À PLUS DE 80 ANS : Cinq mamies “craquantes” de Pointe-aux-Sables font de la résistance

C’est l’histoire de Flo Labonne, Rosemay Ramnuth, Marlène Groset, Marie-Anne Patte et Arlette Jupin, liées comme les cinq doigts de la main. Amies, elles sont toutes nées en octobre. On leur donnerait bien la soixantaine mais ces super-mamies ont déjà franchi le cap des 80 ans et leur secret de jouvence selon leurs dires se résume en trois mots : « Pas prend tracas. » En cette célébration des personnes âgées, ces octogénaires expérimentent leur vieillesse comme un temps de liberté. Libres surtout d’explorer ce qui leur plaît et de réexplorer les pensées, les sentiments, les événements qui ont fait leur vie. Un bel exemple de témoignage…
Aller à la rencontre de ces cinq dames, c’est comme se prendre en plein visage une bonne bouffée d’oxygène. Elles ont du peps et leur humeur joviale est contagieuse, on ne peut que se laisser prendre au jeu de ces dames qui à plus de 80 ans séduisent encore par leur coquetterie, leur sensibilité de femme et surtout leur caractère de battante qui veulent encore croquer la vie à pleines dents. C’est chez Flo Labonne à Pointe aux Sables que la rencontre se passe. Vêtue d’une robe jaune canari à motifs fleuris, relevé par des bijoux fantaisies, Flo Labonne est resplendissante et lance sur un air jovial : « Vous allez rencontrer mes amies et cela me met de la joie au cœur. »
Au rythme d’une amitié dont ni l’effet du temps encore moins celui de l’âge n’ont ébranlé, Flo, Rosemay, Marlène, Marie-Anne et Arlette étonnent plus d’un lorsqu’elles dévoilent leur âge. Arlette a 79 ans, Flo 80 ans, Marlène 81 ans, Marie-Anne 82 ans et Rosemay 83 ans. Leur coquetterie est aussi visible au point où nous serions tentés de les surnommer les coquettes de Pointe aux Sables mais Flo Labonne dira que sa fille a trouvé que les « craquantes » sonnait mieux. Les mamies craquantes de Pointe aux Sables ont décidé malgré leur jeune âge de faire mentir le dicton : Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. Car elles osent défier le temps, leur anniversaire aux cinq étant célébré au mois d’octobre est devenu leur carte maîtresse pour se mettre à la page. « Notre anniversaire est pour nous cinq l’occasion de nous réunir — entre deux scorpions et trois balances — nos signes zodiacaux, on se remémore chaque année au mois d’octobre autour d’un gâteau qu’on a une année de plus mais que notre esprit reste toujours vivace », dira en rigolant Marlène, la pétillante de la troupe. Ajoutant : « Combien fois docker fin condamne mwa, mo ti finn mem tombe dans coma, malade leker, mais j’ai survécu par mon esprit combatif. On attend le dimanche avec impatience, c’est là où on se rencontre nous cinq et d’autres amis aussi pour ale l’école, qui signifie dans notre langue : pu ale joué bingo. » Des fous rires résonnent et nous voilà plongés dans l’univers de ces super-mamies qui ont encore le rythme dans la peau et une mémoire infaillible. Difficile de faire de la résistance devant tant d’entrain…
Rosemay la réservée
Rosemay Ramnuth, 83 ans, la doyenne de la bande conte son histoire. Mère de quatre enfants, elle a été orpheline de mère. Rosemay a été placée au couvent Cœur de Marie par son père à l’âge de cinq ans. « On était trop pauvres pour me recueillir et les vacances je les passais chez mon père. » Sa voix se noue comme portée par l’émotion, mais cette petite dame de fer au caractère réservé se reprend et nous évoque sa rencontre avec Emmanuel qui allait devenir son mari. « J’avais 15 ans et à 19 ans, Emmanuel a fait sa demande. C’est à la messe où il venait me rejoindre que j’ai appris à le connaître. Mon père était sévère, fréquentations dans bor la porte, li pas content, tout devait se faire dans les règles du savoir-vivre. » De ses années passées au couvent, Rosemay insiste : « Les sœurs m’ont bien éduquée. Je n’ai pas eu la chance de faire de grandes études mais j’ai le savoir-vivre. Mon mari travaillait à la municipalité, il est mort à 57 ans. L’éducation inculquée par les Sœurs m’a accompagné jusqu’à mes 83 ans et moi ma recette pour vivre vieux est de laisser vos soucis ailleurs, profiter du temps présent car la vie est belle. » Rosemay a travaillé comme employée de maison avant de trouver un emploi dans une usine de vin. « Ki divin, tone boire ? » lance Marlène sur un ton de la rigolade. « Divin la cloche la rue la Paix. » Et, Marlène de lui envoyer une petite pique : « Moi, je ne bois que du St. Raphaël, qu’on ne trouve plus d’ailleurs… » Les rires emplissent la véranda et les anecdotes replongent chacune des cinq dans un passé qu’elle recomposent non sans une pointe de nostalgie.
Marlène : « J’ai élevé quatorze enfants »
Marlène Groset, elle vient d’une famille mixte : « Ma mère était musulmane et mon père catholique. J’habitais chez une tante de ma mère et lorsque j’ai eu des propositions de mariage, mon père m’a demandé de revenir à la maison paternelle pour plus de contrôle. » À 14 ans, elle rencontre Paul Groset qui l’épousera dès ses 17 ans et ensemble ils auront… 14 enfants. Devant notre mine ébahie, Marlène insiste : « Vous avez bien entendu, 14 enfants que j’ai eus entre 17 et 30 ans et c’étaient des petits costauds qui pesaient 9 livres. » Arlette de lui lancer : « To finn bien travay surtout to mari ti courtier, comme il savait bien te faire la cour. » Encore des éclats de rire qui fusent et ce sera ainsi tout au long de notre conversation égayée par ces joyeuses mamies qui se confient sans langue de bois. Aujourd’hui, si quatre des enfants de Marlène sont décédés, elle compte 20 petits-enfants et quatre arrière-petits-enfants. Elle ne tarira pas d’éloges pour son petit-fils Damien Poonoosamy, sa fierté. « Je n’ai pas travaillé ; avec tous les enfants que j’avais, ma vie était plus que réglée entre les couches et les biberons… Mon mari me disait toujours que j’étais sa passion. Etre maman, c’était déjà le plus beau métier. »
Marie-Anne : manœuvre maçon à 8 ans
Marie-Anne Patte, elle, a vu son enfance comme un déchirement. Quelques larmes perlent, qu’elle essaie difficilement de contenir mais la solidarité de ses quatre amies la réconfortent, et Flo qui l’encourage à s’exprimer et qui qualifie aussi l’histoire de son amie de poignante. « To éna enn zoli zistwar ki touche tout nu leker. » Orpheline à trois ans, Marie-Anne déménagera de la rue St. François à Rivière-du-Rempart. Elle n’avait que 8 ans, et la première communion approchant la voilà qui commence à travailler comme manœuvre maçon pour obtenir 75 sous par jour. « Ti bisin arrange en ti canal délo ki ti pe passe dans champ de cannes ek mo ti donne are mo ti la main coup de main pu ramasse roche pu donne bane grands construire canal… après monn travay dans four à chaux, péna savates, prend goni attache dans li pieds are la ficelle. Li pieds ti au vif, asoir lérat mange mo li pieds. » Des “ayo” retentissent, chacune des amies se sentant vivre la même expérience que Marie-Anne. « C’est cela que j’aime avec mes amies, toujours prêtes à me soutenir. »
À l’heure actuelle, plus question pour Marie-Anne Patte de se mettre du baume au cœur, le passé elle s’en est accommodée au fil des années au point d’avoir aujourd’hui que des souvenirs qui défilent comme des clichés d’un Polaroid dans sa tête. Elle n’a pas connu la joie de posséder de beaux vêtements. « Linge gramatin lavé met sec a soir pu remeté le lendemain. » Elle se souvient du jour où elle habitait à Moka avec sa tante, sa grand-mère et d’autres et qu’elles avaient pris tous leurs effets personnels pour les mettre près du train ; dès que le train arrivait en gare tous leurs effets étaient transportés. « Mo robe de chambre ti pe servi kouma foulard gramatin contre fraîcheur. » Elle dormait sur du sac goni ou sur des herbes coupées qui servait de matelas (tatia) et pour elle boire une tasse de thé à 5 sous le matin était considéré comme un luxe car cela n’arrivait que très rarement.
Adolescente, Marie-Anne Patte a pris de l’emploi comme employée de maison rémunérée à Rs 10. Elle se souvient de ses savates de bois qui lui faisait grande impression. « Quand je suis devenue adolescente, je me suis permis d’acheter pour un mariage où j’étais fille d’honneur une paire de chaussures blanches avec des lacets à Rs 18. Ma grand-mère était furax car pour elle, il fallait être économe. 1 cash di pain, 1 cash di beurre ou la gelée. Le moindre sou valait son pesant d’or. On prenait des denrées alimentaires chez le boutiquier qu’on réglait à la fin du mois dans carnet laboutik. » Sa rencontre avec Arthudor Patte, handicapé de polio, sera déterminante. « J’avais 15 ans et lui un an plus jeune que moi, quand on est arrivés à l’âge de la raison, il m’a épousé. » Marie-Anne a alors pu aspirer à une vie plus décente lorsque son mari a trouvé de l’emploi dans une entreprise qui fabriquait des prothèses. « Arthudor ti viv enn la vie bien misère, tibaba so famille inn abandonne li. Quand mon mari est mort à 56 ans, j’avais du chagrin mais mes trois enfants ont été la source de réconfort. »
Arlette : « Enn loterie kot monn laqué »
Quant à Arlette Jupin, le sourire toujours scotché aux lèvres, elle dira avoir eu pour mission d’élever ses frères et sœurs. « Ma mère travaillait et moi je m’occupais des petits, de la maison. » Elle aussi a eu des rêves et sa rencontre avec son mari, elle la racontera avec beaucoup d’humour. « Mo brune, mo mari ti clair, dimounn dir mo fin gagn zoli garson blanc, zoli lizieu, mo grand tifi so portrait. So mama ti pé guet mwa passé, ti pé dir mo enn bon tifi, mais mo finn ale laqué létemps mone croire mo fine gagn loterie, c’est mo mari ki finn gagn loterie. So famille ti pé rode débarrasse li, tellement li ti boire et li ti éna enn caractère possessif. Reste dans lacase, so grand phrase sa. » Arlette, la causante, aimait bien faire du social et pour elle sa force de caractère s’est développée par le contact avec les autres. Elle se distingue par sa douceur et cette manière de se raconter en gardant jusqu’au bout cet humour inné qui est devenu son trait de caractère.
Flo, l’institutrice au grand cœur
Comme le chante si bien Pierre Bachelet, Flo aurait pu elle aussi être une passionnée de la mer, mais c’est l’enseignement qui l’a attirée. Cette institutrice provoquera un « waow » auprès de ces quatre autres amies. « Cosé Flo, l’intello » lui lance Arlette. De Flo Labonne émane un calme apparent, attentive aux petites choses qui font partie de la vie, c’est son album photo qui dans un premier temps lui rappellera ses années de bonheur et qui renferme toutes les photos de ces précédents anniversaires. Ses quatre amies nées au mois d’octobre y figurent aussi et pour Flo Labonne, cette amitié a porté ses fruits. « On a toutes les cinq eu une vie, certaines plus dures que d’autres, mais notre amitié est basée sur le roc, point de jalousie ou de paroles blessantes. On est unies comme les cinq doigts de la main. Sans anniversaire comment savoir que nous existons et que le temps nous est compté, c’est aussi cela qui nous maintient en vie. Notre anniversaire c’est un regain d’équilibre, un hymne à la vie. » Flo insiste que sa vie n’a rien d’extraordinaire : « J’ai épousé un mécanicien qui refusait de parler le français parce qu’il avait peur de mal s’exprimer. Quand on aime, il n’y a aucune barrière. » Edgar, son mari, a été un pilier face à l’adversité et pour Flo, son petit bonheur aujourd’hui réside dans ses enfants et son passe-temps, le bingo. « Nous sommes veuves toutes les cinq et nous avons pris ce pari sur la vie de positiver et d’égayer nos journées en ayant nos moments à nous. C’est ce qui fait notre force et nous permet d’avancer. Chaque année, on attend ce mois d’octobre avec impatience, c’est le mois de la réjouissance. Le message que je dis aux jeunes est d’être solidaires et d’avoir de la compassion pour les aînés. Et, aux vieux, je leur dirai de vivre pleinement les années qui leur restent en gardant la positive attitude. »
Arlette Jupin et Marlène Groset abondent dans le même sens et Marlène insiste : « Pour vivre vieux, bizin pena stress. » La sonnerie de son portable retentit et le chant Vole ma colombe ramène Marlène a des années en arrière : « Tino Rossi chantait La vie commence à 60 ans, mais on a plus de 80 ans, et mon message à ceux de mon âge est : vivez dans la sérénité et dans la joie et le reste suivra. »