AMAR DEERPALSING (FÉDÉRATION DES ENTREPRENEURS DE MAURICE) : « Il est plus facile aujourd'hui d'importer que de produire à Maurice »

Pour Amar Deerpalsing, président de la Fédération des entrepreneurs de Maurice, le Budget 2017/2018 envoie « un mauvais signal » aux entrepreneurs, leur disant qu'il est plus facile aujourd'hui d'importer que de produire. Il est « décourageant », selon lui, de constater que Maurice se transforme en « dumping ground ». Cependant, ajoute-t-il, « si elle est implémentée, la mesure concernant le fardeau administratif des entrepreneurs sera d'un grand soulagement ».

Comment trouvez-vous les mesures annoncées dans le Budget 2017/18 ?
Le budget n'est qu'un discours. Nous en avions eu un en 2016, on l'a voté au parlement. Nous sommes assez déçus par rapport aux mesures qui avaient été annoncées et ce qui a été accompli l'année dernière. Le gouvernement avait annoncé neuf mesures pour le secteur des PME, il n'en a accompli que trois ou quatre, et ce sans que les mesures considérées comme étant les plus importantes pour les PME ne soient implémentées. Par exemple, il devait y avoir une fusion entre la SMEDA, Enterprise Mauritius et la NWEC. Elle n'a pas eu lieu.
Cette année, on a mis Enterprise Mauritius et le NWEC de côté, et la SMEDA devient SME Mauritius. Ensuite, les parcs industriels pour les PME n'ont pas été construits, comme annoncé, ni l'agribusiness park à Highlands. Le gouvernement avait annoncé une “tax holiday” aux entrepreneurs dans certains secteurs spécifiques pour les quatre prochaines années. Cette année, on dit que lorsque vous exportez, vous ne paierez que 3% de taxe au lieu de 15%. Ki ou konpran ladan ? Nous sommes supposés ne rien payer. Le gouvernement a lancé un plan de dix ans pour les PME, préparé par le secteur privé. Il est très satisfait du plan et il s'attelle à l'implémenter. En attendant, la SMEDA disparaît il n'y a plus de fusion car il n'y a plus d'Enterprise Mauritius. Nous ne comprenons rien, nous sommes confus.

Que retenez-vous de positif de ce présent budget  ?
Si elle est implémentée, la mesure concernant le fardeau administratif des entrepreneurs sera un grand soulagement pour eux. Il existe environ 400 permis qui sont délivrés par une multitude d'institutions et de ministères. Très souvent, pour lancer un business, vous devez voir du côté de plusieurs institutions, qui se renvoient la balle souvent en arguant qu'il faut obtenir l'autre permis avant de venir ici. Cette nouvelle mesure vient avec une “one-stop shop”, et là, je vois une avancée dans le discours. Reste à savoir comment et quand cette mesure va être implémentée.
Il ne faut pas oublier que nous avons reculé sur l'index de l'Ease of Doing Business, et ce n'est pas moi qui le dis. Lorsqu'on recule sur cet index, c'est dire que le business devient plus difficile. Pour les petits entrepreneurs, ça devient encore plus dur avec le souci majeur qu'est le financement. Nous n'avons rien entendu à ce sujet dans le budget. Il faut toujours des garanties immobilières avant d'obtenir un prêt et je ne vois aucun assouplissement. Donc, aucun encouragement pour les PME.

Quel est, selon vous, le plus grand problème économique à Maurice  ?
La croissance et le chômage. Il n'y a pas 50 solutions pour les résoudre, mais une seule, qui est l'investissement privé. C'est ce qui manque car c'est cet investissement qui amène la croissance durable, l'emploi durable, le développement durable et la modernisation durable. L'investissement de l'État dans les infrastructures publiques ne dure qu'un laps de temps – il n'est pas durable. Par contre, l'investissement du privé dans une entreprise est durable. L'emploi durable va être créé, la croissance augmentera. Pour ce faire, il faut faciliter le business. Or, je ne vois rien dans le budget qui encourage les entrepreneurs, particulièrement les PME, qui rencontrent plus de difficultés pour avoir recours au financement.
De l'autre côté, il n'y a pas eu de gain de productivité au niveau de notre base industrielle ; s'il y en a eu, ce sont les grandes entreprises. Les PME, elles, ont reculé. Lorsque la productivité recule, notre compétitivité aussi recule. Nous devenons moins compétitifs sachant bien que nous n'avons aucun filet de protection qui nous protège sur le marché local ni aucun accord préférentiel dans les pays où nous exportons nos produits. Aujourd'hui, nous sommes en compétition directe avec tous les pays producteurs, et le gros désavantage d'être à Maurice, c'est qu'il n'y a aucune matière première ici. En outre, nous sommes loin de nos marchés traditionnels.

Comment faire dans ce contexte  ?
La situation est déjà mauvaise, l'exportation ayant régressé de 10/11%. Vous savez combien il est difficile, année après année, d'avoir une croissance de 1/2% ? Cela avec beaucoup de difficultés et d'investissements de la part du BoI et d'Enterprise Mauritius. Ils font beaucoup d'efforts mais en un an, l'exportation a quand même reculé. Nous ne faisons pas ce qu'il faut pour encourager le transfert de technologies. Nous opérons toujours comme avant alors que le monde évolue. Ce qui fait que nous allons nous retrouver davantage en difficulté dans le futur.

Aviez-vous formulé des propositions au ministre des Finances  ?
Oui, nous avions demandé des mesures par rapport aux problèmes qui ne dépendent pas des finances, mais qui allégeront le fardeau administratif des entrepreneurs. Nous constatons que cela a été annoncé en partie dans le budget. Nous avions aussi demandé à faciliter le business sur le plan financier et de l'investissement. Nous ne voyons rien de ce côté.

Comment s'annonce la prochaine année financière pour les petits entrepreneurs  ?
La situation continuera à dégénérer parce que notre base industrielle, par rapport au PIB, a chuté de 25/27% à 18%, mais elle est toujours le pilier de l'économie. Le gouvernement s'est basé sur la Vision 2030 pour préparer son budget avec l'objectif de la ramener à 25/27%. Pour ce faire, il faut investir davantage dans des machines, dans la technologie et construire de nouvelles entreprises afin de pouvoir exporter.

Il y a quand même sept points à monter…
… pour revenir là où nous en étions il y a quelque temps. Cela n'arrivera pas parce qu'il n'y a rien dans le budget qui encourage les entrepreneurs. Il n'y a aucune mesure en leur faveur. La situation, soit elle reste telle quelle, soit elle dégénère davantage. Comme je l'ai dit, l'investissement privé est en recul. Si on veut arriver à une bonne croissance, il faut investir. Le budget dit qu'on va accélérer la croissance pour que Maurice entre dans la ligue des pays à hauts revenus. Cela ne peut se faire avec une croissance de 3,8%. Il nous faut absolument avoir une croissance de plus de 5% et nous ne l'atteindrons pas sans investissements.

Quels autres manquements trouvez-vous dans le budget  ?
L'argent ne manque pas à Maurice. Je m'explique : les banques doivent avoir 9% de réserves, selon les “guidelines” de la Banque de Maurice, par rapport à leurs dépôts. Or, elles disposent de plus de 11% de réserves, ce qui fait que nous avons une masse monétaire inutilisée sur le marché, valant plus de Rs 13 milliards. Les banques n'arrivent pas à trouver des projets à financer ou leurs clients, dont des entrepreneurs, n'arrivent pas à offrir les garanties nécessaires afin de pouvoir obtenir des prêts. Pour les PME, c'est plutôt elles qui n'arrivent pas à offrir les garanties. Les PME peuvent produire davantage, mais elles n'ont pas les moyens de le faire. Elles peuvent obtenir plus de commandes, mais comment produire sans financement  ?
Nous avons aussi un autre souci par rapport au marché local. Nos entrepreneurs ne sont pas sur le même pied d'égalité que les importateurs de produits étrangers. Les producteurs locaux doivent respecter des lois qui ne s'appliquent pas aux produits importés. Ce qui ne les encourage pas à produire, avec toutes les difficultés qu'ils ont à produire, voire acquérir de la main-d'œuvre, un emplacement, des équipements, la technologie, etc. On envoie un signal aux entrepreneurs en leur disant qu'il est plus facile aujourd'hui d'importer que de produire. Vous n'avez qu'à faire venir autant de conteneurs que vous voulez de n'importe quel pays, sans restriction aucune, et le tour est joué.

C'est ce que font beaucoup de gens en ce moment…
Exactement. Voilà la raison qui explique pourquoi nous sommes en train de perdre notre base industrielle. Nous avions fait une proposition en ce sens, car il n'est pas possible de faire de Maurice un “dumping ground”. Il faut mettre de l'ordre, il faut respecter les normes pour que les fabricants soient protégés quelque part et qu'au moins, ils soient sur un même pied d'égalité avec les produits importés. Donc, tout cela est décourageant.