ELLES VENDENT DES LÉGUMES À LA SAUVETTE : Braver le froid et la loi pour quelques roupies

Dure réalité que celle de ces femmes âgées qui vendent des légumes à la sauvette sur la gare de Curepipe pour subvenir à leurs besoins et ceux de leurs proches. À même le sol, sur un morceau de carton ou dans leurs paniers, ces marchands “hors la loi” prennent des risques pour se faire un peu d’argent.
Le visage de Kamla est crispé. Ses yeux scrutent le moindre recoin car “bann misie-la inn desann”. L’alerte a été lancée alors que cette habitante de Nouvelle France venait de prendre possession de quelques centimètres d’un trottoir. En ce vendredi après-midi, elle est sous tension et peu disponible à se confier à Scope. À 67 ans, ses pas sont ralentis par le poids de ces trois sacs remplis de bananes, d’haricots verts, de bred, de pommes d’amour…
La crainte de se faire confisquer son précieux stock la plonge dans l’angoisse. Cette fois, elle a été chanceuse, en rasant les murs des petits commerces pour échapper aux policiers. “Tou ti pou bon zordi si bann-la pa ti debarke. Pena lapli ek mo ti pou kapav fer enn meyer lavant ki sa bann dernie zour-la.” Cette vendeuse à la sauvette n’hésite pas à braver le temps pluvieux, venteux et glacial; son terrain de chasse se situe dans la région curepipienne. Contrainte d’arrondir les fins de mois, elle ose chaque jour ce jeu du chat et de la souris.

“Proprieter finn desid pou ogmant lwaye”.
Quartier Militaire, Rose-Belle, Grand-Bois : ces femmes aux cheveux grisonnants qui opèrent régulièrement près de la gare routière vivent les mêmes situations. Farzila a du mal à se déplacer. Elle dépose sur un des bancs de la gare les paquets de pistaches, gram et autres petites friandises, qu’elle vend tous les jours. Un métier qu’elle exerce depuis trois ans. Elle en demande Rs 5 à Rs 10, jamais plus, car “cela me permet d’avoir beaucoup de clients fidèles”.
À 64 ans, elle n’a pas d’enfants. “Heureusement, car je ne sais pas comment je ferais.” Elle s’est camouflée sous d’épaisses couches de pulls, d’un bonnet et d’un foulard cachant la moitié de son visage. Ses pieds étant trop enflés, elle n’a pas eu d’autre choix que de porter des savates. Elle grimace et gémit quand elle se lève pour servir les clients. “Sciatique, problem leker, cholestérol, diabète. Lalis-la bien long” dit-elle. Des complications de santé qui pèsent lourd dans ses dépenses mensuelles. Cette année, elle a eu des charges qu’elle n’attendait pas : “Proprieter finn desid pou ogmant lwaye.”

Des pros du système D.
Devianee, 62 ans, ne s’en sort plus. Ce qu’elle gagne ici chaque jour est “une misère”, mais pas au point de la décourager d’effectuer le trajet de Grand-Bois pour “ce petit rien” que lui rapporte la récolte des légumes de son jardin. “Kouma pou viv avek zis enn ti kas pansion ?”, surtout que le pouvoir d’achat ne cesse d’augmenter. Avant d’être vendeuse à la sauvette, elle a été laboureur, femme de ménage et couturière. Des petits boulots qui ne lui ont pas donné droit à une retraite. Sa pension, elle la doit à son mari, décédé. “Si je n’avais pas été veuve, je me serais retrouvée sans rien, à la rue. J’ai une certaine chance dans mon malheur. Me mo ena zanfan ki ankor lekol e ki pe lir. Mo bizin travay ziska zot reisi fer zot lavenir.”
Les histoires comme celles de Devianee sont nombreuses. Ce sont celles de femmes, pour la plupart, devenues pros du système D, n’hésitant pas déployer des étals à la sauvette pour améliorer leur quotidien. Et, par la même occasion, celle des clients, comme le souligne Kamla. En proposant de vendre des barquettes de légumes prêtes à cuire, “j’aide et je facilite la vie des gens qui travaillent et qui ont très peu de temps en rentrant à la maison”.

Pas d’autre choix.
Faire fi des lois, même si cela consiste à faire des ventes sans autorisation sur le domaine public, n’est pas une partie de plaisir. Pour écouler sa marchandise, Devianee accède de temps à autre aux requêtes des hommes en uniforme. En échange de quelques légumes gratuits, “zot ferm lizie ek les mwa travay trankil”. Consciente que les vendeurs à la sauvette sont considérés comme des imposteurs par les commerçants, Farzila explique : “Je n’ai pas d’autre choix car, à mon âge, c’est difficile de trouver un emploi. Je ne vends pas une quantité si importante que cela et les commerçants ne peuvent pas m’en vouloir de faire baisser leurs profits.”
Tandis que le calme est revenu, Kamla s’empresse d’aller à la rencontre des derniers passagers, après quelques heures de cachette à flâner dans les arcades à proximité de la gare. Toujours sous le coup de cette descente surprise, elle nous confie, sur un ton amer : “Mo pa pe vann bann zafer ilegal ou kontrefe. Mo pa aksepte ki zot met mwa dan mem kategori ki tou marsan anbilan. Se pa enn travay ki mo pe bat bate koumsa, me bien parski li enn nesesite. Ou ti a prefer ki mo pe dimann sarite ?”