La crise économique de 2008 est oubliée; la croissance semble repartir; des accords environnementaux sautent et notre zone de confort s’en retrouve quasiment inchangée; des régions jusqu’ici préservées sont dans le collimateur de multinationales pétrolières, nous assurant donc des réserves suffisantes en énergies fossiles pour pas mal d’années encore; la production de véhicules poursuit son ascension; l’argent coule à flots… Le monde va bien, et même très bien ! Rien ne semble enrayer le chemin du développement et de l’hégémonie de l’homme sur Terre. Bien sûr, des problèmes subsistent, mais après tout, nos têtes pensantes sont là pour les résoudre. D’ailleurs, politiques et économistes, et non des moindres, ne cessent de le clamer haut et fort : « Tout va très bien, Madame la marquise ! » Et c’est vrai, du moins tant que l’on n’évoque pas les cas de l’écurie et de la jument grise…

La réalité est pourtant bien différente : les soubresauts de la croissance ne semblent en effet n’être que les derniers spasmes d’une société à l’agonie; le réchauffement planétaire accélérera inévitablement son mouvement; la fonte des glaciers pourrait aligner sa course sur celle de la multiplication des forages marins; les usines automobiles finiront toutes un jour par fermer leurs portes, faute de matières premières; et les inégalités sociales continueront leur ascension, creusant davantage chaque jour le fossé séparant la minorité de riches de la majorité de pauvres. Autant de faits, car davantage soutenus par les chiffres, qui poussent aujourd’hui un nombre de plus en plus important de spécialistes à dire que la marquise risque d’être bien déçue lorsqu’elle regagnera son château !

Ainsi, économistes, chefs d’entreprise, politiciens… tous, en tout coin du globe, des États-Unis à la Chine, en passant par l’Europe et l’Afrique, ne sont encore motivés que par le seul leitmotiv d’une croissance soutenue, terme fourre-tout redevenu très à la mode depuis quelques années. Et Maurice n’échappe pas à la règle. Sous le couvert de la croissance en effet, ceux à la tête des principales instances de l’État, à commencer par le gouvernement lui-même, nous bassinent régulièrement avec le même objectif : faire de Maurice un pays à revenu élevé, avec un pouvoir d’achat et un niveau de développement accrus, le tout doublé d’un taux de chômage réduit à son maximum. Autant dire, convenons-en, un projet de société d’apparence louable.

Pour autant, il ne s’agit que d’une couverture idéologique d’apparat et nos dirigeants (pas moins cependant que ceux du reste du monde) préfèrent garder leurs œillères bien fixées plutôt que de capitaliser sur une nouvelle dynamique sociétale. Mais pourquoi devrions-nous le faire, puisque tout semble encore fonctionner ? Eh bien justement parce que tout ne va pas si bien que ça et que les signes de l’effondrement sont déjà là. Le mot (« effondrement ») fait évidemment peur, et n’intéressait d’ailleurs jusque-là que peu de personnes, experts compris. Dennis Meadows avait pourtant déjà tiré la sonnette d’alarme en 1972 dans un rapport commandé par le Club de Rome en expliquant que la croissance avait ses limites. Sans entrer dans les détails, on peut résumer son raisonnement par une simple constatation : dans un monde fini, la croissance, elle, ne peut être infinie.

Depuis, un nombre croissant d’experts, toutes disciplines confondues, a rejoint le club des collapsologues, néologisme désignant la conjoncture de plusieurs effondrements : climatique, environnemental, économique, culturel, social, etc., pour ne citer que ceux-là. Ne restait plus qu’à convaincre les plus indécrottables, c’est-à-dire les politiques eux-mêmes. Ce qui semblait, jusque-là semaine dernière, encore loin d’être gagné. Autrement dit jusqu’à l’intervention, en « Facebook live », du Premier ministre français en personne, et ce en la présence du ministre de l’Environnement, Nicolas Hulot, déjà, lui, personnellement convaincu de la pertinence de cette alerte mondiale. À cette occasion, Edouard Philippe, disant son admiration, et même son « obsession », pour l’ouvrage Collapse: How Societies Choose to Fail or Survive, de Jared Diamond, a ainsi lancé : « Si on ne prend pas les bonnes mesures, c’est une société entière qui s’effondre, qui disparaît. C’est une question assez obsédante, cette question me taraude, beaucoup plus que vous ne l’imaginez. Comment est-ce qu’on fait pour que notre société humaine n’arrive pas au point où elle serait condamnée à s’effondrer ? C’est compliqué… »

Compliqué, en effet, mais pas impossible. D’autant que ne rien faire ne fera qu’aggraver les choses car, pendant ce temps, le réchauffement climatique s’accélère, nos réserves en pétrole s’épuisent, tout autant d’ailleurs que nos autres ressources, alimentaires y compris, et la planète vit à crédit de plus en plus tôt… Le monde, c’est un fait, fonce droit dans le mur. L’équation reste pourtant simple : soit nous revoyons tout de suite notre mode de fonctionnement, soit nous emboîtons le pas aux Mayas, mais cette fois à l’échelle planétaire. Autant dire un choix qui paraît facile à faire ! Mais l’être humain est-il logique ?

Michel Jourdan