CARINA GOUNDEN

On vient souvent le voir afin qu’il livre ce qu’il sait des grandes figures qu’il a côtoyées. Parlez-nous de Rozemont, de Curé, d’Anquetil, de Seeneevassen, de ‘bolom Ramgoolam’… Parlez-nous du Parti Travailliste d’alors! Parlez-nous, alors que tout s’essouffle, ‘Ton Guy’ !

Ton Guy, qui est rôdé à l’exercice, car il est souvent sondé, revient aux origines du Parti qui lui a permis de se battre, de grandir, de se réaliser en tant qu’individu. Sur fond d’anecdotes, d’événements historiques il déroula devant moi ces moments clés de notre Histoire pré-indépendante.

Ton Guy est imprégné, habité, de tous ces hommes et ces femmes qu’il côtoyait durant ces années où les événements ne pouvaient que s’inscrire dans sa chair, car ce jeune homme d’alors vivait les prémices de notre île Maurice indépendante, où rien n’était acquis. Il fallait conquérir ses droits et pousser les portes.

« Mo fyer parski mo finn lite.

Monn koumans lager laz 14-an… »

Il m’explique : «  A lepok, ou apel Guy Narainsamy, ou viv anba leskalye… » Ce qui me frappa dans son histoire c’était son jeune âge, sa témérité, sa maturité. Même s’il était avant un tout un « petit révolté » prêt à en découdre avec qui viendrait lui chercher noise, il avait conscience que sa position dans cette société où il règne énormément d’inégalités, notamment sur le marché du travail, qu’il décrit comme étant « l’enfer », n’était pas un état qu’il devait accepter. Mais comment faire ?

« La finn ena Guy Rozemont, ou finn deza tande ? » Je voyais bien dans son regard qu’il ne s’attendait pas à ce que je me sois intéressée à Guy Rozemont. Alors, je lui expliquais à mon tour la raison de ma visite. Depuis deux ans je m’investis corps et âme dans les combats que j’ai choisi de mener. Je lui explique un peu le parcours avec mes camarades du collectif Aret Kokin Nu Laplaz…Mais parfois, la fatigue se fait sentir. Ce jour-là en venant à la rencontre de Ton Guy, je voulais comprendre ce qui poussait les êtres à tant de dépassement. Je voulais comprendre l’engagement de ces figures qui ont tracé la voie vers l’Indépendance d’un pays, qui ont lutté avec et pour les plus démunis en exposant leur vie, leur carrière, leur famille, leur santé même…

Alors, il me parla de Guy Rozemont et je le vois très ému. « Monn apros li, kan linn koze monn kontan li… Il était un pédagogue, li pa ti dir li ‘leader’ li. Mais il formait le cœur des hommes. »

« Sa lepok-la tou seki vini pena narnye, nou pas legliz St-Antoine, nou ramas dipin, pas kot tanp ramas banann, pa ti ena pom zoranz sa lepok-la, pas kot dock ramas disik ki tonbe. Le PTr primitif se dan lamizer, me nou ti solider. Mem Guy Rozemont, kan pena narnye, li gayn inpe manze ek Madame Noélie Chicorée. »

Je découvre ces autres personnages. Mme Denise Brophyre, alias Coco Limon, une téméraire, qui avait une force de caractère inégalable, à écouter les dires de Ton Guy. « Le PTr primitif c’était ça. Nou finn tini pye la ! Zordi Parti kapav done, autrefois on venait pour donner, on s’offrait, maintenant on prend, l’arbre est devenu grand, c’est un parti de consommateurs. »

Je découvris à travers la voix et le regard de mon interlocuteur cette jeunesse d’un autre temps, son engagement, son courage. Ces mentors parlaient haut et fort, et eux, c’étaient des aimants à foule. Ils sont ceux qui font l’Histoire devant les yeux de gamins comme Ton Guy, à l’époque. Aujourd’hui encore, on est attiré vers eux, vers ce qu’ils représentaient. Mais à ce moment-là , c’est Ton Guy qui m’interpella le plus. Je me mis à l’imaginer, jeunot, au caractère de braise. « Une bombe à retardement », pour reprendre son expression. Lui, c’était le « streetboy », du nom de son groupe d’alors. Mais Guy Narainsamy c’est aussi cet homme qui vous cite Shakespeare, la Bible, le Bhagavat Gita, le Coran, de tête. Sur sa petite table de travail, il me montre ces fidèles compagnons, ces livres que Renganaden Seeneevassen le fit découvrir lorsqu’il le prit sous son aile, ainsi que d’autres « streetboys » afin de transformer ces diamants bruts en adultes qui n’ont besoin de personne pour exister, pas même du Parti. Son professeur serait fier de lui car Ton Guy n’a jamais cessé d’apprendre. « Aktielman mo pe konverti mwa, mo pe aprann, atraver bann emisyon ki mo gete, mo pa zet salte deor .»

J’écoute Ton Guy et j’entends toutes ces voix du passé résonner en lui.  « Renga l’intellectuel honnête, Rozemont et le son de sa voix qui transperce ceux qu’ils croisent, il leur insuffle le courage, « il nous trempa comme l’acier », me dit Ton Guy. Et, Bolom Ramgoolam le stratège… »

Parlant de ce dernier justement, Bolom Ramgoolam, de qui Ton Guy a beaucoup appris…  Il voulait me parler de la personne qu’il avait côtoyée, pas uniquement du « monstre politique » qu’il était, que l’on connaît.

« …enn bolom malin sa, li ploy ou li sanz ou kouma lamone, koumadir kontroler bis pe sanz kas. Nous, on était hostile à sa venue. On le regardait arriver, on se méfiait ! Qu’allaient faire ces intellectuels de ce Parti – qui a été enfanté par ‘laklas travayer’?  Mais c’était une étape, m’expliqua Ton Guy, il fallait des stratèges pour la suite du parcours. « Ler Rozemont ek Seeneevassen nepli la, c’était déjà la machine bien huilée, ‘Bolom’ was the charioteer. »

Il se souvient de la Rue Desforges, là où habitait SSR.  Il tenait à me parler de sa femme. « Elle était forte ! Bolom so lafors sete so madam, sa personn pa kone. Enn fwa ena pe avoy ros lor lakaz, monn trap Navin monn met li ant mwa koumsa (il me montre), la mo al trouv lafors madam Ramgoolam. Bolom sorti, ek so move karakter (il voulait en découdre avec les manifestants) me madam trap li, fer li rantre deswit. Oblize kalme ! »

  Il se souvient d’une discussion avec SSR (en l’imitant) : «  Dime Guy, to ariv kot enn larivyer, to bizin al lot kote laba, selma li fon, to trouv enn rado, to servi li, me apre ki to fer, to pran rado to sarye ar twa ? » Quand il voulait quelque chose, il l’obtenait !

Tour à tour lorsqu’il me parlait de SSR j’étais  partagée. J’avais ma lecture du parcours du personnage. Rozemont, Curé, Anquetil et tous les autres n’étaient pas des saints non plus. Curé est d’ailleurs un personnage des plus complexes à saisir.   

Rien n’est tout noir, ou tout blanc, j’imagine ! Et je ne suis pas là pour faire le procès de quiconque. Ici il s’agissait de la version de Ton Guy et je voulais tout simplement l’écouter…

Le droit de vote...Aujourd’hui, on a le loisir de se dire « mo pa pou al vote mwa, gaspiyaz sa ». On oublie qu’il fut un temps, il a fallu se battre pour que ce droit s’étende à la majorité. L’acte de « décider pour soi ». Il faut dire qu’en 2018, il n’y a plus ces figures qui vous inspirent. Pourquoi s’engagent-ils en politique ceux-là d’ailleurs ? Que défendent-ils ?

Ton Guy, lui, se souvient de ce moment où « j’ai pu m’associer à ces grands hommes pour offrir à ma mère le plus beau des cadeaux… Seeneevassen fer nou gayn drwa vot. Mo rapel li dir mwa ‘aster al sers ou mama fer li vinn vote’. Pa kapav rann ou mama seki linn fer, mwa monn al sers mo mama, monn fer li vinn enn personne humaine, elle avait le droit de prendre des décisions pour son avenir tout comme le plus grand monsieur, c’était ma plus grande fierté. Elle était devenue une grande dame. » L’émotion est palpable !

Ton Guy aujourd’hui se voit comme un libre penseur. Il aime son Parti, celui qu’il a en mémoire. Il vient toujours rendre hommage à ses camarades rouges « partis trop tôt ». Mais, il ne peut s’empêcher de regarder avec une certaine déception, ces « roderbout » qui ont vidé le Parti de ses valeurs. «  Zot pa konpran narnye sa bannla ! Zot pa kone kot nou sorti. Nou lorizinn, nou listwar. »

« True labour party is slumbering. We need to awake it ! Je parle des valeurs… »

Par contre, « laissons les morts en paix ! Navin invoque les morts mais les morts ne peuvent rien pour lui ». Je remarque que Ton Guy a une affection certaine pour le garçon qu’il a connu, pour l’homme aussi. Mais là nous parlons du Parti Travailliste, et le « navinisme » a causé beaucoup de dégâts. « L’arrogance vous amène la chute, ou nepli ekout personn. »

  Votre souhait pour la nouvelle année, Ton Guy ?

« Get nou gran dimounn kinn fer pou sa pei la. Nou, nou pou kit sima, nou pou kit bann lamone malprop, bann dimounn ki pa posed enn sou onette intelektiel. L’électorat mauricien est mûr maintenant. Auparavant on votait l’image, et avec l’image qu’est-ce que nous sommes devenus ? Des esclaves ! Mo mem ki mo fer, mo al vot 3 lakle. Vot emosyonel. »

Pour Ton Guy il nous faudrait un «  no man’s land politique.  Il ne s’agit pas de Parti. Il nous faut la matière grise. Bann dimounn ki ena enn vizyon pou moris. Tout ce qu’on garde flétrit, tout ce qu’on donne fleurit!  Alors donnez, partagez ! »

Et dans une dernière pensée, Ton Guy conclut  : « Tout mon être salue ces grands combattants. »

Pourquoi ce texte ?

Je voulais saisir un peu l’essence qui anime justement les « combattants » . J’ai bien conscience de m’être aventurée du côté du récit de vie, plus que du récit historique. Mais dans le fond, que vaut l’Histoire, si nous ne l’entendons pas aussi du côté des souvenirs, du vécu, des émotions qu’elle suscite dans les êtres. J’ai eu l’impression de cheminer un peu à leurs côtés. Il n’est pas juste question en effet de « grandes dates » à apprendre par cœur. Le présent a besoin de se lier à son passé pour bâtir l’avenir !

Alors, merci Ton Guy de m’avoir permis de flâner dans les ruelles de votre jeunesse !