ACCIDENT DE SODNAC VARMA/JEANNOT : L’ex-Attorney General Yatin Varma acquitté

L’ancien Attorney General YatinVarma a été acquitté par la magistrate Meenakshi Gayan-Jaulimsing, siégeant au tribunal de Rose-Hill. Il était poursuivi pour l’agression alléguée sur Florent Jeannot à la suite d’un accident de la route, impliquant leurs voitures, survenu le 4 mai 2013 à Sodnac.

Dans son arrêt, la magistrate a conclu que le témoignage de Florent Jeannot et celui de son témoin Ravi Seenundun n’ont pas convaincu la Cour. Elle a retenu les points suivants pour justifier sa décision : le fait que la fracture au bras de Yatin Varma résultant de l’accident ne lui aurait pas permis de frapper son accusateur, que le policier le plus gradé présent immédiatement sur les lieux de l’accident n’a recueilli aucun témoignage dans ce sens et enfin que les rapports médicaux ne démontrent pas que les blessures de Florent Jeannot sont la conséquence d’une agression. Les conclusions de la magistrate dans son ruling sont ainsi libellées : “Hence, given the injuries sustained by Mr Jeannot and the Accused, I find that the medical evidence cannot conclude that the Accused assaulted Mr Jeannot since a fracture resulting in the impact between the Accused’s hand and the dashboard of his car would have led to serious pain and would not have made possible the assault by the Accused on Mr Jeannot.

I have also borne in mind that PS Ramracheea reached the spot of the accident shortly after the said accident. He found no evidence of any assault on Mr Jeannot and no one came forward to report an assault case to him. I consider that should there have been an assault on any party, the party himself or a reasonable witness would have informed PS Ramracheea in his capacity as the main enquiring officer, at the earliest opportunity, on the spot of the alleged incident.

“In view of the above, in view of the inconsistencies in the version of the Prosecution and in view of the credible version of the defence, as well as the medical evidence which do not conclude that the injuries on Mr Jeannot are the result of an assault by the Accused, I find that the Prosecution has failed to establish beyond reasonable doubt that the Accused assaulted Mr Jeannot. I find that the Prosecution has failed to prove its case beyond reasonable doubt. I dismiss the case against the Accused.”Yatin Varma, qui était défendu par Me Yousuf Mohamed, avait dû démissionner de ses fonctions d’Attorney General après son inculpation provisoire dans cette affaire. A sa sortie du tribunal accompagné de pétarades, il a fait une brève déclaration à la presse : “J’ai toujours dit que je fais confiance à la justice. J’accueille ce verdict avec beaucoup de satisfaction. Je tiens à remercier mes amis, les membres de ma famille, mes hommes de loi et mes sympathisants qui m’ont soutenu durant ces moments difficiles.”


 

DÉNOUEMENT QUI CHOQUE DANS L’AFFAIRE VARMA/JEANNOT : Et quid des zones d’ombre !

Pourquoi l’ancien Attorney General a-t-il cherché à négocier avec les Jeannot tandis qu’il clamait son innocence ? Pourquoi a-t-il présenté des excuses aux Jeannot dans le bureau de Maurice Allet ? Pourquoi offrir du champagne et un livre sur le pardon à ces derniers à leur domicile ? Pourquoi la Cour s’est-elle contentée d’un seul témoin tandis qu’une demi-douzaine de personnes avaient parlé de l’agression à la police ? D’où provient la Form 58 versée au dossier en Cour puisque ce n’est pas le document que la police avait remis à Florent Jeannot ? Ces questions sont quelques-unes des nombreuses interrogations qui demeurent après le jugement d’acquittement de jeudi qui a choqué plus d’un. Des flous persistent donc dans le cadre de cette affaire marquée par une suite de rebondissements depuis le 4 mai 2013.
Après les nombreux rebondissements intervenus dans cette affaire, beaucoup de questions restent sans réponse. Le jugement de la Cour est basé sur “beaucoup d’inconsistencies” dans les témoignages de Florent Jeannot et de Ravi Seenundun. Ce dernier est le seul témoin à avoir déposé en Cour sur la demi-douzaine de personnes qui avaient dit à la police qu’elles avaient été témoins d’une agression de Florent Jeannot par Yatin Varma.
Pour rappel, en juin 2013, c’est le Premier ministre lui-même qui avait fini par demander à son ministre de la Justice de démissionner de son poste, après avoir rassuré les éventuels témoins de l’accident et de l’agression de venir déposer en toute confiance à la police. La présence de Yatin Varma au gouvernement constituait un embarras au vu des développements. Dans sa chute, ce proche de Navin Ramgoolam avait entraîné avec lui deux autres membres du gouvernement. Reza Issack, avait alors démissionné comme PPS, et Maurice Allet, alors président du PMSD, quittait aussi la présidence de la Mauritius Port Authority (MPA). Avant d’avoir été blanchis de leur accusation de complot pour pervertir le cours de la justice par le DPP quelques mois plus tard, ils ont l’un et l’autre réintégré leurs postes. Ils étaient intervenus auprès de la famille Jeannot à la demande de Yatin Varma dans le but de convaincre Florent Jeannot de retirer sa plainte pour agression. Le père et le frère du jeune homme avaient aussi été inculpés puis disculpés sous cette même charge.

Allet : “YatinVarma a présenté ses excuses”
“Il (ndlr : YatinVrma) m’a demandé, comme je connaissais Mario Jeannot, si je pouvais arranger une rencontre pour qu’il puisse présenter ses excuses. Par sympathie pour lui, j’ai fait le nécessaire et j’ai organisé une rencontre à mon bureau à la MPA. Ils se sont rencontrés et Yatin Varma a présenté ses excuses”, avait déclaré Maurice Allet au Mauricien de Paris où il se trouvait le 9 juin 2013.
Maurice Allet devait préciser à la police que c’est Subash Gobine, Senior Advisor du PMO, qui avait demandé à Varma de venir le voir pour agir comme médiateur auprès des Jeannot. C’est l’ancien Attorney lui-même qui avait donné le numéro de téléphone de Mario Jeannot à Maurice Allet pour un premier contact établi le 19 mai. Au sujet de la rencontre entre les trois hommes dans les locaux de la MPA, Le Mauricien du 3 juillet 2013 fait état de la déposition de Maurice Allet à la police et précise : “Il (ndlr : Maurice Allet) fera comprendre que les échanges entre Mario Jeannot et Yatin Varma se sont déroulés de manière courtoise et que l’Attorney General avait même présenté ses plus plates excuses au sujet de l’acte d’agression.”

“Pou fane li inn fane”
Reza Issack avait dit qu’il avait voulu rendre service à Yatin Varma qui lui avait demandé son aide et qui lui avait donné le numéro de téléphone des Jeannot. La démarche même de Yatin Varma de faire appel à ces intermédiaires pour approcher la famille pour des négociations et le fait qu’il est  personnellement allé à la rencontre des Jeannot à deux reprises prêtent à confusion. Comme membre du parti au pouvoir, Yatin Varma craignait-il que la justice ne lui soit pas rendue alors qu’il clamait son innocence ? Pourquoi l’Attorney General, qui est aussi avocat, n’a pas laissé l’enquête suivre son cours normal au lieu de rechercher et d’entamer des négociations financières en espérant que Florent Jeannot retire sa plainte à la police ? Ces questions restent entières.
Des enregistrements des échanges ont été réalisés par Mario Jeannot, le père de la victime, en vue de prouver l’existence des négociations. Là encore, certains propos de Maurice Allet restent ambigus. Par exemple, lorsqu’il essaie de persuader les Jeannot d’arriver à un arrangement en affirmant : “Pou fane li (ndlr : YatinVarma) inn fane.” Il est aussi à souligner que les enregistrements n’ont jamais été présentés en Cour puisque l’affaire de complot a été rayée.
Du champagne et un livre sur le pardon offerts par Varma aux Jeannot
Tout en affirmant son innocence, le samedi 15 juin YatinVarma s’est rendu au domicile des Jeannot à Flic-en-Flac en vue de finaliser la discussion entamée plus tôt par Reza Issack en son nom. Une bouteille de champagne et un livre sur le pardon en main en guise de cadeaux à la famille, celui qui occupait toujours le fauteuil d’Attorney General avait vivement insisté pour que l’affaire soit réglée le même jour. Ce soir-là, les parties présentes s’étaient surtout engagées dans une négociation financière.
Le camp Varma/Issack avait précisé à la famille qu’elle devrait “fer en ti voyaz” pour récupérer l’argent auprès de Raj, un ami intime de la famille Varma, en Afrique du Sud. Des sommes atteignant jusque Rs 1,5 m avaient été évoquées. Mais cette fois non plus les négociations n’avaient pas abouti, d’aucuns estimant la somme réclamée par les Jeannot trop élevée. Deux jours plus tard, la nouvelle de cette rencontre révélée par Le Mauricien éclatait comme un scandale et mettait définitivement un terme aux pourparlers.

Le 4 mai 2013, un premier témoin
Ce n’était pas le premier rebondissement dans cette banale affaire d’accident de la route. Survenue au lendemain de l’accident de Sorèze, l’affaire Varma/Jeannot a fait la Une de l’actualité de manière renouvelée. Si l’information de ce 4 mai 2013 concernait la plainte pour agression logée par Florent Jeannot à la police de Sodnac, déjà les premières questions surgissaient. Des interrogations planaient quant à la fracture subie par le ministre à la main droite tandis que sa BMW portait des dommages minimes au niveau avant gauche suivant la collision avec la Honda de Florent Jeannot. Il en est de même pour les ecchymoses et des bosses aux joues, aux lèvres, des douleurs à la tête que la cour a conclu être le résultat de l’accident, plus d’un an après lorsque Florent Jeannot expliquait dans les minutes qui suivirent l’accident que son état faisait suite à l’agression qu’il disait avoir subie de ce conducteur dont il ne connaissait pas l’identité au départ. Et ce en présence d’au moins cinq témoins indépendants.
Ce 4 mai 2013, au croisement des rues Rosier et Trianon 2, il régnait une certaine tension alors que les policiers démarraient l’enquête dans ce carrefour où les indications avaient été effacées par les travaux pour l’installation du système de tout-à-l’égout. Rencontrées sur les lieux le jour même, quelques personnes relataient avoir assisté à l’agression de Florent Jeannot par YatinVarma. Peu d’entre elles témoigneront officiellement dans le cadre de l’enquête.

Craintes de représailles
Ravi Seenundun devait tout de suite se présenter à la police comme témoin. Habitant le voisinage, ce dernier affirmait être intervenu pour séparer les deux hommes et avançait que son geste lui avait valu des menaces du ministre. De son côté, Yatin Varma rejetait avec force les accusations d’agression parlant du traumatisme subi par ses enfants et son père tout en évoquant la fracture qu’il s’était faite lors de l’accident. Pour soutenir ses dires, dans la soirée, son service de presse faisait circuler, auprès des rédactions, une photo du ministre un bras dans un plâtre et son fils sur ses genoux.
Dans les jours qui suivirent, une demi-douzaine d’autres personnes témoignaient dans la presse pour décrire comment ils auraient vu Yatin Varma frapper et insulter Florent Jeannot après l’accident. Mais personne n’osait déposer à la police “par crainte de représailles”. Il avait fallu l’assurance du Premier ministre en personne pour que ces témoins se rendent à la police pour déposer. On se souviendra aussi de l’étrange affaire où un témoin s’était rendu à la police pour témoigner en faveur de Yatin Varma avant de se rétracter. Ce membre du régional 18 du MMM avait dans un premier temps affirmé à son entourage avoir assisté à l’agression.
Lâché par le Premier ministre, Yatin Varma fut admis d’urgence en clinique le 18 juin 2013 suite à ce qu’il devait plus tard décrire comme une tentative de suicide. Ses proches avaient remis aux autorités une bouteille de pesticide qu’il aurait ingurgitée. Mais un rapport de la Government Analyst Division affirmait que la substance n’était pas présente dans le contenu gastrique prélevé sur Yatin Varma lors de son hospitalisation. La question demeure aujourd’hui encore d’actualité: pourquoi un tel test extrême, alors que selon lui il n’a rien fait ?
L’acquittement de YatinVarma est diversement commenté dans l’opinion publique. Entre-temps, le DPP a décidé d’étudier le jugement de la magistrate Meenakshi Gayan-Jaulimsingh pour décider de ce qui suivra.


 

Des observations médicales qui se contredisent
Appelé à la barre des témoins par la défense, l’ancien médecin légiste, le Dr Baboo Surnam a attribué les blessures subies par Florent Jeannot au choc causé par l’accident. Une version que corrobore celle du Dr Joomaye et les observations des deux médecins sont reprises par la magistrate dans son ruling. Le Dr Surnam n’a jamais vu Florent Jeannot personnellement. Le jour de l’accident, le jeune conducteur avait été vu par le Dr Joomaye à l’hôpital Candos après s’être muni d’un formulaire 58 remis par un policier du poste de Sodnac. Par mesure de précaution, il s’était aussi rendu chez un médecin privé, le Dr Goolaub, qui dans son rapport fait mention de : “He was found to be suffering from wound and blows on the face and skull.” Ce médecin, par contre, n’a pas été appelé à la barre des témoins en Cour. Désormais à la retraite, on se souviendra que le Dr Surnam avait fait parler de lui après la mort de Kaya dont il avait autopsié le corps. Son rapport avait été vivement contesté par d’autres professionnels, dont le Dr Ramstein qui avait lui aussi subi des critiques. Autre précision sur ce volet, le Dr Gujallu, aussi ancien médecin légiste, avait, quant à lui expliqué au Mauricien que “la Fracture of neck of metcarpal”, diagnostiqué chez Yatin Varma : “C’est un type de blessures que l’on observe rarement dans des accidents de la route. Si cela arrive, la fracture s’étend à plusieurs métacarpes. Généralement quand il y a fracture d’un seul os, c’est souvent la conséquence d’un coup de poing donné contre un mur, une personne ou n’importe quoi.” Un des derniers éléments troublants dans cette affaire concerne la présence dans le dossier de la Cour d’une Form 58 au nom de Florent Jeannot décrit comme “faux” par Me Badhain. Si motion n’a pas été retenue par la magistrate, le même jour, le PC Purusam du poste de police de Sodnac a confirmé que le Formulaire 58 versé au dossier de la Cour n’était pas celui qu’il avait remis à Florent Jeannot après son accident. L’écriture qui y figure n’est pas la sienne et le document ne porte pas le sceau du poste de Sodnac. Il devait indiquer que sur ce document il est mentionné que c’est un Chief Inspector (CI) du poste de police de Sodnac qui a remis ce formulaire 58. Or, précise le constable Purusram : “Il n’y a pas de CI basé au poste de police de Sodnac.” Cette énigme n’a toujours pas été éclaircie et il existe donc deux Forms 58 portant les références 42236 et 197902 respectivement signées le 4 mai 2013 à précisément 8h38 par le même Dr B. Joomaye. Sur les deux documents le Reason of reference porte la mention “Assault”, et sur le deuxième on précise qu’il s’agit d’un “Road Traffic Accident followed by assault as alledged by patient.”