La réforme de l’industrie cannière, enclenchée en 2000, a permis à cette industrie de poursuivre son chemin. C’est en tout cas ce qu’affirme le ministre de l’Agro-industrie et de la Sécurité alimentaire, Mahen Seeruttun. « Elle avait toute sa raison d’être. Et si le gouvernement d’alors ne l’avait pas démarré à cette époque, je ne crois pas que cette industrie aurait été viable aujourd’hui. Mais il y a des choses qu’on n’avait pas prévues qui nous arrivent », déclare-t-il dans cet entretien accordé au Mauricien sur la situation actuelle dans le secteur agricole et les projets à venir.

Quelle est la situation de l’industrie sucrière ou de l’industrie cannière en cette fin d’année ?

Nous savons tous que cette industrie s’est fragilisée depuis le démantèlement du Protocole Sucre et nous avons aussi vu, concernant le régime sucrier, une érosion de privilèges depuis un certain nombre d’années. Le dernier en date est la libéralisa- tion totale de l’accès au marché européen fin septembre dernier. Nous subissons déjà, depuis les trois dernières années, des réa- justements dans le prix par rapport aux filets de protection que nous avions. En 2014, le prix avait considérablement chuté et le gouvernement est inter- venu en 2015 pour soutenir les producteurs avec des compensations financières.

Nous leur avons aussi exempté du paiement de la prime d’assurance afin de leur permettre de cou- vrir leurs frais de production. Nous avions aussi revu le prix de la bagasse. Tout cela, pour que les revenus générés de la canne à sucre soient suffisants pour couvrir les coûts de produc- tion. Nous travaillons aussi sur d’autres éléments qui peuvent renforcer le secteur. Nous étudions la question de la biomasse afin de retirer d’autres sous produits de la canne à sucre. Des discussions sont en cours, non seulement pour l’utilisation de la bagasse, mais aussi des “cane tops” et de la paille pour la production de l’énergie. Outre le sucre, nous essayons de trouver d’autres moyens de générer des revenus additionnels à partir de la canne. Cette année, avec l’abolition totale de l’accès au marché européen, le fait que les producteurs européens peuvent produire autant qu’ils le veulent pour ce marché, nous avons vu une baisse dans le prix du sucre.

Les partenaires de cette industrie ont fait appel au gouvernement pour voir comment on peut les aider. Ce dernier a institué un comité technique à partir duquel il a pris certaines mesures immédiates pour s’oc- cuper des problèmes urgents — soutien financier, gel du CESS et protection du marché local du sucre. Cela pour apporter une bouffée d’air frais à cette indus- trie. Nous considérons, en même temps, le long terme, pour que cette industrie continue à avoir un rôle à jouer dans l’économie mauricienne. Avec la baisse du prix sur le marché européen, nous sommes en train d’explorer d’autres marchés, en Afrique et ailleurs, en Inde et en Chine.

À part le sucre, nous avons aussi une grande dépendance sur la canne pour la production de l’énergie. C’est la raison pour laquelle nous devons nous as- surer que cette industrie soit là pour pouvoir approvisionner la production de l’énergie. Le mé- lange de l’essence et de l’éthanol fait aussi partie de notre programme visant à réduire notre dépendance sur la consommation de l’essence. Ce sont autant de projets qui tournent autour de cette industrie que nous de- vons protéger pour qu’on puisse atteindre nos objectifs.

Il semble que, sans l’aide du gouvernement, cette industrie ne s’en sortira pas. N’est-ce pas ?

L’industrie a bénéficié du soutien de l’Union européenne, en vue de faciliter la réforme, de revoir ses coûts de production, d’augmenter sa productivité, et de la moderniser pour qu’elle de- vienne plus compétitive afin de pouvoir faire face à ce changement de régime. Un bon nombre de mesures ont été mises en place depuis les dix dernières années mais je dois dire que, depuis l’annonce de la baisse de 36% du prix du sucre, d’autres facteurs sont entrés en jeu et sont venus accentuer le problème, rendant cette industrie plus fragile. C’est un combat constant que Maurice mène depuis un certain nombre d’années pour pouvoir maintenir la viabilité de cette industrie. Il y a aussi le change- ment climatique qui a un impact sur la viabilité de cette industrie. Nous voyons que, de plus en plus, les choses rendent la culture de la canne plus vulnérable en termes de production.

Cette année, il y a une grande différence entre l’estimation initiale de la production sucrière et l’estimation finale, et ce en raison du climat qui n’était pas favorable au moment d’assu- rer l’optimisation du rendement. Nous devons aussi faire face à cette question qui, malheureu- sement, est hors contrôle. Outre des revenus, ce secteur nous apporte bien des choses en faveur de notre environnement. Si notre pays a des conditions d’air propre, un lagon protégé, c’est en grande partie grâce à la canne à sucre qui empêche aussi l’érosion. Elle contribue aussi à absorber plus de monoxyde de carbone dans l’atmosphère. On ne met pas cela toujours en équation lorsqu’on parle de cette industrie. C’est pour cela que nous ne pouvons “do away” avec cette industrie.

L’équation n’est-elle pas principalement économique ?

Oui, c’est pour cela que nous faisons tout pour pouvoir générer autant de revenus possibles de cette activité économique. Outre le sucre, l’énergie, la bagasse, l’éthanol et l’alcool, des recherches ont montré un bon potentiel de produire du bioplastique à partir de la canne à sucre. Les résultats de ces recherches sont très encourageants et ils devraient révolutionner davan- tage cette industrie. Il y a aussi d’autres possibilités: si nous voulons optimiser la production de l’énergie, nous devons adopter une certaine variété de cannes à haute teneur en fibre. On fait tout cela pour que nous puissions augmenter la productivité de la canne.

Au vu de la situation de cette industrie que vous dé- crivez, peut-on dire que la réforme enclenchée, il y a plus d’une décennie, ne valait pas la peine ?

Si nous n’avions pas démarré la réforme à cette époque, c’est sûr que nous ne serions pas là aujourd’hui. Elle avait tout à fait sa raison d’être et elle a permis à cette industrie de poursuivre son chemin. Je ne crois pas que cette industrie aurait été viable aujourd’hui si nous ne nous étions pas engagés dans la voie de la réforme. Il y a des choses qu’on n’avait pas prévues et qui nous arrivent…

Ces choses-là rendent-elles la tâche plus difficile?

Bien sûr. S’il n’y avait aucun changement, je pense que nous aurions peut-être pu faire face à la situation. Du fait que d’autres facteurs y soient intervenus, l’industrie se trouve dans une situation, où elle doit continuer à s’adapter aux nouvelles condi- tions qui lui permettraient de poursuivre son chemin. C’est un combat continu.

Doit-on s’attendre à de nou- veaux facteurs qui entre- ront en jeu dans les années à venir ?

Tout est possible. Moi, je regarde comment on peut exploiter davantage la canne à sucre qui est l’une des rares plantes qu’on peut utiliser dans son intégralité. Nous faisons des recherches, nous améliorons les pratiques culturales. Il y a un travail à faire au niveau de la production et aussi au niveau des marchés à explorer pour en tirer le maxi- mum de revenus. Il y a les sucres spéciaux dont la part de marché doit être consolidée. Ce sont au- tant de décisions à prendre pour que l’industrie demeure profitable.

Malgré tout ce qu’on fait en faveur de cette indus- trie, nous constatons que la production de sucre ne cesse de diminuer et que les terres sous culture de la canne continuent d’être abandonnées. Ne sommes nous pas en train de compliquer l’avenir de cette industrie ?

Divers facteurs expliquent la baisse dans la production de sucre. Il y a d’abord la baisse dans le prix du sucre qui pousse un certain nombre de planteurs à abandonner leurs terres. Deu- xièmement, avec la réforme, il a fallu allouer des terres à d’autres projets de développement, dont certaines qui ont été allouées aux travailleurs aujourd’hui à la retraite. Il y a aussi de vieux planteurs, dont les enfants affec- tés d’autres activités, qui ne peu- vent plus poursuivre la culture de la canne. Il y a aussi un pro- blème de main-d’œuvre, ce qui décourage les planteurs. Il y a, donc, une série de raisons pour lesquelles il y a eu une baisse dans la superficie sous culture de la canne. Aujourd’hui, nous sommes à 52 000 hectares de terre sous culture de la canne, contre plus de 85 000 hectares, il y a dix ans.

Personnellement, je pense qu’il nous faut avoir une superficie de 50 000 hectares de terre sous culture de la canne pour que l’industrie reste viable. Nous ne pouvons descendre en dessous de cette superficie si nous voulons produire environ 400 000 tonnes de sucre avec 4 millions de tonnes de cannes. Pour atteindre cet objectif, nous avons mis en place un pro- gramme visant à identifier les terres abandonnées et à essayer, autant que possible, à les réhabiliter. Nous allons aussi voir le problème de la main-d’œuvre avec accent sur la possibilité d’employer des ouvriers étrangers. Nous avons aussi encouragé le regroupement des planteurs avec l’aide des différents établis- sements. Ce sont autant de défis auxquels nous avons à faire face aujourd’hui pour que cette industrie reste profitable. Au cas contraire, ce sera impossible de continuer cette activité.

Comment voyez vous l’avenir de cette industrie avec tous ces défis qui la guettent ?

avons joui, dans le temps, d’un certain modèle d’une industrie qui opérait grâce à des filets de protec- tion. Aujourd’hui, tel n’est plus le cas. Il faut donc revoir
le modèle, et pour le faire, dans un contexte difficile,
où personne ne vous fait de cadeau, il ne faut dépendre que de soi-même. Tous les partenaires de cette indus- trie doivent jouer leur rôle convenablement afin d’as- surer la réussite. Il faut que l’on s’adapte; il faut cesser de croire que nous vivons encore dans le même modèle indus- triel que celui des années 70 et 80. Cette époque est révolue. Il nous faut comprendre que nous vivons une situation différente et qu’il nous faut collaborer plei- nement pour que cette industrie continue d’opérer. Je dois dire que la plupart des partenaires comprennent les enjeux et ils col- laborent pleinement.

On parle beaucoup de di- versification agricole. Si la canne à sucre ne marche pas, pourquoi ne pas aider les planteurs à cultiver l’ananas, par exemple, à des fins d’exportation ?

Cela se fait déjà. Toutes les terres qui ne peuvent optimiser la production de la canne à sucre ont été converties en d’autres cultures. Justement, un travail a été fait pour catégoriser les différentes terres abandonnées, si elles sont encore bonnes pour la culture de la canne ou pas. Par exemple, dans le secteur de thé, comme le prix du sucre était autrefois intéressant, on avait enlevé les plantes de thé pour les remplacer par celles de la canne à sucre. Ces régions, nous le savons tous, n’étaient pas appropriées pour la canne à sucre. Aujourd’hui, toutes ces terres ont été abandonnées. Je dois dire que le secteur de thé est intéressant ; il connaît une croissance entre 10% et 12 % par an. Les produits de thé sont variés et leur consommation est en hausse. Nous avons identifié environ 600 arpents de terres abandonnées, que nous allons réhabiliter. Il y a aussi la plante Macadamia qui a un bon potentiel. On avance bien dans ce projet aussi. Nous allons, autant que possible, optimiser toutes les terres agricoles que nous avons afin de produire le maximum de produits alimentaires.

Pensez-vous que l’ananas, le thé, et autres cultures, pourraient un jour rempla- cer la canne à sucre et nous rapporter plus de revenus en devises ?

On ne sait jamais. Maurice est une petite île qui est limitée en termes de terre agricole. Nous avons des projets de développement routier et résidentiel. Il y a donc une pression sur nos terres agricoles. Nous devons optimiser nos terres au maximum pour produire autant que possible et rehausser ainsi notre niveau de sécurité alimentaire. Je dois aussi dire que nous croyons en- core dans l’industrie de la canne à sucre, que nous avons diversi- fiée à l’intérieur même de cette industrie. Nous parlons mainte- nant d’une industrie cannière. Oui, il y a un potentiel de faire mieux dans la culture d’ananas, de la banane et autres, qui nous aideront à consolider le secteur agricole à Maurice.

Nous espérons trouver d’autres cultures qui émergeront et que nous pourrons produire dans notre pays de même que consommer. J’ajoute que nous avons un plan stratégique qui vise à améliorer la production locale et, d’après Statistics Mauritius, il y a une croissance dans la production agricole, en dépit des conditions climatiques qui sont hors de notre contrôle.

La culture organique est un autre modèle de production. Que fait-on actuellement dans ce domaine ?

Nous sommes en train de promouvoir l’agriculture organique grâce à une série de mesures que nous avons mise en place. Nous avons trois objectifs : d’abord la production de produits de bonne qualité au bénéfice des consommateurs, ensuite, pour améliorer la fertilité du sol qui a été dégradée par des pro- duits chimiques et finale- ment pour le bien de notre environnement. Je dois dire que nous avons, pendant des années, abusé de l’utilisation de produits chimiques dans le secteur agricole.

Nous ne pouvons pas, du jour au lendemain, le changer. D’où le programme mis en place pour la culture organique sous lequel nous avons dédié une zone pour l’agriculture organique, à Britannia, où on cultive de tels produits qui sont mis en vente dans les supermarchés. Tout cela est très encourageant. Il était temps de nous embarquer sur cette voie et je suis convaincu que, d’ici quelque temps, il y aura un grand nombre de produits organiques sur le marché.

D’ici combien de temps, pourrons-nous atteindre l’objectif visé de 50% de production organique à Maurice ?

Cela prend du temps, mais nous faisons tout pour que ça arrive le plus tôt possible. Ce sera bien pour nous tous. Nous sommes conscients que la tendance mondiale est d’aller vers la culture organique et Maurice ne peut être une exception. Nous avons aussi un marché touristique qui cherche de tels produits.

Êtes-vous optimiste par rapport à cette démarche vu que nos producteurs et nos consommateurs sont très conservateurs ?

Il y a toujours une crainte par rapport au changement dans n’importe quelle sphère de notre vie. Le changement signifie incertitude, nou pa kone. C’est là que nous voulons que la zone de Britannia serve de modèle aux planteurs. C’est une occasion pour eux d’aller voir sur place ce qui se fait là-bas. Je vois aussi qu’il y a une bonne demande pour ces produits de la part des consommateurs. Si le marché est là, les producteurs suivront auto- matiquement. Ce projet prendra le temps qu’il lui faut mais je vois que la tendance est déjà là.

Toujours au chapitre de production de légumes de qualité, où en est-on avec le projet de National Wholesale Market lancé il y a quelques mois ?

Ce projet a été lancé cette année et nous sommes arrivés à la phase de construction du bâtiment qui abritera le National Wholesale Market et qui prendra environ 18 mois. Ce projet devrait être opérationnel en 2019.

Il y a une certaine résistance de la part des planteurs concernant ce projet…

Je n’ai vu aucun planteur qui résiste à ce projet. Par contre, certains encanteurs ont expri- mé des craintes. J’ai discuté de ce projet avec toutes les parties concernées. J’ai visité le site actuel de la vente à l’encan à Port-Louis et je ne crois pas qu’il y a une seule personne à Maurice qui souhaiterait qu’on continue à vendre nos légumes dans des conditions pareilles — manque d’hygiène, insécurité et autres. Nous devons moderniser le système, nous allons construire une nouvelle infrastructure pour permettre à tous ceux concernés d’avoir les facilités nécessaires pour écouler leurs produits dans de meilleures conditions à Wooton.

Comment voyez-vous le secteur agricole en 2019 ?

Dans le plan stratégique de 2016, il y a une série de schemes qui ont été mis en place en vue d’améliorer notre sécu- rité alimentaire, pour que les producteurs puissent produire davantage et pour encourager aussi les jeunes à entrer dans le secteur agricole. Je me suis embarqué dans un projet appelé le Young Graduate Entrepreneur qui encadrera une dizaine de jeunes diplômés et formés par la FAREI. Nous avons investi Rs 17M dans une infras- tructure à Plaine-Magnien où ils commenceront la production à partir de janvier. C’est un modèle que nous utilisons pour encourager les jeunes à s’inscrire dans ce secteur. Nous nous sommes aussi embarqués dans un projet de relance du secteur de l’élevage à Melrose. Nous allons aussi mettre en place une ferme pour moutons à Salazie. Pour moi, c’est la continuité en 2019 en vue d’atteindre l’objectif fixé qui est d’atteindre un plus haut niveau de sécurité alimentaire.