Etrange jeu auquel se livrent les services d’espionnage américains. Révélées par Edward Snowden, ces pratiques d’écoutes ont aujourd’hui jeté le froid entre les Etats-Unis et le reste du monde. Plus encore, elles discréditent le fonctionnement de l’appareil d’Etat.
En d’autres circonstances, l’affaire prêterait presqu’à sourire. Et pour cause : qui, il y a quelques mois à peine, aurait pu imaginer qu’un petit consultant informatique de l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) allait faire éclater le plus gros scandale d’écoutes internationales, nous replongeant quasiment dans les années sombres de la Guerre froide ? Qui, aussi, pourrait expliquer pour quel fallacieux prétexte les services secrets américains ont un jour décidé d’écouter les conversations de chefs d’Etat (35 au total, selon The Guardian), quand bien même ces données hautement confidentielles leur auraient été réellement fournies, comme l’affirme le No1 de la NSA, par les services secrets européens ? Angela Merkel, pour ne prendre que cet exemple, aurait-elle, aux yeux de l’Oncle Sam, des contacts avec l’on ne sait quel réseau terroriste ?
Une autre question sous-jacente convient d’emblée d’être posée, en l’occurrence de savoir quel est le véritable degré de notre naïveté. Car ne soyons pas dupe :  l’espionnage – privé, industriel ou politique – existe depuis la nuit des temps, même si sa pratique s’en sera aujourd’hui retrouvée sublimée par le tout numérique. Une pratique d’ailleurs aussi toujours liée à l’exercice du pouvoir. Qu’Angela Merkel n’apprécie guère d’être écoutée, c’est de bonne guerre, mais que l’on ne s’y trompe pas : les pratiques américaines ne sont probablement pas si éloignées des opérations menées par les propres services secrets de la chancelière allemande.
Cela étant posé, l’affaire des écoutes apporte indéniablement un éclairage tout particulier sur l’ampleur du phénomène ainsi que sur le systématisme et la logique de l’espionnage international, que ce soit envers des pays alliés ou non, voire vis-à-vis de citoyens lambda. Il faut dire qu’il y a là, de par des pratiques que l’on ne pensait réservées qu’à Alfred Hitchcock et Ian Flemming, matière à indignation. Cette même indignation qui, hier encore, chatouillait à peine l’Europe mais qui, aujourd’hui, lui procure paradoxalement une crise d’eczéma.
Leurre
Pour la chancelière allemande, que son portable ait été mis sur écoute est bien sûr “inacceptable”, tout autant que dans les cas du Premier ministre belge Elio Di Rupo, frappé via Belgacom, ou encore du président français François Hollande. Nul doute que le président de la Commission européenne José Manuel Barroso doit aujourd’hui inconsciemment marmonner dans son sommeil les paroles qu’il aura tenues il y a peu sur le sacro-saint respect à la vie privée, “valeur fondamentale” dont se gargarise depuis longtemps l’Europe. Bien qu’en fait, concernant cette dernière terminologie, il s’agisse davantage d’un leurre que de propos inscrits dans la logique d’un laïus de circonstance, entendez par là baignant dans le “politiquement correct”. Car la protection de la vie privée trouve en réalité son essence dans une idéologie anachronique, dépassée depuis l’avènement de l’ère numérique.
Autant l’espace binaire aura en effet ouvert d’horizons nouveaux, en termes d’économies et d’échanges, autant celui-ci aura aussi parallèlement laissé le champ ouvert à la violation de la vie privée, chacun y codifiant sa vie, y dialoguant, y commerçant et s’y exposant tant que possible. Comme pour nous pousser tous autant que nous sommes, d’une manière ou d’une autre, à inconsciemment participer – et de manière proactive – à l’opération mondiale “Big Brother”.
Est-ce pour autant une raison suffisante que pour ne devoir blâmer les Etats-Unis ? Non, bien sûr. Les pratiques de la NSA restent hautement condamnables, à plus d’un titre, bien que pas forcément prioritairement pour les raisons qui s’imposent de prime abord. Mais davantage à propos de la dangereuse autonomie dont semble jouir l’organisme, ce dernier ayant, selon la Maison Blanche, agit en électron libre, ne soumettant les résultats de leur surveillance qu’à un cercle tellement privé qu’il n’inclurait même pas le président des Etats-Unis en personne.
Pilotage automatique
Rien n’oblige bien entendu à avaler ce semblant d’explication comme du petit lait, mais il reste que la NSA paraît effectivement déconnectée du pouvoir politique, quasiment hors de contrôle. Devenue un avion sans pilote, sans direction. Usant tant qu’elle peut des outils dont elle dispose et, ce faisant, dépassant allègrement ses prérogatives. Car du fait des agissements de ses services secrets, les Etats-Unis se sont discrédités, confondant “lutte antiterroriste” et “espionnage généralisé”. Des pratiques qui, au final, seront allées bien au-delà de la surveillance de présumés islamistes et autres ”al-qaïdistes” en herbe. Au point qu’en l’espace de dix ans, nombre d’”écoutés” appartiennent à des sphères éminemment autres que terroristes, comprenez par là ambassadeurs et patrons d’entreprises, dirigeants politiques et autres acteurs de la vie socioéconomique.  
L’affaire, quelles qu’en soient ses répercussions, finira bien sûr par se tasser. Reste qu’elle pose aujourd’hui les jalons d’une véritable réflexion sociétale, et dépassant évidemment largement la sphère de Washington. Quant aux Etats-Unis justement, tout comme les autres puissances mondiales, ils se voient désormais contraints de revoir leur copie en cette matière. Obligés, dans un plus ou moins proche avenir, de devoir mettre en place une politique d’épuration de leur système, et, surtout, de mettre fin au siphonage de nos données. Débattre des incidences du phénomène n’est plus seulement une question d’Etat, c’est un besoin vital à la préservation de nos libertés.