Malgré la précarité de leur logement et les épreuves de la vie, des femmes rencontrées à Poste-Lafayette refusent de se confiner dans la morosité. Elles trouvent le temps de se faire plaisir et de s’évader de leur quotidien. Pour ce qui est de l’évasion, elles ont trouvé en Facebook un mode qui leur plaît bien. Ces mères de famille qui combattent au quotidien pour faire bouillir la marmite rappellent qu’elles ont aussi droit à la détente, car la précarité ne peut faire obstacle au bonheur.
Comme chaque après-midi, Sheila, 33 ans, rentre chez elle après une longue journée de travail. Elle est femme de ménage. Comme chaque après-midi, si elle croise Géraldine, une autre trentenaire, dans une des petites allées de Cité Perdue, elle s’arrêtera pour un brin de causette. Ces deux-là sont les meilleures amies du quartier. Quand elles se voient, comme ça, sans rendez-vous, elles se racontent tout. Les ennuis, les préoccupations, il n’en manque pas, et les discussions de filles.
Sheila lui parlera aussi de son “programme” du week-end. Elle a toujours un plan de prévu. Se détendre ou encore son moment de loisir, elle y tient, car elle y a droit. Le bonheur et le plaisir n’appartiennent pas qu’aux autres, à ceux qui sont mieux lotis que Sheila, Géraldine ou encore Primerose, Maryline et Devi, des femmes de plus de 30 ans et mères de famille vivant dans des logements précaires dans cette cité qui porte bien son nom, cachée derrière des filaos et autres végétations. Personne ne pourrait deviner son existence en traversant le village côtier de Poste-Lafayette. La plupart des familles vivent dans des maisons en tôle construites sur des terres de l’État. Il y a des familles qui y sont depuis des années et d’autres fraîchement arrivées.
Quand nous sommes allés à la rencontre de ces femmes, elles nous ont parlé de bonheur et d’évasion, les yeux pétillants. D’habitude, quand elles sont invitées à s’exprimer, c’est pour raconter leurs conditions de vie, les problèmes auxquels elles ont à faire face au quotidien. Pourtant, la précarité n’exclut pas pour autant des instants de joie. Il est encore difficile pour beaucoup d’imaginer une antenne parabolique sur le toit rouillé de la pièce en tôle d’un squatter. Ce dernier devrait avoir d’autres priorités que de payer un abonnement mensuel, dirait-on.
C’est Sheila, mère de trois enfants, qui commence par balayer les préjugés et critiques d’un revers de la main. « Si d’aucuns pensent que nous n’avons pas droit de nous amuser à cause de notre situation sociale et économique, et bien je leur tendrai la main et je leur demanderai de me suivre. Je leur montrerai comment on peut passer des moments de joie autour d’un simple repas, que nous pouvons rire en famille », dit la jeune femme. Et de faire comprendre : « Mes problèmes et les obstacles que je dois franchir chaque jour sont dans ma tête. Mon sourire il est sur mon visage et c’est ce qu’on voit en premier. » De son côté Primerose, 46 ans, aide-couturière, précise : « Nous ne sommes pas pauvres ! Nous avons de quoi manger tous les jours. Il y a bien pire que nous. Ce qu’il nous manque c’est une maison solide. »
« Profiter de chaque instant »
Géraldine, le verbe facile, poursuit : « Quand il n’y a rien dans la cuisine, nous attendons la marée basse et nous allons ramasser des mollusques. Il y a des jours où nous pêchons. Nous mangeons du poisson frais (rires). Il y a toujours des légumes ou des brèdes dans le jardin de l’une ou de l’autre. Zame nou pou res san manze ! » Il y a dans la communauté, disent-elles, un élan de solidarité spontané. Ça aussi c’est un élément de bonheur à leurs yeux. Pour ces femmes, la conception du bonheur est de se réveiller chaque matin et se dire qu’une nouvelle journée pleine de promesses s’offre à elles. Leurs enfants, nombreux ou pas, grands ou petits, mariés ou célibataires, leur procurent, disent-elles, un bonheur inestimable. Certaines parlent de leur travail ou des petits instants de la vie qu’elles apprécient sans modération. Ayant surmonté un chapelet d’épreuves, Sheila confie que « le fait de savoir que j’ai des capacités, dont celle d’affronter la vie, me rend heureuse. »
« Je ne veux plus penser qu’aux problèmes. Je veux profiter de chaque moment. Akoz samem mo lor Facebook », lance Maryline, non sans provoquer les éclats de rire de ses amies. Depuis que le réseau social est entré dans la vie de certaines, elles ont découvert un mode d’évasion qui, disent-elles, leur fait du bien. Devi nous montre des photos qu’elle a postées. Séparée de son mari, elle bénéficie d’une allocation et vit dans une pièce en tôle qui n’est pas connectée à l’électricité.
Quand elle ne s’acquitte pas de ses tâches ménagères ou qu’elle n’accompagne pas sa fille (femme de ménage) aînée au travail, Devi navigue sur Facebook: Sinon, elle s’achète des forfaits et clique sur YouTube pour regarder des clips. Selfies, fêtes familiales, pensées positives, prières, messages les femmes de Poste-Lafayette ne ratent aucune occasion pour afficher leur mood du moment sur Facebook. Même que Devi compte ses Likes ! « Facebook nous permet de nous informer. Par Facebook mem ki monn aprann ki enn madam 62 an finn gagn enn ti baba ? Sinon mo pa ti pou konn nanye. » « Nou pa lir, nou pena televizion, be se par portab ki nou aprann ki pe pase dan pei », dit Sheila.
Il n’y a pas que les nouvelles du pays qui les intéressent. Géraldine aime danser. C’est sa passion. D’ailleurs, elle voudrait enseigner les pas de danse qu’elle maîtrise aux enfants et aux femmes de la communauté. Pour pallier l’absence de loisirs dans le coin, elle pense que des cours de danse seraient une activité qui attirerait beaucoup de jeunes. En attendant de pouvoir concrétiser son rêve, c’est dans des fêtes familiales qu’elle montre son talent. Pique-niques, rassemblements familiaux, fêtes: nos interlocutrices racontent qu’elles prennent souvent l’initiative d’organiser des activités de détente rien que pour le plaisir de célébrer la vie malgré ses difficultés et ses épreuves.