Les six heures d’auditions du témoin Raffick Goolfee dans le cadre de la réouverture de l’enquête sur la fusillade meurtrière de la rue Gorah Issac du 26 octobre 1996 ont été axées sur deux aspects majeurs, soit les contacts de Toorab Bissessur en 1997 et la séquence des événements du 25 octobre 1996 à Plaine-Verte. Sur la base des informations révélées par ce témoin majeur et ancien compagnon de Swaleha Joomun, le dénommé Toorab Bissessur, un des protagonistes dans ces incidents politiques meurtriers, avait été reçu à sa demande à la State House par l’ancien président Cassam Uteem et à River Walk par Paul Bérenger dans la même matinée. Il a reconstitué dans les moindres détails les circonstances ayant abouti à sa rencontre avec Toorab Bissessur et à ses démarches en tant qu’intermédiaire. Il a épargné l’ancien Premier ministre, Navin Ramgoolam, en s’appuyant sur les confidences de Paul Bérenger en marge des tractations pour faciliter la fuite de Toorab Bissessur à Madagascar en 1997. Dans la conjoncture, il devient de plus en plus évident que les noms de l’ancien président de la République Cassam Uteem et de l’ancien Junior Minister au Prime Minister’s Office, Dan Bhima, viendront s’ajouter à la liste de témoins potentiels à être entendus dans la “Gorah Issac Prove Revisited”.
D’emblée, un des constats dressés par le témoin Raffick Goolfee est que le dossier principal de la précédente enquête sur le triple meurtre politique de Zulfikhar Bheeky, Babal Joomun et Yousouf Moorad comporte des « trous en termes de documents déjà versés, mais portés manquants ». « Saki mone konpran, seki ena dokima ki intrasab kuma bann “statements”. Nek ena bann OB depi bann stasyon lapolis », a-t-il fait comprendre au Mauricien à sa sortie du QG du Central CID? où il a eu l’occasion de revenir sur les principales étapes de cette affaire, qui hante le pays depuis bientôt 20 ans.
Le volet des rencontres de Toorab Bissessur avec les plus importantes personnalités du pays en 1997 en vue de quitter le pays pour s’exiler à Madagascar afin d’y refaire sa vie après l’épisode Gorah Issac a retenu l’attention lors de l’audition d’hier. Raffick Goolfee a fait des révélations aux enquêteurs du Central CID au sujet des premiers contacts avec le dénommé Toorab Bissessur. « À cette époque, Shakeel Mohamed avait logé un “case civil” en cour contre Paul Bérenger, qui l’avait accusé directement dans l’affaire Gorah Issac. J’accompagnais le leader du MMM en cour par mesure de sécurité car des partisans du Hizbullah s’y rendaient. Ene zur, dan lakur, Toorab Bissessur ine gliss ene papye ar mwa ek ene nimero telefon », dit-il.
Lors de la conversation téléphonique subséquente, Toorab Bissessur avait fait part de ses difficultés et de son désir de passer aux aveux au sujet de la fusillade meurtrière. « Toorab dir mwa li dan difikilte terib et ki li ena tou feedback lor Gorah Issac et bizin vine zwen li », poursuit-il. Le lieu de rendez-vous fixé était un lieu de prières dans les hauts des Plaines-Wilhems. Mais une condition express était que le témoin devait être accompagné de Swaleha Joomun, la veuve de Babal Joomun.
En guise de précaution, Raffick Goolfee avait pris contact avec un haut gradé de la police pour décider de la marche à suivre. Une fois sur les lieux, Toorab Bissessur devait se déguiser pour entrer dans la voiture, qui s’était dirigée vers La Marie. C’était très tôt le matin. « Lors de la conversation, Toorab Bissessur m’avait fait comprendre qu’il rencontrait d’énormes difficultés là où il habitait à Mont-Blanc. Li dir mwa li pe fer ene demars pour alle Madagascar pui alle refer so lavi. Li azute ki li anvi zwen ene dimoune apolotic », ajoute-t-il, en indiquant que par « personnalité apolitique », il avait compris qu’il s’agissait de l’ancien président de la République, Cassam Uteem.
« J’ai pris contact avec l’ancien président Uteem et lui ai expliqué les raisons de cet appel. Line dir mwa : “Amène li tu de swit” », confirme Raffick Goolfee. À l’entrée principale de la State House, à la demande de la sentinelle de la Special Mobile Force, Toorab Bissessur, Raffick Goolfee et Swalhea Goolfee devaient apposer leurs signatures au livre officiel pour y avoir accès. Toutefois, pour les échanges à la State House, Swaleha Joomun n’a pas été admise.
« Dan Reduit, Toorab Bissessur ine kumans rakonte banne zafer lor hold-up ek lezotte zafer. Li dir presidan guette televisyon dan trwa zur ou pou gagn ene nuvel lor ene hold-up labank. Sa misyon-la ti ine fini prepare. Sa moma-la, Cassam Uteem tus mo lipie anba latab. Lerla li dir Toorab arret koze lamem », se rappelle encore Raffick Goolfee, comme si c’était hier. L’ancien président de la République devait appeler un des membres de la SMF affecté à son service en ordonnant : « Pran li alle. Mo pa pou koz ar li ankor. » Il devait être 10 h 30 quand les deux devaient regagner la voiture pour quitter la State House.
Devant la tournure des événements, la possibilité de faire appel à Paul Bérenger avait été arrêtée. Une fois à River Walk, Swaleha Joomun devait encore une fois rester dans la voiture, Toorab Bissessur donnant des détails en sa possession sur la nuit du crime rue Gorah Issac au leader du MMM en présence de Raffick Goolfee. « À ene moma, Paul Bérenger dir li “stop lamem, Raffick to pran li to alle, kit li dan so plas” », affire le témoin. En route, Toorab Bissessur avait exprimé son intention de reprendre contact avec Cassam Uteem en vue de bénéficier de l’utilisation d’un téléphone cellulaire.
Raffick Goolfee a confirmé que Toorab Bissessur avait recherché de l’aide pour quitter Maurice et s’installer à Madagascar. « Sa demande pour un container de tissus en vue de le revendre dans la Grande Ile n’a pas été entretenue. Mais il était question d’une somme d’argent. Apre, Paul Bérenger ti fer mwa konpran ki Navin (Premye minis) pale koste ek sa zafer-la. Li pe liaise avec Dan Bhima », a-t-il fait ressortir dans sa déposition.
Le témoin ajoute qu’après un certain temps, il devait recevoir un appel téléphonique de Toorab Bissessur, qui était rentré en catastrophe de Madagascar. « Toorab ti appel mwa depi laeropor et line dir lwa li ine return Moris. Move problem et li dir mwa vin rode li », a-t-il fait comprendre en substance sur l’épisode de Toorab Bissessur.
Raffick Goolfee a également été entendu sur les graves incidents entre des partisans du Hizbullah et des activistes de l’alliance PTr/MMM le vendredi 25 octobre 1996, précédant les élections municipales dans les cinq villes du pays. Il a réitéré que lors des rassemblements du Hizbullah, des menaces directes contre sa personne et contre Babal Joomun avaient été proférées. « Alle ekut ban anrezistreman NIU ki ekziste depi bann meeting Hizbullah dan Site Martyia ek lari Diego Garcia », devait-il indiquer.
« Auparavant, devant la détérioration de la situation, j’avais téléphoné à Celh Meeah en vue de ramener le calme. Cehl Meeah ti dir mwa : “Mo pe desann ! Gard tou kalm” », déclare Raffick Goolfee, qui affirme qu’il avait craint le pire car « ene de bann dirizan de Huzbullah ti dir fer desann bann zarm ». Les échanges entre les deux parties, d’une part Raffick Goolfee, l’ancien ministre Sam Lauthan et le député Mahmade Nanhuck, et de l’autre Cehl Meeah avec, à ses côtés, Toorab Bissessur notamment. Il a fait aussi fait état d’un appel téléphonique à son domicile vers 17 h ce même vendredi 25 octobre, lui conseillant de ne pas prendre de risques en sortant de son domicile dans la soirée.
Malgré toutes les précautions prises au niveau des activistes de l’alliance PTr/MMM, la fusillade allait éclater vers 3 h 10 du matin le 26 octobre rue Gorah Issac, à Plaine-Verte, Zulfikhar Bheeky, Babal Joomun et Yousouf Moorad tombant sous les balles de ce qui était connu comme « L’Escadron de la Mort ». À la question des enquêteurs du Central CID au sujet du rôle de Shakeel Mohamed dans les incidents de la nuit du 25 au 26 octobre 1996, Raffick Goolfee a tout simplement déclaré : « Alle guett Paul Bérenger. Li pou donn ou ranseignema. »