Revoilà la phobie des requins. A la faveur d’une question parlementaire du leader de l’opposition à l’Assemblée nationale jeudi dernier, le risque que l’établissement programmé de fermes aquacoles attire des requins dans nos lagons, a une nouvelle fois été évoqué. Et cela pourrait nous amener à nous interroger sur l’immense ressource maritime dont nous disposons. Sans l’exploiter.

Lors de la conférence Ecotones qui s’est tenue à l’Université de La Réunion, il y a deux semaines, divers chercheurs et universitaires se sont également penchés sur notre rapport à l’océan. Questionnant la séparation terre-mer («N’est-ce pas la mer qui nous entoure qui fait de nous des îles? » interrogeait ainsi l’universitaire mauricien Bruno Jean-François). Mettant en avant à quel point l’océan est un espace autant politique et économique que culturel. La France couvre 0,45% des terres mondiales. Mais son domaine maritime couvre 8% du globe grâce à son domaine colonial, qui fait d’elle la deuxième puissance maritime mondiale après les États-Unis, faisait ressortir l’intellectuelle Françoise Vergès.

La République de Maurice, incluant toutes ses îles, a une surface de terre de 2040 kms carrés. Avec une Zone Economique Exclusive marine de 2,3 million de kms carrés… Soit près de 1000 fois son territoire terrestre. Ce qui ferait de nous le 19ème ou 20ème plus grand pays du monde, soulignait lors de cette même conférence l’universitaire mauricienne Kumari Issur.

L’un des problèmes serait d’arriver à exercer un contrôle sur une si vaste étendue. Il y a apparemment de l’espoir, quand on apprend qu’un satellite mauricien de surveillance sera lancé en 2019 à partir de la station spatiale internationale. Une équipe mauricienne encadrée par le Mauritius Research Council a en effet remporté, le 18 juin dernier, le premier prix du concours kiboCUBE de l’United Nations Office for Outer Space Affairs à Vienne, en Autriche. Elle aura un an pour construire le CubeSat. Celui-ci, qui sera lancé dans l’espace par les Japonais, vise à permettre de recueillir des données ayant trait à la surveillance des océans et la gestion optimale de nos ressources océaniques, mais aussi, nous dit-on, pour mieux gérer le trafic routier et atténuer les effets des catastrophes naturelles.

Il serait d’ailleurs peut-être temps que nous nous invitions dans le débat autour de la pêche en haute mer. En marge des négociations qui vont être entamées dans quelques semaines par l’ONU en vue de l’établissement d’un traité international sur la haute mer, le journal suisse Le Temps, dans son édition du 28 juin dernier, publie un article consacré à une nouvelle étude qui remet fortement en cause cette activité.

Par haute mer, on entend ce qui est situé au-delà des zones économiques exclusives qui s’étendent jusqu’à 200 milles des côtes, soit un espace représentant plus de 60% de la surface des océans. Un espace très peu réglementé jusqu’ici, d’où le traité de l’ONU qui vise à y organiser la protection de la biodiversité et son exploitation.

Dans cet article, Rashid Sumaila, professeur d’économie des océans et de la pêche à l’université de British Columbia, au Canada, fait ressortir que la Chine et Taïwan totalisent 48% du total des prises. «Et c’est là qu’il faut considérer la distribution des ressources de la haute mer. Les poissons vont et viennent sur tout le globe. Toutefois la Chine, et quelques autres pays, en prennent tous les bénéfices. Si on fermait tout ou une majeure partie de la haute mer, alors les petits pays pourraient bénéficier des poissons migrateurs quand ils arrivent dans leurs eaux. Aujourd’hui ils n’ont pas cette chance. Les grands pays pêcheurs accaparent tout», estime Rashid Sumaila.

Certaines techniques employées pour la pêche en haute mer ont par ailleurs des effets écologiques désastreux. Ainsi le chalutage de grand fond, qui a été interdit en Europe, détruit des écosystèmes entiers. Et de nombreuses espèces, comme le thon rouge, font l’objet d’une surpêche qui met l’espèce en danger.

Autant de raisons pour lesquelles Rashid Sumaila propose de transformer la haute mer en «banque à poissons». Car c’est en haute mer que les poissons peuvent, dit-il, se cacher, grandir, se reproduire, pour ensuite revenir vers les zones économiques exclusives, ces zones de 200 miles autour des côtes qui sont gérées par les États. Ce qui permet ultimement de les pêcher à moindre coût, et de façon moins polluante et destructrice. Avec un bénéfice qui revient à chaque pays. «Si nous avons la volonté politique de fermer la haute mer, les bénéfices seront économiques, écologiques et sociaux» insiste-t-il. Voilà qui, du coup, rendrait moins nécessaires les fermes aquacoles. Et nous préserverait peut-être des requins…

On se rend en tout cas compte à quel point notre rapport à la mer demeure à être repensé. En dit long à ce sujet le fait que nous nous désignons comme Terriens, alors que les mers et océans représentent 70,71% de la surface de notre planète, les terres émergées ne couvrant que 29,29%…