Trois ans après la décision controversable du ministre de la Santé de l’époque, Anil Gayan, autour de la distribution de la méthadone et du programme d’échanges de seringues, les conséquences ne sont pas moindres. Nicolas Ritter, directeur exécutif de Prévention information lutte contre le sida (PILS) en parle dans cet entretien. Et arrive à la conclusion que, “le VIH est une épidémie politique !” La hausse notée dans le nombre des nouveaux cas, 368 en 2017, divulgués officiellement l’inquiète. La transmission par voie sexuelle serait grandement à l’origine et, comme la sexualité est encore tabou à Maurice, la prévention en souffre.

Nicolas Ritter, qui s’insurge contre les annonces vaines, la mise en place d’un National HIV/Aids and Drug Council, la publication des plans d’action sur le sida et les drogues respectivement, regrette que le gouvernement n’ait pas fait du VIH une de ses priorités. Mais, à 50 ans, celui qui a été le premier Mauricien à dévoiler ouvertement sa séropositivité en 1994, n’est pas près de laisser tomber son combat. Et cela même si un de ses reins ne fonctionne plus très bien et qu’il est sujet à une ostéopénie, Nicolas Ritter est plus que jamais engagé dans le combat qu’il mène avec PILS depuis 1996. Il se prépare également à participer pleinement au colloque régional sur le VIH/sida, le 20 prochain.

Nous observons une hausse dans les nouveaux cas détectés par rapport au VIH/sida, l’hépatite C et les infections sexuellement transmissibles (IST) en général. Faudrait-il s’alarmer?
La situation n’est pas dramatique, mais inquiétante. Même si nous avons noté une baisse dans le nombre de nouveaux cas depuis 2005, grâce aux programmes mis en place, dont les réductions de risques pour les usagers de drogue, les taux de contamination par le VIH, notamment les injecteurs de drogue, les homosexuels, transgenres, prostituées restant très forts. Et si nous comparons le nombre de nouveaux cas rapportés par mois, aux chiffres européens, il est très élevé. Notre ratio d’hépatite C parmi les injecteurs de drogue démontre que le taux est inquiétant et pose problème au point de vue de la santé individuelle, mais peut devenir un problème économique majeur. Sans compter la stigmatisation attachée au VIH qui n’a pas baissé, et ce même si aujourd’hui l’on parle assez aisément de sa séropositivité à ses proches. La maladie est un sujet extrêmement tabou.

Du coup, il y a beaucoup de personnes qui, même étant testées positives, s’enferment dans le déni, ne se soignent pas, développent des complications graves et en meurent. On a un taux beaucoup trop important de découvertes de patients en stade sida à Maurice. Pour un pays comme Maurice, disposant d’une santé gratuite universelle, d’une population relativement bien éduquée où l’information est bien diffusée et où les épidémies, comme les hépatites, les IST, le VIH pourraient être contrôlées de façon correcte, c’est regrettable.

Il y a eu une baisse légère, mais visible, en ce qui concerne la contamination chez les injecteurs de drogue. Mais comme les chiffres du ministère de la Santé démontrent que le nombre de personnes vivant avec le VIH a augmenté, cela voudrait dire que l’épidémie se généralise, que la transmission par voie sexuelle est majoritaire par rapport à celle due au partage de seringues. Donc, de plus en plus de femmes sont contaminées à cause des relations sexuelles non protégées. Il faut s’en inquiéter, parce que, quand l’épidémie est d’origine sexuelle la prévention est difficile pour des raisons attachées aux tabous. Nous flirtons avec une prévalence de 1%.

Pourtant Maurice est cité comme bon exemple. A quel moment avons-nous failli ?
C’est vrai que Maurice a été le premier pays d’Afrique à introduire les programmes d’échange de seringues et de méthadone. Pour cela nous avons été cités comme modèles. En dix ans, il y a eu beaucoup de choses bien qui ont été faites, mais il a fallu attendre que des chiffres astronomiques de contamination sur des usagers de drogues tombent pour mettre tout cela en place. Alors que dès 1997  PILS avait alerté l’opinion publique et les policy makers du danger potentiel des VIH. On a attendu l’explosion des chiffres de 2006 pour réagir ! Nous avons, certes, mis en place des programmes, mais nous n’allons pas au bout des choses. On donne des seringues neuves, mais pas tous les petits matériels qui vont avec pour une consommation plus propre. Sans le matériel, la transmission des infections, dont l’hépatite C, est dix fois plus transmissible que le VIH.

En conséquence, Maurice présente un taux en hépatite C le plus important au monde. Actuellement, un des problèmes auxquels nous faisons face est le manque de seringues. Ce qui favorise le partage et l’utilisation de seringues sales contribuant à de nouvelles contaminations. Les pays qui ont élaboré le programme de réductions de risques très tôt ont un taux de contamination très bas chez les injecteurs de drogue, autour de 1 à 10%. A Maurice, on en est à 35-40%. Ici, l’explosion de la syphilis démontre que les Mauriciens n’ont pas intégré le préservatif comme un outil de prévention systématique. Le dépistage n’est pas régulier, parce qu’on pense que l’on ne peut être touché par ce type de pathologie. Comme le VIH frappe une population plutôt exclue, les efforts ne sont pas à la mesure de l’épidémie. Le sida n’est pas une priorité par rapport au diabète ou aux maladies cardio-vasculaires.

Depuis 1987, année où le VIH/Sida a fait son apparition à Maurice, la perception que les discussions fondamentales touchant à la prévention et sensibilisation continuent à se heurter aux mêmes tabous. Sommes-nous puritains ou hypocrites ?
On est humain! Le VIH est une pathologie particulière parce qu’il met en avant les dysfonctionnements de notre société. S’attaquer au VIH de façon pragmatique revient à voir en face nos échecs sociaux. C’est partout pareil, mais ici, notre société est petite et nos policy makers composent avec plusieurs facteurs, sociaux, religieux, etc., avant d’agir. D’ailleurs, nous demandons aux politiques d’abandonner leurs croyances et blocages sociétaux afin de prendre des décisions pour le bien-être collectif. Il suffit qu’on baisse la garde pour subir des conséquences, telles que celles de 2015 où des mesures contre-productives ont été mises en place ! L’annonce du HIV and Drug Council par le Premier ministre nous donne de l’espoir et je voudrais saluer le travail du ministre Husnoo, la réintroduction de la méthadone, la mise en place d’un centre de réhabilitation pour les adolescents Et bientôt, nous recevrons les nouvelles molécules antirétrovirales.

Maintenant que le gouvernement est revenu sur les décisions controversées d’Anil Gayan, avec du recul, quelles ont été les conséquences de cette politique vivement critiquée par des experts ?
Il y a eu une absence de coordination qui a impacté sur la prise en charge.  Entre-temps la HIV Act n’a toujours pas été amendée, des projets de loi sont restés dans des tiroirs, il y a eu la décentralisation de la méthadone devant les postes de police : une aberration, alors qu’on est en train de militer pour l’accompagnement des usagers de drogue qui veulent s’en sortir. La stigmatisation a provoqué des arrêts de traitement à la méthadone, notamment chez des femmes. Il y a eu moins de seringues pour les usagers de drogue, sans compter que ceux qui voulaient arrêter la drogue n’avaient plus accès à la méthadone. Quand on ne peut arrêter sa consommation, ça veut dire qu’il faut trouver au moins Rs 30 000 par mois, donc voler, se prostituer, “tracer”. Il y a eu une remontée de la petite criminalité, alors que les chiffres avaient démontré une corrélation entre une baisse de 60% à ce niveau et le programme de la méthadone. A l’époque, il y avait aussi le déni de monsieur Gayan sur la drogue synthétique ! Il disait qu’il ne fallait pas s’en inquiéter et qu’elle était marginalisée dans les écoles. Trois ans après, c’est la panique, tout le monde s’en inquiète ! Ces décisions nous montrent à quel point l’infection au VIH est une épidémie politique ! On ne peut pas agir en faisant abstraction de la politique.

Anil Gayan n’était pas à la bonne place ?
C’est clair !

Quelles sont vos relations, aujourd’hui, en tant qu’acteur incontournable dans la lutte contre le VIH/sida avec le gouvernement ?
Des relations cordiales. Nous avons une oreille attentive du Premier ministre, idem du ministre de la Santé. Nous ne pouvons pas nous plaindre. Mais la décision de 2015 nous a laissé un goût d’amertume

Le taux de grossesse précoce reste alarmant. Il y a visiblement un problème de prévention. Quid de la vulnérabilité aux VIH/sida et IST chez la population des jeunes ?
Tous les différents gouvernements qui se sont succédé ont estimé qu’il fallait introduire l’éducation sexuelle à l’école, mais il y a un blocage qui vient sans doute des personnes qui ont une certaine influence sur l’Etat et dont la vision est différente de la nôtre. Quand on parle de santé publique, on ne peut pas s’arrêter sur des croyances idéologiques. Il faut être dans le pragmatisme scientifique, tout en respectant, certes, la nature sensible de la question. Il y a des jeunes qui sont encore totalement ignorants quant à la transmission du VIH/sida. Il y a une ignorance terrible sur ce virus qui tue ( ) Pour ce qui est de la prévention chez les jeunes, à ce jour, PILS n’a toujours pas accès aux collèges d’Etat. Par ailleurs, quand on est dans une situation de pauvreté, de dépendance, de violence ou d’autres formes de précarité, l’utilisation d’un préservatif n’est pas une priorité.

Qu’est-ce qui explique, selon vous, l’absence totale de prévention, nationale, contre la drogue et le VIH/sida ?
C’est une question de priorité financière. Il est clair que ce gouvernement n’a pas décidé que le sida était une priorité. Depuis le début de l’année, il y a eu l’annonce d’un National HIV and Drug Council par le Premier ministre, nous sommes en novembre et ce conseil n’a toujours pas été formé. Il y a un plan d’action national sur le sida qui est prêt depuis trois ans et un autre sur les drogues depuis un an, qui ne sont toujours pas validés ! Donc, à notre niveau, nous continuons à sensibiliser les policy makers, car il ne faut pas baisser la garde sur les IST et produits psychoactifs, y compris l’alcool et la drogue synthétique, car nous avons une population qui est fortement addictogène.

Nou pa enn nasion zougader, me enn nasion droger. Les campagnes coûtent très cher et les résultats ne sont pas très bons. Il faut utiliser d’autres outils, à l’instar des réseaux sociaux. Nous ne pouvons mener des campagnes seuls. Il y va aussi de la responsabilité de l’Etat. A Maurice, quand on parle de sida, on pense que c’est l’affaire de PILS ou du ministère de la Santé.

Lorsque PILS démarre sa mission en 1996, vous opérez avec peu de ressources humaines et matérielles. En 2018, vous êtes une des organisations non gouvernementales les mieux structurées. Que représentent vos activités en termes de coût ?
Rs 44,6 millions. Nos comptes sont audités et sont en ligne. A partir du moment où l’on a fait le choix de professionnaliser nos actions, la gestion des financements que l’on reçoit est une obligation. Avec des fonds importants dont nous bénéficions, il nous faut un responsable financier de haut niveau. Nos actions représentent un coût important. Nous disposons d’un bureau avec 35 salariés. PILS a un infirmier et un aide-soignant à plein temps pour procéder à des dépistages à n’importe quel moment. Il y a des choses qui ne peuvent être faites par des volontaires. Toutefois, en 2022, nous ne recevrons plus de financement du Fonds mondial, ce qui n’est pas sans m’inquiéter !

Suivant votre exemple, beaucoup de personnes ont témoigné de leur séropositivité à visage découvert. C’était en 2001, quand Maurice adopta le traitement gratuit. Dans la réalité, comment vit-on avec le VIH/sida à Maurice ?
Dépendant de sa situation, chacun vit une histoire différente. La première chose c’est l’acceptation, mais beaucoup de personnes vivant avec le VIH sont encore dans le déni. Le VIH/sida est encore tabou. Il n’y a aucune femme qui parle de sa séropositivité ouvertement, c’est un signe très fort qui vient rappeler que le VIH/sida est encore une maladie honteuse. D’un point de vue médical, cela va de mieux en mieux. A l’époque, quand j’ai découvert ma séropositivité, je prenais quatre pilules toutes les quatre heures par jour. Aujourd’hui, je n’en prends qu’une ! Grâce aux traitements médicaux, nous pouvons mener une vie normale, faire du sport, travailler, nous marier et avoir des enfants.

Et, à 50 ans, comment allez-vous ?
Je vais plutôt bien! Ma charge virale est complètement contrôlée. Mes CD4 sont au maximum. On peut vivre normalement avec le VIH, mais le suivi médical est important. Je prends des médicaments depuis 1995, il y a eu un impact à long terme sur ma santé. Un de mes reins ne fonctionne pas très bien. Du coup, je dois faire attention à mon alimentation. Ce qui m’inquiète le plus c’est une ostéopénie, le début d’une ostéoporose. Cela me force à suivre des traitements complémentaires et à faire le suivi de la densitométrie de mes os. Le sport m’est obligatoire. Quand je pense à mes amis qui vivent avec un cancer, je me dis que je vais plutôt bien !

Par contre, j’ai été très perturbé moralement, en tant que militant, par la période difficile de 2015 à 2017 et par la violence affligeante du ministère de la Santé. J’étais démoralisé ! Je pensais à toutes ces années de lutte. Les attaques personnelles étaient aussi très dures, mais je n’ai pas baissé les bras.

Un mot sur le colloque régional qui se tiendra à Maurice le 20 prochain. A quel point les efforts indianocéaniques sont-ils importants dans la lutte contre le VIH/sida ?
Tout rapprochement des cinq pays d’une petite région, un peu ignorée des grands bailleurs internationaux, est pertinent. Cette dynamique indianocéanique crée des liens dans la zone entre les acteurs et permet à PILS d’intervenir. Dans cette optique, depuis deux ans, nous menons un programme de renforcement de capacité pour les îles de la région. Toutefois, notre priorité est Madagascar.

Quant aux Seychelles, très impactées par la drogue, l’archipel a fait un superbe travail. Il  a revu ses lois sur les drogues. Le Seychellois ne va plus en prison pour consommation ! Le pays a dépénalisé l’homosexualité, et a emboîté le pas à Maurice pour adapter le programme de la méthadone. La solidarité interîles fonctionne bien, l’expérience des unes renforce celle des autres. Le colloque est un moment de partage, de militantisme. On y apprend toujours des choses nouvelles avec les addictologues, pathologues et autres experts.