DAVINA ITTOO

« Comprends qu’à chaque instant du jour,
Tu peux posséder Dieu dans sa totalité.
Que ton désir soit de l’amour.
Et que ta possession soit amoureuse »
(Les Nourritures Terrestres, André Gide)

Que signifie donc la « totalité » pour André Gide, si ce n’est qu’elle entretient un rapport étroit avec ce que l’on nomme Dieu ? Au-delà de son rejet du Protestantisme, au-delà de ses hésitations catholiques, au-delà des rites et des règles, Dieu, dit-il, est dans l’instant, dans la profusion du jour, dans l’ardeur d’un désir d’amour. Publié en 1926, Les Nourritures Terrestres, lieu d’un dialogue imaginaire entre le disciple Nathanaël et son maître, témoigne de la fécondité de la crise mystique qui agitera André Gide tout au long de son existence : « Nous croyons tous devoir découvrir Dieu. Nous ne savons, hélas, en attendant de le trouver où nous devons adresser nos prières. Puis, on se dit enfin qu’il est partout, n’importe où, l’introuvable et on s’agenouille au hasard. » De cette transition entre un Dieu à qui il faut offrir des prières dans un lieu spécifique à ce Dieu immanent à toute création, il subsiste une véritable métamorphose au niveau du sens même du divin. Dieu quitte ainsi les grandes demeures sacrées pour demeurer « partout, n’importe où ». Les relents du paganisme se meuvent dans l’idée de cette immanence transcendante tandis que la « possession amoureuse » du divin nous ramène aux rivages des grands courants mystiques. Les Nourritures Terrestres sont traversés par les murmures soufis, les échos hindouistes, les croyances païennes selon lesquels toute création serait imprégnée par le souffle de Dieu. Mais au-delà de ces inspirations, un maître est venu de loin et a peut-être insufflé l’élan mystique dans l’âme d’André Gide. Un maître venu d’un autre continent, un sage qui vivait jadis sur les bords du Gange au XVe siècle. Comment la voix de cet humble tisserand illettré de Bénarès parvint-elle jusqu’à Gide à Paris, au tout début du XXe siècle ? Il a suffi d’une traduction, de ce voyage du langage entre deux poètes scellés par une belle amitié : Tagore et Gide.
Lorsque deux poètes se rencontrent au-delà des âges, par-dessus les continents et les cultures, lorsque l’éblouissement traverse leurs cœurs, la douce musique de La flûte de l’infini peut alors s’infiltrer dans les divers chants du monde. Un jour, Kabir vint hanter les rêves de Tagore. Ce rêve prit la forme d’une traduction. C’est ainsi que les poèmes de Kabir furent traduits du vieil hindi en Bengali, puis en anglais par Tagore. Puis advint un autre jour où André Gide eut cette traduction entre les mains. Débuta alors, la belle aventure d’une autre traduction, de l’anglais au français publié en 1922 aux éditions Gallimard : La flûte de l’infini, traductions inédites d’André Gide d’après la version anglaise de Rabindranath Tagore.
Quel étrange pouvoir recèle donc la poésie de Kabir pour que des hommes comme Tagore et André Gide s’y plongent avec tant de délectation, au point de brûler du désir de laisser une traduction au monde ? Un seul pouvoir peut-être, un seul mot qui résumerait la relation entre ces trois âmes qui se sont rencontrées au-delà de l’espace et du temps… Dieu… Assoiffés de Dieu, affamés de l’absolu, affolés de ferveur. Les Nourritures Terrestres auraient-ils été inspirés par les poèmes de Kabir ?
Ils reconnaissent la présence de ce sommeil initial dans lequel sont plongés les êtres, un sommeil qui les rive à l’ignorance et à l’illusion. Ce sommeil est si lourd que l’éveil ne peut se faire que par lentes étapes. Le livre premier des Nourritures Terrestres débute par une citation de Hafiz, mystique musulman :
« Mon paresseux Bonheur
qui longtemps sommeilla s’éveille… »

Le bonheur ne peut donc advenir qu’à une seule condition : la fin du sommeil des êtres lorsqu’ils pénètrent le monde. Kabir parle du sommeil comme étant ce temps où les âmes sont encore enveloppées par les voiles de l’illusion. Le sommeil s’apparente à l’inconscient, un inconscient qui a autant de pouvoir que le conscient, un inconscient qui aveugle le regard. « Vainc le phare au bord de tes yeux », chuchote Kabir du fond des âges.
« Du conscient et l’inconscient
Le pendule de l’esprit balance
Entre ces deux pôles,
Se tiennent là, suspendus
Créatures et mondes
Et jamais le balancement de ce pendule ne s’interrompt ».

La libération serait donc d’abord dans la reconnaissance du balancement perpétuel, entre l’esprit qui est traversé par le flux incessant des pensées et l’oscillation du pendule qui rappelle le grand « balancement » de l’humanité, de ces « millions d’êtres » qui sont traversés par « des millions d’âges ». Or cette vérité profonde ne peut se révéler qu’à ceux qui ont franchi les remparts de l’illusion, en se défaisant de tout ce qu’ils ont appris jusqu’ici. « Tandis que d’autres publient ou travaillent, j’ai passé trois années de voyage à oublier au contraire tout ce que j’avais appris par la tête. Cette déconstruction fut lente et difficile », affirme Gide. C’est pour cette raison que Les Nourritures Terrestres est le livre d’un malade, du moins d’un convalescent, d’un guéri… de quelqu’un qui a été malade. Il y a dans son lyrisme même, l’excès de celui qui embrasse la vie comme quelque chose qu’il a failli perdre.
La traversée commence lorsque l’être perd le goût du monde. « Dans la demeure de mon père, je ne trouve plus de plaisir », affirme Kabir tandis que Gide se lamente : « Attentes ! Attentes de quoi ? La naissance d’Abel, mes fiançailles, la mort d’Eric, le bouleversement de ma vie, loin de finir cette apathie, semblèrent m’y replonger davantage ». Gide tentera de trouver une grâce cachée dans le plaisir charnel : « Parfois je me disais que la volupté viendrait à bout de ma peine et je cherchais dans l’épuisement de la chair une libération de l’esprit ». Mais il réalise que les plaisirs des sens sont éphémères et n’apportent aucune satiété, que « toute la fatigue de tête vient de la diversité des biens » :
« Car je te le dis, en vérité, Nathanael,
chaque désir m’a plus enrichi
que la possession toujours fausse de l’objet même de mon désir ».
Or après la reconnaissance du vain tournoiement de désirs et de plaisirs, les poètes ne brûlent que d’une seule attente : celle de la rencontre. La lamentation de Kabir s’élève au-dessus du Gange :
« Je ne connais plus le sommeil.
Je languis du désir de la rencontre.
Les ventres du ciel sont ouverts.
Voici venir l’époux
Et j’apporte à ses pieds
L’offrande de mon corps et de mon esprit ».

Gide dira ainsi à Nathanael :
« C’est dans l’abnégation que chaque affirmation s’achève.
La possession parfaite ne se prouve que par le don.
Tout ce que tu ne sais pas donner, te possède.
Rien ne s’épanouit que par offrande.
Tout mûrit pour le don et se parachève en offrande. »

Il faut ainsi se dévêtir de ces oripeaux qui cachent l’âme : le corps et l’esprit qui empêchent la « disposition à l’accueil », à l’accueil du divin en nous. C’est seulement après ce détachement que la réalisation ultime peut survenir :
« Où vas-tu me chercher ?
Fidèle, écoute.
Me voici près de toi.
Les temples ni les mosquées ne me contiennent.
Je n’habite pas plus Kailash que Kaabah.
Si c’est vraiment que tu me cherches,
Tu me verras soudain.
Un instant du temps
Sera celui de ma rencontre.
Kabir parle.
Le souffle de tous souffles,
C’est Dieu. »

À Nathanael, Gide livrera le plus grand des secrets :
« Ne souhaite pas Nathanael, trouver Dieu ailleurs que partout.
Chaque créature indique Dieu mais aucune ne le révèle.
Où que tu ailles, tu ne peux rencontrer que Dieu.
Nathanael, tu regarderas tout en passant et tu ne t’arrêteras nulle part.
Dis-toi bien que Dieu seul n’est pas provisoire. »

C’est ainsi que Les Nourritures Terrestres recèle les prémices d’un véritable éveil spirituel : un éveil qui plonge dans les racines de l’Hindouisme et du Soufisme, en passant par les versets de Kabir et de Tagore. Le détachement est la condition nécessaire pour accéder à la deuxième naissance, celle qui est primordiale pour chaque être qui aspire à être :
« Nathanael, je t’enseignerai la ferveur.
Nathanael, je voudrais te faire naître à la vie.
Nathanael, je veux enflammer tes lèvres d’une soif nouvelle
Et puis approcher d’elles des coupes pleines de fraîcheur. »

Entre l’humble tisserand et l’écrivain français, la vérité demeure suspendue au bord de leurs versets, là où le temps s’annule, là où la distance s’abolit, là où les « émotions se sont ouvertes comme une religion », « où toute sensation est d’une présence infinie », selon Gide.
« Tout oscille.
Ciel et terre.
Air et eau.
Et le Seigneur lui-même qui prend forme »

L’Innommé, l’Innommable, le Maître, le Très-Haut, le Tout-Puissant, le Bien-aimé : les noms de Dieu sont multiples dans les versets des grands mystiques, qui ont traversé les âges. Des prophètes et des poètes ont témoigné de la ferveur d’une possession amoureuse du divin. Des sages et des humbles ont reconnu la facticité du moi, les vanités de l’ego, l’évanescence des plaisirs et le pouvoir de la grande illusion. Or comme le diraient Kabir et Gide, il faut transcender « l’angoisse du désir d’amour » pour que le cœur puisse « défaillir » entièrement jusqu’à s’annihiler dans la béatitude. Au seuil de l’éblouissement, Kabir s’écrie :
« Si élevé est le palais de mon Seigneur.
Devant les escaliers,
Mon cœur défaille. »