LITTÉRATURE ET LINGUISTIQUE : Un BA de traduction, et pourquoi pas un centre de recherche ?

Aujourd’hui maître de conférences, Sachita Samboo a consacré son doctorat au drame familial chez les romanciers français et mauriciens du XXe siècle

La faculté des sciences humaines de l’Université de Maurice a organisé et accueilli le 18 août une journée d’études internationale, intitulée « Traduction, traductologie et création littéraire ». Initiée par la responsable du département de french studies, Sachita Samboo, cette rencontre s’est tenue au moment où commence la première année de préparation du BA honors french with translation studies, un nouveau diplôme qui pourrait ouvrir d’intéressants débouchés professionnels, tant les besoins en traduction sont nombreux dans une société multilingue telle que Maurice. Le Pr Krzysztof Jarosz, doyen de l’université de Silésie, en Pologne, en était le conférencier d’honneur.
« C’est une première à Maurice », s’exclame Sachita Samboo, responsable du département de french studies de l’Université de Maurice. « En tant que comparatiste, j’ai toujours été intéressée par la question de la traduction, et j’ai développé moi-même cette activité sur différentes œuvres mauriciennes, comme le recueil de poèmes d’Ameerah Arjanee, Morning with my twin sister and other poems, qui a été publié dans une version bilingue, anglais/français. La traduction fait partie de mon travail, mais je dois dire que d’une manière générale, j’ai à plusieurs reprises, à Maurice, eu l’occasion de constater qu’elle n’est pas considérée comme un sujet de recherche, mais plutôt comme une discipline mineure. »
Ce qui est vrai ici ne l’est pas forcément ailleurs… La chercheuse a ainsi participé en novembre 2015 à une conférence internationale sur la traductologie à l’Université de Limoges, en France, à laquelle le conférencier d’honneur n’était autre que l’un des pères de cette discipline, qu’il a contribué à nommer et définir, le Pr Jean-René Ladmiral. Seule littéraire parmi de nombreux sémiologues et linguistes, Sachita Samboo y avait présenté son travail de traduction. Son intervention s’intitulait « Traduire de la poésie ou pénétrer la conscience du poète sans la démystifier ». Elle se souvient avoir expliqué sa démarche par rapport à celle des traductologues, qui étudient les processus cognitifs et linguistiques inhérents aux phénomènes de traduction, avant de passer eux-mêmes à l’exercice de la traduction. Ils l’analysent avant de la réaliser, tandis que notre compatriote a commencé par en faire l’expérience.
« Je suis venue à la traduction par la littérature. J’ai commencé par réaliser des traductions, pour venir ensuite à une réflexion sur mes méthodes. J’ai d’ailleurs tendance à dire que je n’ai pas de méthode, même s’il est coutumier de dire que la littérature et encore plus la poésie sont les types de textes les plus difficiles à traduire. Traduire de la poésie nécessite en quelque sorte d’être poète soi-même. » La chercheuse s’est ensuite rendue à l’Université de Silésie, en Pologne, où elle était l’invitée d’honneur d’une journée spéciale sur la littérature mauricienne, au cours de laquelle elle a également parlé de traduction et des plumes émergentes de Maurice.
Son hôte était alors le Pr Krzysztof Jarosz, qui travaille sur la littérature mauricienne depuis 2013, et prépare actuellement une anthologie en polonais de la poésie mauricienne contemporaine d’expression française. De concert avec Sachita Samboo, il travaille également à un ouvrage sur les chefs-d’œuvre mauriciens contemporains en prose, qui devrait être publié l’année prochaine par les presses universitaires de Maurice et de Silésie. Ces deux auteurs prévoient une autre publication par la suite, qui regroupera les études sur la poésie mauricienne contemporaine d’expressions française, anglaise et créole.
« Pour moi, le manque d’intérêt universitaire pour la traduction rejoint le fait que la création littéraire soit peu valorisée en tant que discipline, sauf aux États-Unis et au Canada, où les universités proposent des programmes de “creative writing”, et des ateliers d’écriture… Les techniques d’écriture existent et celui qui se destine à devenir écrivain sera considérablement aidé s’il les apprend. » À la question de savoir si ces démarches ne risquent pas de conditionner ou formater la création littéraire, notre interlocutrice répond : « Oui bien sûr, ce risque existe mais il faut trouver un juste milieu… »

Traduction et créativité

Elle poursuit : « Northrop Frye dit à peu près ceci : enseigner la littérature est impossible, voilà pourquoi c’est difficile ! Cette phrase apparemment contradictoire souligne la dichotomie qui existe entre la liberté d’expression de l’écrivain et les contraintes de l’enseignement. Bien sûr, l’écrivain aura à dépasser le stade de l’apprentissage. Personnellement, je voulais venir écrivain depuis l’âge de onze ans et j’ai été très déçue quand j’ai découvert qu’à l’université, on apprenait plus à devenir critique littéraire qu’écrivain… »
Le programme de la journée d’études mauricienne reflétait la diversité et la complexité des activités de traduction. Le Pr Jarosz a notamment expliqué éprouver des difficultés à traduire les œuvres mauriciennes en polonais, parce qu’il ne connaît pas suffisamment la culture mauricienne. Varshika Hurynag s’est particulièrement penchée sur le conte mythico-fantastique d’Aqiil Gopee, Loup et rouge, qui existe dans une version anglaise traduite par Ameerah Arjanee, dans laquelle d’ailleurs la référence au conte originel est accentuée. Étudiant à l’INALCO, Marek Ahnee a voulu démontrer à quel point l’île Maurice est un pays idéal pour la traduction, proposant une intervention plurilingue, dans laquelle il a fait intervenir aussi bien le tamoul, qu’il apprend actuellement que l’hindi, le telugu, le créole, l’anglais et le français, brossant aussi une brève histoire de la traduction.
Daniella Police a insisté sur l’importance, pour toute activité de traduction, de la compréhension sur le fond dans les deux espaces linguistiques explorés. S’étant penchée sur la sphère juridico-administrative, Béatrice Antonio, quant à elle, a pu par exemple souligner le fait que les droits humains fondamentaux n’y sont souvent pas respectés comme il se doit. Au tribunal, le droit d’être jugé dans sa langue maternelle est souvent assez sommairement compensé par une traduction vite prononcée par l’huissier de service, pour ne prendre que cet exemple. Sandhya Ramenah a, elle, défini les enjeux de l’activité de traduction dans les collèges et lycées sur les plans pédagogiques et interdisciplinaires.
« Nous sommes naturellement traducteurs à Maurice, observe Sachita Samboo. À ma naissance par exemple, les prières et les noms de mes oncles et tantes se disaient dans la langue ancestrale, tandis que nous parlions le plus souvent en créole à la maison. Nous vivons aussi sous l’influence de Bollywood. Une fois arrivé à l’école, l’enfant opère une traduction pour passer à l’anglais ou au français. Cela apporte une grande richesse et en même temps, on constate beaucoup d’interférences qui font que l’on déforme un peu chaque langue. » Notre interlocutrice souligne que Maurice offre un terrain propice pour à terme créer un centre de recherche sur la traduction et la traductologie. Ces activités concernent non seulement les sciences humaines, mais aussi le droit et les sciences pour ne prendre que ces exemples, et de nombreux domaines d’expression et de création (pour le doublage et le sous-titrage de films, séries et autres émissions télévisées par exemple).
« La transdisciplinarité, conclut pour nous Sachita Samboo, est essentielle aujourd’hui pour faire avancer la recherche universitaire. Favoriser la traduction partout où elle sera utile à Maurice est aussi un moyen de trouver une harmonie entre les langues, et donc d’atténuer les conflits culturels et linguistiques qui peuvent exister. » La traduction peut être créatrice d’emplois à Maurice où de nombreuses langues se côtoient non seulement chez les habitants mais aussi dans le secteur touristique et les entreprises, dans les organisations et entreprises internationales aussi bien sûr. Les actes de ce colloque devraient être publiés conjointement par les deux universités concernées, et une journée de ce type sur la traduction pourrait avoir lieu chaque année désormais, à l’occasion de la Journée mondiale de la traduction, le 30 septembre.