DARMA MOOTIEN ET GASTON VALAYDEN : “Nos politiciens sont des héritiers des Britanniques”

Le théâtre est un acte politique. Gaston Valayden et Darma Mootien expliquent pourquoi et comment. Scope interroge ces deux hommes de scène sur la portée que peuvent avoir les créations de la Trup Sapsiway. Un lieu d’émotions et de réflexions. Ils lèvent un coin du rideau, qui sur son parcours, qui sur ses aspirations.
Darma Mootien et Gaston Valayden ont créé la Trup Sapsiway en 2000. Ils ont été voisins d’enfance à Stanley (Rose-Hill) et par la suite membres de la Mauritius Drama League. Ils ont eu besoins de nouvelles choses, de nouvelles expériences. Gaston Valayden en avait assez de Shakespeare et de Molière et tout le tintouin ! “J’ai archi-joué Shakespeare, Molière, Racine, Robert Bolt…” Il a voulu créer de nouvelles pièces qui mettraient en valeur l’écriture mauricienne, la société mauricienne.

Une création de Sapsiway est-elle un conditionnement de l’esprit ?
Gaston Valayden (GV) : Je ne dirais pas ça. C’est une façon de voir la société. Tout le monde ne voit pas le monde avec les mêmes yeux, la même sensibilité. Je me suis posé une question, et je me la pose toujours : c’est quoi, l’humanité ? Cela a abouti à notre première création, Baraz (2001). Cette pièce est toujours d’actualité. Elle parle de ce qui se passe : la division de la société par les politiciens en se servant du communalisme, du racisme, du sectarisme. Et de bien d’autres mots finissant en “isme”. Tout cela veut dire la même chose. Cela nous ramène au divide and rule des Britanniques. Nos politiciens sont des héritiers des Britanniques.

Le théâtre est-il un acte politique ?
Darma Mootien (DM) : C’est aussi un acte politique ! Car tout ce que nous faisons est au fond un acte politique. Tout ce que l’on fait est politique, lorsqu’on influence les autres et la vie des autres. Les gens ne ressortent pas indifférents d’une pièce. Ils ressentiront certaines émotions et adopteront peut-être certains comportements et réfléchiront. Le théâtre que nous faisons à Sapsiway donne à réfléchir.
GV : C’est quoi la politique, au juste ? Je crois que cela se résume à comment gérer la société. C’est aussi prévoir ce qui se passera. Je ne rentrerai pas dans la politique politicaille car, pour moi, politique rime avec liberté. Je ne crois pas aux hommes politiques. Je les respecte. Ils ont leurs idées à eux; je demande que les politiciens me respectent aussi. J’ai le droit de ne pas aimer ce qu’ils font; ils ont le droit de ne pas aimer ce que je fais. C’est cela, la liberté.

Darma Mootien, vous étiez un des rédacteurs en chef du journal politique Le Militant. Pouvez-vous en dire davantage à ce sujet ?
Un des rédacteurs en chef ! En rentrant à Maurice après mes études, je fais des petits boulots à gauche et à droite. J’étais déjà dans la politique depuis longtemps. J’étais proche du MMM depuis sa fondation. Et, au même moment, Dev Virahsawmy sort de prison et vient aussi enseigner à Flacq. On voyageait chaque matin et chaque après-midi dans le même bus. J’intègre le MMMSP à ses débuts. J’ai intégré officiellement Le Nouveau Militant en 1982 comme un des rédacteurs en chef, avec Amédée Darga et Subash Gobine. Il y avait trois rédacteurs et un directeur, qui était Jean-Claude de l’Estrac. Il n’y avait pas un seul rédacteur en chef; on était une équipe de trois.

Et si vous deviez reprendre la plume du journaliste, que diriez-vous à propos de ce qui se joue dans le pays ?
Beaucoup des choses… Je n’ai pas abandonné ma plume; je suis en train de préparer quelque chose en ce moment pour la tribune du Mauricien. Ce qui se passe actuellement est très triste, et je pense qu’il faudrait plus de réactions des citoyens mauriciens. Pas juste des paroles.

Trouvez-vous certains Mauriciens apathiques ?
DM : Apathiques, le mot est peut-être fort. Les Mauriciens pensent et ils s’expriment. Mais pourquoi n’y a-t-il pas d’actions ? C’est peut-être parce que l’encadrement nécessaire manque : syndicats, groupes sociaux, groupes professionnels… comme si tout cela s’est éteint, s’est endormi ces dernières années. Parce que des dirigeants de ces groupes se sont comportés comme des politiciens. Ils ont commencé à faire de la politique. Ek kan fer politik, sakenn rod so bout ! Si le citoyen mauricien était mieux encadré, la vie politique ne serait pas comme elle est aujourd’hui…

Remontons sur les planches de vos débuts.
DM : J’ai commencé le théâtre à 9 ans. Je remplaçais quelqu’un qui s’était cassé la main. Je suis monté sur scène pour la première fois dans une saynète de Robin des Bois, et ça n’a pas arrêté… À l’époque, il y avait des social clubs. Gaston faisait partie des Second Tamil Scouts et j’étais membre du Tiruvalluvar Circle.
J’ai enseigné au début des années 1970 au collège Eastern de Jeetah à Flacq pendant un moment (1971-1972) et j’habitais chez les parents de Barlen Pyamootoo à Boulet Rouge (Flacq). La mère de Salogi (la défunte mère de Barlen Pyamootoo) et la mienne étaient sœurs. (Ndlr : L’écrivain Barlen Pyamootoo a écrit un roman qui paraîtra incessamment. Nous y reviendrons.)

Est-ce exact que vous aidiez votre cousine à lire et à écrire ?
C’est vrai que les après-midi, après l’école, j’aidais ma cousine. Voilà pour la petite histoire. J’enseignais à Flacq avant d’intégrer l’Université de Maurice, après mes années de collège (collège du Saint-Esprit). Après l’Université de Maurice, je vais faire Sciences Po à Paris, presque par accident… Je me suis rendu en France comme touriste; je suis resté sans papiers pendant six mois. Je suis revenu à Maurice après mes études. J’ai intégré par la suite l’Université de Maurice comme chargé de cours à temps partiel. Je donne des cours de communication et de sciences politiques.

Et les émotions dans tout cela ?
GV : Les êtres vivants sont émotifs. Je parle non seulement de l’Homme, mais aussi des animaux et des plantes qui cherchent le soleil. Nous sommes tous émotifs car nous sommes vivants. L’être humain a plusieurs façons de réagir : il y en a qui rient, d’autres qui pleurent. Et il y en a qui sont silencieux. Toute forme de réaction est émotive. Le théâtre a recours aux émotions de l’être humain. Certains seront insensibles à la pièce Le Neveu parce que cela ne les concerne pas. C’est une réaction possible, mais ce ne sera pas la réaction d’une personne qui a été témoin d’un événement semblable. L’absence de réaction ne veut pas dire que la scène n’est pas en résonance avec ce qui se passe dans ses pensées. Et qu’on le veuille ou non, cela l’interpellera. L’interpellation est une émotion.