La résilience et ses douleurs

INSELDAME

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Demandez à un petit ou moyen entrepreneur s’il est capable de maintenir son affaire sans pour autant s’approvisionner ou acquérir plus et il vous répondra : “on va tracer”. Tracer dans le jargon mauricien, c’est qu’il va puiser dans ses ressources et capacités existantes pour étendre non seulement ses efforts, mais l’accouchement de sa productivité. Il se verra lui-même se substituer à plusieurs compétences qui ne sont pas de son expertise primaire, et mener sur plusieurs fronts des batailles silencieuses telles que frapper aux portes, surmonter la timidité du marketing, voire sa peur d’agir sur des décisions difficiles de bonne gestion.

Chef d’entreprise ou capitaine à bord? Il sait comment déclencher le processus de résilience – telle la saison sèche, il aperçoit le temps et l’atmosphère du pouvoir d’achat changer, il observe le ciel de son écosystème de parties prenantes et guette les nuages. Il reconnaît stoïquement les signes de baisses d’optimisme et ressent les premières chaleurs d’augmentations. Il subit alors les nuées dévorantes de marges et de trésorerie. Il est intuitif et réactif. Il est capable de faire ce que toute créature professionnelle dotée de l’instinct de survie ferait; il va puiser dans son ingénierie mentale et psychologique pour comprendre et identifier les éléments superflus, les charges délestables et les maillons faibles. Il est capable de casser et de refaire encore et encore des processus de travail, d’amputer ou de cautériser les saignements sans que cela soit apprécié ou fasse l’unanimité. Il sait que pour maintenir le niveau ou pour grandir (parce que, qui ne souhaite pas croître?), il ne faut pas forcément aller vers de nouveaux outils, plus de recrutement, plus de matériaux ou refaire un système de gestion; changer de progiciel pour forcément atteindre le prochain niveau – cette nouvelle dimension de performance de survie, de résistance et de relèvement. Il arrive, non sans mal, à catalyser les ressources et les moyens car c’est ça maintenir la tête hors de l’eau et assurer le minimum.

Entre vivre bien ou vivre longtemps, il choisit la voie de la pérennité qui passe par la frugalité. Attitude de l’esprit et comportement de l’être qui n’ont rien d’une tendance ou d’un nouveau concept “nice to have” mais bien un “must have” en temps de juste assez et de pas assez. La frugalité ça fait mal, ça creuse et cela rend irascible à un tel point que la PME retient son souffle et souffre. Elle souffre de se remettre en question en reconnaissant bien qu’elle s’est permis des largesses au temps d’abondance et qu’il faudra apprendre à s’en passer. Le dirigeant s’humilie, puis revoit son mécanisme de contrôle et de prévention qui annonce à son tour la nouvelle normalité. Il accuse les mauvaises nouvelles et dit comprendre son client ou son fournisseur. Il subit des décrets populistes, contraires aux principes de relance et de durabilité en grognant, puis il se surprend à éprouver de l’empathie, qui sait une culpabilité enfouie, envers ses employés, des gagneurs de pain, des parents qui comme lui, font vivre leurs familles et qui, la boule au ventre, essayent d’assurer un avenir meilleur. Il jongle avec les factures et les échéances afin de débourser le bonus de fin d’année.

L’entrepreneur trace car il porte une vision, il sait au fond de lui que le potentiel de son modèle économique et de son concept est réel et faisable mais que les circonstances, qu’elles soient socio-économiques, culturelles, politiques, internationales et importées pèsent lourd dans la balance de la performance organique. Il ne l’avoue pas mais des fois c’est le sentiment d’impuissance mêlé à un bon coup de baisse d’estime de soi et de confiance dans les affaires qui l’anime. S’il pouvait s’accrocher à une parole, ce serait celle-ci : “Je puis tout par Celui qui me fortifie” (Phil 4:13), pour certains celui qui les fortifie c’est la famille, le visage de leurs enfants, leur appel d’entrepreneur, pour d’autres c’est Dieu ou une foi inébranlable dans cette croyance que toutes choses concourent au bien.

La résilience économique n’a rien de glorieux. La vraie résilience, celle des petits business, des entrepreneurs locaux, des entreprises familiales, des startup, des PME en général est douloureuse. Elle oblige chaque jour des hommes et des femmes qui ne peuvent se permettre de laisser tomber, de renouveler leur ADN de résistance et d’endurance. La résilience entrepreneuriale mauricienne est silencieuse mais presque insupportable, elle reste digne mais prend des claques. Elle pousse des milliers d’individus à ne rien éprouver, à s’engourdir, en attendant que cela passe ou que cela s’améliore.

En cette fin d’année, soyons des consommateurs engagés à faire le bien. Les transactions, les commandes, les cotations, les devis, les échanges monétaires de biens et services cachent  l’humain et sa réalité complexe. La véritable puissance décisionnelle économique, ce sont les petites décisions de consommation qui amplifient l’impact. Nous pouvons choisir l’artisanat ou le producteur local au lieu d’aller vers des biens importés. L’importation n’est pas forcément plus belle ou de meilleure qualité et sa chaîne d’approvisionnement et de cheminement ne s’inquiète pas forcément de l’humain.

Permettons-nous d’attendre une livraison locale plutôt que de vouloir qu’elle soit reçue sans délai et en fanfare par le plus bruyant et le plus visible des offrants. Décidons d’aller vers l’atelier ou l’entreprise qui emploie et fait vivre des familles de sa localité. Privilégions les amis et les membres de la famille. Au lieu d’attendre d’eux une réduction ou une gratuité, acceptons que ces marges soient nécessaires et justifiées et non pas une avidité commerçante qui nous ruinera. Et si c’était la start-up qui fera votre site web et le freelance qui vous offrira votre design? Petit ne veut pas dire insignifiant. L’atomicité de l’économie, c’est aussi cette multitude de petits joueurs capables d’apporter de la nouveauté et de la créativité disruptive, toutes deux génératrices de la valeur ajoutée. Et si nous nous attardons sur ces modèles de business qui veulent aussi servir une cause?

En cette période de fêtes, la péridurale de la résilience, pour certains, c’est la joie d’un carnet de commandes rempli et le soulagement des encaissements. Aider notre économie, c’est une façon bienveillante de se souhaiter de bonnes fêtes.

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