e siècle comme une fontaine de connaissance pour apprendre la langue tamoule et le sivaïsme auprès de grands érudits. Ces cours ont permis à Aya Aru de continuer son rôle en tant que passeur de connaissance au niveau linguistique et spirituel.
En apprenant le décès d’Aya Aru, j’ai tout de suite pensé à notre rencontre dans sa maison, rue Abbé La Caille, à Curepipe, en 2016. Je m’étais rendu chez lui en compagnie de mon père pour lui remettre l’exemplaire d’un livre. Deux choses m’avaient frappé chez le grand homme. D’abord, sa lucidité et ensuite son désir de continuer à améliorer la vie d’autrui. Il a fait construire une salle à l’arrière de sa maison pour permettre aux gens qui n’ont pas les moyens de célébrer leur mariage ou d’autres cérémonies religieuses gratuitement. J’ai aussi pensé à ma Amaye, Amba Seenan, et nos conversations sur ses années de formation pour devenir aasiriyai (enseignante) sous la férule d’Aya Aru connu pour sa rigueur et son sens de la discipline.
« Nous étions 28 aspirants enseignants de langue tamoule dans le batch de 1976-1977, un record pour l’époque. Je me souviens du livre Nannūl qu’Aya Aru utilisait pour nous enseigner à maîtriser les complexités de la grammaire tamoule. Écrit au 13e siècle par Pavananthi Munivar, ce livre est une référence et connu comme le plus important livre grammairien après le Tholkāppiyam. En sus de la grammaire, Aya Aru nous faisait parcourir la riche civilisation tamoule, sa littérature et ses traditions. J’ai eu la chance d’avoir Aya comme chargé de cours également lorsque j’ai fait un Advanced Course Certificate (ACE) dans l’éducation. Il nous encourageait toujours à donner le meilleur de nous-mêmes et à être des ambassadeurs de la langue tamoule. »
On ne peut évoquer le riche parcours d’Aya Aru sans parler de son épouse Sinamma Pillay-Narainen. Depuis leur mariage le 29 novembre 1964, cette dernière a été toujours à ses côtés pour l’aider à réaliser ses objectifs dont la propagation de la langue et culture tamoules. Plus tard, ils ont établi le Pushparatham Moodeliar et Narainen Pillay Charitable Trust pour la propagation du sivaïsme à Maurice.
Le 13 mars 2018, l’État mauricien reconnaissant a élevé Arunachalam Pushparatham au rang du Commander of the Star and Key of the Indian Ocean pour sa contribution dans le domaine culturel.
Avec sa disparition le 13 octobre 2024, c’est une page d’or de l’enseignement de la langue tamoule en terre mauricienne qui s’est refermée. Sa riche expérience manque beaucoup dans un écosystème linguistique où la langue tamoule est en chute libre avec le nombre d’apprenants en déclin dans les écoles primaires de la république pour diverses raisons ; il y a notamment une rigidité entourant l’enseignement qui se focalise trop sur la grammaire, ce qui fait qu’un élève qui quitte le primaire peut rarement s’exprimer en tamoul. Ensuite, le fait que la langue maternelle, le kreol morisien, soit en concurrence avec les langues minoritaires fait souvent que les enfants choisissent d’apprendre le kreol morisien au détriment des langues ancestrales. Souhaitons que les graines qu’Aya Aru a semées puissent continuer à faire fleurir cette langue classique dans l’arc-en-ciel mauricien avec un souffle nouveau afin de transmettre cette langue millénaire aux prochaines générations.
Nandri et Vanakkam Aya!
Kavinien Karupudayyan
Références textes et photos
Adiyaar Vaan Pugazh, The Santhaalingar Thiruththondar Kootham, 2012
