À Maurice, il y a des traditions malheureuses qui ont la vie dure. Cinquante ans après l’indépendance, le pays reste en effet englué dans un immobilisme politique, tant de par son absence de renouvellement, au niveau des partis comme de leurs idéologies, que par cette inopportune omniprésence de politiciens de tout poil en toute occasion, de la simple pose de première pierre d’un complexe sportif à l’inauguration d’un projet de plus haute facture.

Mais si l’on peut toutefois accepter les motifs précités pour y aller de propos résolument orientés, quand bien même leur aspect démagogique n’échapperait à personne, l’on se doit cependant de dénoncer les déclarations politiques prononcées lors de célébrations ou d’événements religieux ou à caractère culturel. Évidemment, certains diront qu’il ne s’agit là finalement que de folklore – politique, soit – mais de folklore tout de même.

Pour autant, cette propension à chercher à galvaniser les foules dans ce type d’occasion autour d’un thème (politique) aussi antagoniste à la spiritualité et à la culture interpelle à un plus haut point. Cette manière de mettre à profit de pareils événements pour asservir la cause des orateurs revêt d’une potentielle dangerosité, tant les éventuels dérapages – faut-il le rappeler véritable marque de fabrique de nos politiciens – peuvent avoir de douloureuses conséquences. Dans un pays à la complexité multiculturelle si remarquable, façonnée par seule- ment quelques décennies d’un « vivre-ensemble » indépendant, il va en effet sans dire que le moindre mot prononcé – intentionnellement ou simplement sujet à double interprétation – pourrait altérer notre fragile tissu social, voire même mettre carrément le feu à la poudrière communautaire. Aussi ce type de propos doit-il être sciemment posé, calculé et dûment réfléchi.

Ce qui fait craindre le pire, justement, c’est l’amateurisme consternant de certains orateurs, ces derniers ne maîtrisant manifestement pas plus leur sujet que la langue qu’ils auront choisi d’utiliser, pourtant nombreuses dans notre beau pays (autant dire qu’ils ont le choix).

Ces écarts de langage, nous y avons tous assisté, que ce soit directement ou à travers les enregistrements diffusés sur les médias, consentis ou non. Rappelons ainsi le dérapage verbal de l’ancien ministre Showkutally Soodhun lors d’une réunion nocturne, où ce dernier avait formulé ses réserves – et il s’agit là d’un euphémisme – envers une certaine communauté de la population quant à l’attribution de logements, et ce alors qu’il occupait encore le maroquin des Terres. Bien entendu, il ne s’agit ici que d’un exemple parmi tous ceux qui jalonnent l’histoire récente. Nous aurions en effet tout aussi bien rappelé les « femel lisien », « mo pou touy li » et autre « p… », ce dernier mot ayant été lancé par l’ancien Premier ministre, Navin Ramgoolam, lors d’un meeting il y a quelques années, sans que personne ne sache encore aujourd’hui s’il s’adressait alors à son micro ou à l’une de ses proches collaboratrices.

Si toutes ces invectives porteraient plutôt à sourire, si ce n’était qu’elles sortaient de la bouche de personnalités occupant les fonctions les plus sérieuses au sommet de l’État, elles invitent néanmoins au questionnement sur la maturité politique des intervenants. C’est un fait, plutôt que d’intervenir en public en « s’improvisant improvisateur », beaucoup feraient mieux de s’en tenir aux discours préalablement préparés, par eux ou leurs proches collaborateurs, sans chercher à s’en éloigner d’un chouïa. En d’autres termes, ceux-ci feraient mieux de garder leur langue dans leur poche plutôt que de sortir leur volatile organe buccal à tout va, que ce soit d’ailleurs sur une estrade face à un micro ou devant la caméra de leur smartphone en pleine Assemblée.

Pourtant, il semble acquis que nos décideurs sont parfaite- ment au courant des risques qu’ils encourent en laissant libre cours à leurs pochades verbales lors de leurs interventions publiques. Pire : ils savent aussi que ces mêmes diatribes politiques n’ont pas leur place dans les événements à nature spirituelle ou culturelle. Pour preuve, les membres du gouvernement actuel, dans leur manifeste électoral, en 2014, avaient affirmé à leurs partisans qu’une fois au pouvoir, ce genre de propos serait non seulement banni de ce type de manifestation mais, mieux encore, qu’ils n’y interviendraient jamais publiquement, quand bien même en seraient-ils les invités d’honneur. Mais comme le dit l’adage, chasser le naturel et il revient rapidement au galop, en atteste la première intervention post-scrutin de sir Anerood Jugnauth lors de la Fête du Printemps 2015. Comme quoi, il y a des traditions que l’on n’est pas prêt de voir disparaître