J’ai cinq ans quand l’île Maurice obtient son indépendance de l’Angleterre. Ma mère nous explique à ma sœur et moi que nous avons beaucoup de chance puisque désormais nous sommes des Mauriciennes à part entière. Je constate qu’elle est emplie de joie. Mon père également est très heureux et il nous promet de nous emmener le 12 mars participer aux célébrations de la fête nationale à l’hippodrome du Champ de Mars à Port-Louis, la capitale. On a même droit à des vêtements neufs ! Ma mère le taquine et elle lui rappelle qu’il ne lui a pas acheté un nouveau sari, ce à quoi mon père rétorque : « Moi non plus je n’ai pas reçu de chemise neuve. Tu le sais bien, Ouma, dans notre famille, on se sacrifie pour les enfants. »

Arrivés au Champ-de-Mars, notre père nous demande d’accélérer le pas – il est pressé ! Il adresse la parole à ma mère et lui donne plein d’indications sans s’arrêter : il faut acheter des gâteaux ; il ne faut pas rater le grand défilé; il faut porter les enfants sur les épaules pour qu’elles puissent voir le nouveau drapeau quadricolore de l’île Maurice être hissé ; il faut essayer de rencontrer le père de la nation, sir Seewoosagur Ramgoolam ; il faut distribuer des bonbons à tous les enfants qu’on rencontre. Ma mère rit. Elle connaît bien mon père, un homme amoureux de sa terre natale. Elle lui demande de garder son calme, le rassurant qu’elle est aussi résolue que lui à bien fêter l’indépendance de l’île Maurice. Nous passons une journée mémorable en famille.

En 1968, je ne comprends pas le sens de l’indépendance, mais au fil des années, mes parents et mes enseignants m’éduquent et me font bien comprendre que l’indépendance est un grand événement pour le pays. D’ailleurs, à l’école primaire de Quinze Cantons, où je suis élève, la fête de l’indépendance est célébrée avec faste chaque année. Des spectacles grandioses y sont organisés. Avec nos enseignants, nous décorons nos classes avec du papier mousseline et nos dessins. Nous fabriquons nous-mêmes nos drapeaux. C’est avec beaucoup d’enthousiasme que nous préparons les chants, sketchs, danses et poésie pour le grand spectacle de l’indépendance. En me remémorant ces souvenirs-là, je me sens nostalgique et j’ai envie d’être, ne serait-ce que pour la journée de la fête nationale, une élève de l’école de Quinze Cantons. J’aime aller à l’école pour préparer pendant des semaines à l’avance la fête de l’indépendance. J’aime Mme Ivy Rochecoute, la directrice de l’école, qui sait comment aimer les enfants. Elle a bon cœur. J’aime tous les enseignants : Monsieur Dhondee, Monsieur Johnson, Miss Dhondee, Miss Ramtohul, Miss Jugnauth. Qu’ils sont toutes et tous extraordinaires ! Ils travaillent ensemble pour égayer tous les enfants de l’école. C’est grâce à eux que je suis devenue l’être que je suis aujourd’hui. À mon tour d’aimer, d’égayer et de protéger les enfants mauriciens.

Il est important d’apprendre à nos enfants l’amour de la patrie. Cet amour pour son pays natal consolide l’identité citoyenne de l’enfant et lui permet de participer activement au développement harmonieux de la société dans laquelle il évolue dès son jeune âge.

Aujourd’hui, en marge des 50 ans de l’accession de Maurice à l’Indépendance, je souhaite que les vœux de feu Coll Venkatasawmy soient réalisés :

« À notre avis, le 12 mars aurait dû être un jour de vraies réjouissances populaires : carnavals, bals populaires, déjeuner et dîner en famille et entre amis, soirées dansantes, animations de rue, ‘fetkiltirel’, animation sur les plages, etc. En quelque sorte, l’ambiance des Jeux des Îles chaque année renouvelée. (Week-End, 15 mars 1987) »

Par Rita Venkatasawmy