L’invité du dimanche 25 février était Patrick Assirvaden, président du Parti travailliste, qui fête cette année ses 82 ans d’existence. Dans l’interview réalisée samedi matin, il a fait une analyse de la situation de son parti, trois ans après la cuisante défaite de décembre 2014. Pour lui, le Labour est encore secoué par cette défaite et doit tirer des leçons du passé, panser ses plaies et se réinventer pour affronter l’avenir.

Comment se porte le Parti Travailliste à la veille de la célébration du 82e anniversaire de sa
formation ?

Nous sommes dans une phase de reconstruction après la sévère défaite subie en 2014. Nous allons prendre du temps pour faire notre mea culpa, nous réformer, nous réinventer, mettre du sang nouveau dans le parti, qui va de mieux en mieux, surtout après l’élection d’Arvin Boolell à QuatreBornes. Dans l’état actuel du pays et aux yeux de la population, le PTr représente une alternative sérieuse pour la direction du pays demain.

Vous dites que le PTr en train de se réinventer, de se reconstruire, etc. Cela veut dire que les blessures étaient profondes et que le PTr est encore en convalescence trois ans après décembre 2014 

Définitivement, les blessures de 2014 étaient profondes, étaient dues à des choix et des décisions du passé, et à des erreurs dans la gestion du pays. Il ne faut pas croire que tout cela sera oublié du jour au lendemain, qu’il suffit de tourner une page et que cette défaite sera facile à assimiler. Tout cela prendra du temps pour que nous puissions nous parler entre nous, lancer les débats indispensables, faire converger les énergies, parfois divergentes à la direction du parti, pour aboutir à quelque chose de concret, d’acceptable pour que, demain, quand les élections arriveront, nous puissions présenter une alternance crédible.

Il faudra donc inventer un new Labour

Il le faut. Nous avons besoin de créer un new Labour en nous basant sur les enseignements du passé pour affronter l’avenir.

Comment fait-on pour créer un new Labour, alors que l’appareil du parti est contrôlé par des anciens qui fonctionnent selon les recettes du passé et où les jeunes n’ont pas leur mot à dire ? On en veut pour preuve qu’on n’entend plus les parlementaires rouges depuis des semaines

Premièrement, les parlementaires travaillistes ont leur propre autonomie et s’expriment au Parlement ou dans la presse, quand ils pensent que c’est nécessaire. Deuxièmement, nous ne sommes pas là au PTr pour rejeter qui que ce soit. Notre politique n’est pas de rejeter ceux qui dans le passé ont été très actifs et qui sont aujourd’hui âgés certes, mais qui ont encore un rôle à jouer. L’émergence des jeunes au sein du parti se fait graduellement et sera visible lors de notre prochain congrès annuel. Nous l’avons déjà dit, mieux, pris l’engagement que pour les prochaines élections, 50% des candidats seront des nouveaux. C’est d’une certaine manière la réponse à votre question. Nous avons également dit que, dans la mesure du possible, 50% des candidats seront des femmes

Pourquoi dans la mesure du possible ?

Il ne suffit pas de prendre des candidats nouveaux et des candidates pour faire plaisir à la galerie. Il nous faut des gens de qualité, des gens capables. Dans le gouvernement MSM-ML, il y a des femmes à la tête des institutions du pays : la Présidente, la Speaker, des ministres, des présidentes de corps paraétatiques, etc. Il y a beaucoup, beaucoup de critiques, souvent justifiées, contre ces personnes, comme il y a beaucoup de critiques contre les nominés masculins du gouvernement. Donc, il nous faut des gens capables. Nous voulons avoir au PTr un bon mélange d’anciens expérimentés et de nouveaux remplis d’énergie pour la survie du pays. Le gouvernement MSM est venu avec de nouveaux visages certes, mais il ne suffit pas de nouveaux visages pour faire marcher un gouvernement. Les nouveaux du gouvernement font preuve d’un manque d’expérience extraordinaire qui se traduit par une série de mauvaises décisions. Que ce soit pour renégocier le traité de double imposition avec l’Inde, la gestion de la BAI, de Betamax, de nos services énergétiques, le fameux projet Metro Express qui ont causé du tort au pays et blessé de centaines de Mauriciens. Les décisions sont tellement catastrophiques que le gouvernement est obligé, quand il le peut, de revenir dessus. C’est ainsi qu’après avoir annulé le permis à points, on est en train de le faire revenir sous une autre forme. Entre-temps, combien de personnes sont mortes ou ont été blessées sur nos routes à cause de cette mauvaise décision ?

Donc, vous allez au PTr revoir les mauvaises expériences et les mauvaises décisions prises du temps où vous dirigiez le pays

À l’aube de ses 82 ans d’existence, le PTr doit tirer les leçons du passé. Nous devons faire une rupture non seulement en termes d’hommes et de femmes qui seront candidats, mais également en termes de gestion du pays. Dans la transparence. En ce qui me concerne, je trouve inacceptable qu’un Premier ministre puisse se rendre à l’étranger sans faire savoir où il va, ce qu’il va faire et quand il va revenir. Il faut aussi, comme le demande Shakeel Mohamed, que l’on donne au pays une loi sur la moralisation de la vie publique. On ne peut accepter qu’aussitôt arrivé au pouvoir, un ministre nomme son frère, son cousin et ses proches à des postes de responsabilité au sein d’institutions de l’État, même si ses proches n’ont aucune expérience. Il y a eu des erreurs de ce type dans le passé que nous avons payé chèrement en décembre 2014. Ceux qui nous ont remplacés au gouvernement ont promis la lune, les étoiles, la différence, la transparence et le changement, et sont en train de faire pire encore. L’électorat a été trahi, le père qui devait réaliser le deuxième miracle économique a donné sa place à son fils, ce qui fait que nous avons un imposteur à la tête du pays.

Expliquez votre argument

Est-ce que vous pouvez envoyer votre enfant prendre votre place pour aller passer un examen ? Celui qui le fait est un imposteur, comme un député qui n’a pas été élu pour être Premier ministre, mais qui occupe la fonction. Nous n’allons pas faire la même chose au PTr : nous aurons une rupture avec ces pratiques et nous aurons également une rupture au niveau économique. Nous ne pouvons pas continuer avec le même modèle économique, avec le même modèle de développement. Nous avons beaucoup fait pour le pays, mais nous avons besoin de nous réinventer, et nous le ferons avant les prochaines législatives.

Ça c’est pour l’avenir, mais restons dans le présent. Après avoir combattu — souvent assez durement — les partis d’opposition lors de la partielle de Quatre-Bornes, le PTr les a invités à assister à son congrès anniversaire ce dimanche. Cette invitation est-elle le signe de la création d’une opposition parlementaire unie face au gouvernement ou tout simplement un geste de politesse politique ?

Nous, en politique, nous n’avons pas d’ennemis mais des adversaires, et nous vivons dans un monde civilisé. Même si on se combat dans une élection, nous avons du respect et des rapports cordiaux avec nos adversaires. L’idée de l’invitation est que, pour célébrer nos 82 ans, nous invitions les autres partis à célébrer avec nous cet anniversaire. Cela étant, l’opposition parlementaire travaille déjà…

En ordre dispersé et souvent en se tirant dans les pattes

C’est vrai parfois. Nous aurions souhaité au PTr que le travail de l’opposition se fasse avec un peu plus de concertation, mais ce n’est pas à la direction du parti de le faire. Maintenant, je vais répondre à ce qui est sous-entendu dans votre question. Valeur du jour, le PTr ira seul aux prochaines élections. Le MSM pensequ’il peut revenir, le MMM qu’il peut faire un come-back et le PMSD que Xavier Duval peut devenir Premier ministre. C’est légitime. Au PTr, nous pensons que nous pouvons remporter les prochaines élections seuls si nous faisons le travail qu’il faut et dont je vous ai déjà parlé. Nous aurons fait suffi samment de travail sur nous, tiré les leçons du passé, amorcé les ruptures qu’il faut pour nous présenter devant l’électorat et le convaincre.

Les Mauriciens ont souvent entendu les partis politiques jurer qu’ils iraient seuls aux élections, pour contracter la veille du Nomination Day, pour des raisons conjoncturelles, pour respecter les équilibres et les réalités électorales. Toutes les raisons sont bonnes pour justifier une alliance !

Je suis en train de vous parler de la situation du PTr à la veille de son congrès anniversaire du 25 février 2018. La situation politique telle qu’elle se présente aujourd’hui ne permet pas au PTr d’envisager une alliance aux prochaines élections. C’est pour cette raison que les trois autres partis d’opposition sont invités à notre congrès. Nous pensons que la société mauricienne a évolué et que la manière de voter aussi. En 2014, tous les gens disaient qu’ils allaient voter massivement pour l’alliance PTr-MMM. On a vu les résultats de l’élection. Et pourtant, les gens étaient avec nous, nos meetings attiraient la grande foule. Pour que le PTr redevienne crédible, il doit avoir une constance et une cohérence dans sa démarche. Je l’ai dit au BP du PTr.

Cette manière de penser est-elle majoritaire au sein du BP rouge ?

Oui, parce qu’il y va de notre survie ! Si nous bougeons, nous changeons sans arrêt, si nous faisons des zigzags, nous serons perçus comme étant incohérents. Avec le recul, j’aurais préféré que le PTr se fasse battre seul en 2014, ç’aurait été une défaite honorable

Si notre mémoire est bonne, Patrick Assirvaden, vous avez été au PTr parmi ceux qui voulaient de l’alliance avec le MMM

J’assume avoir été un de ceux qui ont poussé pour cette alliance au PTr. Mais avec le recul, je dis qu’il aurait mieux valu être allés seuls et se faire battre honorablement au lieu de traumatiser notre électorat. Je pense que l’idéal est que chaque parti politique aille seul aux prochaines élections et laisse la population choisir un gouvernement fort ou un gouvernement faible qui va créer une situation nécessitant une alliance après les élections. Cela permettra moins de compromissions sur le programme, sur le choix des candidats et la gestion du pays.

Paul Bérenger vient de proposer une remise en question du poste de leader de l’opposition occupé par Xavier Luc Duval depuis que le PMSD a quitté le gouvernement. Le PTr va-t-il soutenir cette démarche ?

Démarche ? Ma position est claire sur cette question : le PTr a cinq députés, le MMM sept et le PMSD neuf. Nous sommes minoritaires et ne pouvons aspirer à diriger une instance qui fonctionne sur le concept de la majorité. Au PTr, nous respectons les institutions. Par ailleurs, Xavier Duval occupe le poste de leader de l’opposition parlementaire depuis un an et fait son travail, qu’on peut trouver bon ou mauvais, c’est selon. Je ne crois pas qu’il soit utile, à quelques jours de la rentrée parlementaire, de créer une pagaille au sein de l’opposition. Pourquoi faudrait-il changer de leader de l’opposition ? Juste pour montrer plus de désarroi face au gouvernement ? Au PTr, nous avons d’autres priorités ! Nous devons nous réinventer, nous transformer, revoir notre fonctionnement et réfléchir sur notre programme gouvernemental

Les problèmes de leadership qui apparaissent de temps à autre au PTr vont-ils être revus et codifiés ?

Nous avons au sein du PTr plusieurs très fortes personnalités, ce qui explique parfois des divergences de vues. Après discussion, toute décision fi nale doit passer par le leader, qui est aujourd’hui Navin Ramgoolam, et c’est le cas dans tous les partis politiques. Je pense qu’un leader doit pouvoir, quand le besoin se fait sentir, affirmer son autorité en disant certaines choses. En ce qui me concerne, je préfère avoir affaire à un leader fort, parfois autoritaire, plutôt qu’un leader mou qui n’a aucune autorité, comme le Premier ministre actuel.

Est-il prévu que le poste de leader du PTr fasse l’objet d’une élection lors du prochain congrès annuel dont, soulignons-le en passant, la date n’a pas encore été fixée ?

Absolument ! L’élection du leader aura lieu comme c’est prévu par la constitution du parti. La date n’a pas encore été fixée en raison d’une série d’événements survenus depuis le début de l’année. Au moment du congrès, tous ceux qui aspirent à devenir leader du PTr – que ce soit Navin, Arvin ou n’importe qui dans le parti – pourront faire acte de candidature.

Pourriez-vous être candidat à ce poste ?

S’il y a un vœu populaire, si je pense à ce moment-là que je suis à la hauteur, pourquoi pas ? Mais pour l’instant je n’ai pas cette ambition.

Pensez-vous que l’électorat mauricien ait pardonné au PTr ses deux mandats à la tête du pays et que l’image du parti a changé depuis les élections de 2014 ?

Nous avons fait beaucoup de chemin dans cette direction, en reconnaissant que certaines choses s’étaient mal passées, certaines décisions mal prises. Mais il faudra, en temps et lieu, montrer à la population, surtout aux 30-35 % d’indécis, que nous avons vraiment changé. Aujourd’hui, le hardcore du Labour, qui nous est revenu après une période de déception et de flottement, ne va pas suffi re pour remporter les prochaines élections générales si nous y allons seuls. Il va falloir brasser en dehors de notre électorat et aller convaincre les indécis. Pour y parvenir, il faut être crédibles sur tous les fronts, tous les sujets, sur les candidats. Il faudra convaincre que nous aurons un Premier ministre ferme, qui prendra des engagements clairs et qui ne commettra pas les mêmes erreurs que dans le passé

Il prendra l’engagement de ne pas avoir des coffres-forts pour garder des millions de roupies ?

L’affaire des coffres-forts est une hypocrisie extraordinaire de la politique mauricienne. À qui va-t-on faire croire qu’une élection générale se gagne avec seulement Rs 20 000 ?

Il y avait dans les coffres trouvés chez Navin Ramgoolam Rs 220 millions tout de même !

C’est une hypocrisie parce qu’on a fouillé chez Navin Ramgoolam seulement. Pas chez Paul Bérenger, pas chez les Jugnauth, pas chez Xavier Duval. Aujourd’hui, tout le monde sait combien d’argent ont les travaillistes, mais personne ne sait de combien ont disposé le MMM, le MSM, le ML et le PMSD pour les dernières élections. En 2014, nous avons fait campagne avec notre allié MMM et nous avons partagé les frais, et nous savons ce qu’il a dépensé. À partir de nos propres dépenses, nous savons combien coûte une élection pour un parti : beaucoup de dizaine de millions. Et cet argent est géré par tous les leaders des partis politiques, pas seulement Navin Ramgoolam.

Si l’argent retrouve chez Navin Ramgoolam était destiné être utilisé pour la campagne de 2014, avec quoi le PTr a-t-il financé cette campagne ?

Écoutez, il y a une affaire en cour et je crois que les réponses seront données en temps et lieu devant les instances appropriées. L’hypocrisie consiste à ne voir qu’un seul parti, alors que tous font la même chose. Mais les Mauriciens réfléchissent et se rendent compte que tous les leaders politiques font la même chose avec les donations récoltées au moment des élections. On a vu à qui la BAI avait donné des chèques pendant la dernière campagne électorale. Il faut régler cette question une fois pour toutes et faire voter une loi, pour tout réglementer dans la transparence.

Une autre grande hypocrisie politique mauricienne consiste à réclamer cette loi quand on est dans l’opposition et à tout faire pour la bloquer quand on arrive au pouvoir. Le PTr a été dix ans au pouvoir, pourquoi n’a-t-il pas fait voter cette loi ?

Vous avez raison. Je concède que nous aurions dû venir avec une loi sur le financement des partis politiques depuis très longtemps. Nous ne l’avons pas fait et en avons payé les pots cassés avec la vendetta instituée par le gouvernement Lepep pour tenter de finir Navin Ramgoolam, sa bête noire. Toutes les attaques de Pravind Jugnauth sont concentrées sur Navin Ramgoolam, qui représente pour lui la plus grande menace.

C’est vrai que Pravind Jugnauth ne rate pas une occasion d’attaquer Navin Ramgoolam, qui le lui rend bien. Dans une dernière déclaration, Pravind Jugnauth a dit qu’au niveau moral il n’y a aucun choix entre lui et celui qui danse la Macarena et joue du djembé. Votre réaction ?

Les leaders politiques ne sont pas des saints. Ils ont des qualités et des faiblesses, comme les êtres humains qu’ils sont. Pravind Jugnauth, qui se présente comme un modèle de moralité, devrait regarder un peu autour de lui avant de faire certaines déclarations. Il reproche à Navin Ramgoolam d’aimer danser le séga et de jouer du djembé…

Patrick Assirvaden, vous savez comme tous les Mauriciens que cette remarque ne concerne pas une danse ou un instrument de musique !

Je le sais, bien sûr. Je le répète : Pravind Jugnauth devrait se regarder lui-même, lui qui occupe un poste pour lequel il n’a pas été élu. Pire, tout le monde à Maurice sait que ce n’est pas Pravind Jugnauth qui dirige le pays, mais la cuisine. Et tout le monde à Maurice sait qui dirige cette fameuse cuisine et place dans toutes les institutions les copains, copines et autres proches. Et Pravind Jugnauth a le culot de se présenter comme un rôle model, alors qu’il est un imposteur qui, au lieu d’aller occuper le poste de Premier ministre en entrant par la grande porte de l’hôtel du gouvernement, est entré par une imposte ! Je le répète: avant d’attaquer ses adversaires sur le terrain de la moralité, Pravind Jugnauth devrait commencer par regarder autour de lui.

Interview réalisée par Jean-Claude Antoine