Depuis les attentats du 13 novembre en France, je l’avais déjà écrit, une onde de choc profonde a traversé ce pays, et pour cause, ces événements terroristes d’une ampleur inconnue, ont touché le fondement humain de la société civile dans son ensemble, mondialisant la terreur, l’implantant dans la conscience de tous les instants. A la différence des attentats de Charlie Hebdo, qui visait un journal satirique en janvier 2015, le 13 novembre,  on s’attaquait au corps social, à toutes ses générations, à toutes ses origines, et surtout, aux valeurs essentielles du vivre-ensemble. Clairement, les terroristes avaient pour but de déchirer le tissu social en divisant les populations. Et durant ces temps de violence haineuse, il y a eu des comportements exemplaires, comme c’est souvent le cas, quand des humains se révèlent face aux situations extrêmes. J’avais signalé ce fait dès les 15 novembre sur ma page Facebook, et ce au travers de la presse anglo-saxonne (1), qui soulignait qu’un vigile, « du nom de Suhail », avait certainement « sauvé la France », à lire : le Président Hollande, qui assistait au match France-Allemagne durant cette nuit qui a jeté l’effroi dans l’Hexagone. Je suis entré en contact avec ce héros discret. Ce matin, nous nous sommes parlé au téléphone, et Salim, encore ému, m’a fait part d’une « surprise », hier soir, pendant le match amical France-Russie auquel le président Hollande a assisté…
Salim Toorabally, un franco-mauricien au coeur juste
Récompense au sein de sa société Salim Toorabally est un Mauricien né à Port-Louis, il y a 42 ans, de la seule famille Toorabally venant de Rivière des Anguilles,  ce village chaleureux du sud de l’île. Il a habité à Cité Martial, avant de s’envoler en France avec ses parents, à l’âge de 16 ans. Salim se souvient de son éducation mauricienne, surtout de cette « habitude des différences » que l’île décline dans son potentiel sociologique et anthropologique. Un acquis dont les Mauriciens peuvent s’enorgueillir, au-delà de toute considération. Cela explique son caractère bien trempé mais calme, sa détermination à faire de son travail un espace de conscience et d’engagement pour autrui.  Croyant, il a reçu des valeurs religieuses musulmanes de sa famille – son père était employé municipal – notamment le respect des altérités.
Depuis son acte qualifié d’héroïque, la presse française et internationale s’est largement fait écho de cette rare qualité humaine et professionnelle (2). Le 13 novembre, avec ses 10 ans d’expérience dans le métier, le sens de l’observation du franco-mauricien lui a permis de débusquer un individu suspect, «  à la veste noire, à la démarche juvénile », qui voulait entrer dans l’enceinte du stade sans ticket, prétextant qu’il attendait un cousin qui n’est pas venu lui apporter son billet. Salim s’opposa fermement à cet homme qui se déplaça, après une dizaine de minutes, vers un autre tripode (de tourniquet). Salim, ayant suivi son manège, fit signe à son collègue de lui en barrer l’entrée. Une heure plus tard, le vigile entendit une explosion. Bilal Hafdi, terroriste de 20 ans, venait d’actionner sa ceinture d’explosifs, heureusement refoulé à 400m du stade. Salim le reconnut formellement quand la police lui en montra les photographies quelques jours après. Il est évident que ce « travail bien fait » aurait empêché la mort de plusieurs personnes au Stade de France, et protégé un certain François Hollande, supporter des Bleus ce 13 novembre fatidique…
« Nous avons une surprise pour vous ce soir »…
J’ai constaté que l’état français ne relevait pas assez l’acte déterminant de Salim – il avait reçu un hommage de la part de son employeur, qui, à travers lui, saluait le rôle des agents de sécurité ce soir-là et avait été invité aux Invalides lors des commémorations des attentats (3) – et c’en était resté là. Aussi, après des échanges avec lui, j’avais adressé un courrier à François Hollande, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve. J’avais insisté sur sa symbolique pour l’unité nationale face au terrorisme, un paramètre d’importance dans les sillages des attentats de Paris et de Bruxelles. Et ce matin (30 mars) – ne préjugeant en rien de l’issue de ma démarche – le stadier discret m’a appelé pour partager sa joie avec moi : « Hier, pendant le match France-Russie, on a voulu que je sois à l’intérieur du stade. Puis on m’a informé que je ne prenais pas mon service, et que j’avais ‘droit à une surprise’. Devant mon étonnement, j’ai appris que le Président Hollande voulait me rencontrer pour discuter avec moi… Le Président a été très avenant. Nous avons parlé de mon travail, de ce que j’ai fait… »  Cela me paraissait un développement normal suite à son geste professionnel exemplaire.
 Est-ce une reconnaissance qui émerge enfin au sommet de l’état ? J’en suis convaincu, car le geste de François Hollande l’indique de façon solennelle. Salim Toorabally, l’homme qui ne se sent pas un héros mais seulement un employé consciencieux, continue à faire son travail, avec les valeurs de respect, de sérieux, d’humanité qui sont fortement ancrées en lui. Je pense qu’il est un exemple pour les jeunes et les êtres qui refusent la violence au nom des définitions criminelles de la foi. Et que chacun, au sommet comme à la base, devrait mettre en exergue cela pour une société unie face aux tentatives de divisions et de dérives meurtrières. Car il a exprimé un sens du devoir aigu et une solidarité courageuse avant les explosions, et après, en portant secours – il a un brevet de secouriste – à des collègues blessés de firmes concurrentes à la sienne. Salim Toorabally n’a quitté le stade qu’à deux heures du matin, se mettant résolument au service des autres. C’est ce courage et ce coeur juste que je tiens à saluer. Gageons que la France lui en sera reconnaissante…
30 mars 2016