C’est à Plaine-des-Papayes, dans sa maison familiale, que nous avons rencontré le Dr Neeha Koonjoo. Cette chercheuse qui a étudié et travaille à Bordeaux est rentrée à Maurice pour épouser Daniel Garcia Cabaniallas, son compagnon avec qui elle a fait ses études et qui termine son doctorat au Canada. Portrait d’une chercheuse qui, avec le concours de son mari, nous fait pénétrer dans le monde de la recherche fondamentale.
C’est aux Seychelles, où ses parents étaient enseignants, que Neeha Koonjoo est née, il y a vingt-neuf ans. A l’âge de cinq ans, elle vient résider à Maurice et commence le cycle primaire à l’école Raoul Rivet. Après son CPE, elle intègre le Dropnath Ramphul JSS où elle fera ses études secondaires en choisissant la filière scientifique. «J’ai eu un bon parcours scolaire avec de bonnes notes, mais sans pour autant être parmi les premières. Dans mon collège, et en dépit de la compétition, on n’apprenait pas par coeur : on mettait plus l’accent sur la réflexion pour trouver la solution aux problèmes posés.» Après le HSC Neeha choisit de faire médecine et envoie son dossier de candidature à plusieurs universités européennes. Celle de Bordeaux retient sa candidature pour des études de médecine. «J’ai choisi la médecine parce que j’étais bonne en science, mais je ne savais pas à quel point la compétition était dure dans cette matière : pour une centaine de places il y avait des milliers de candidats. Pour réussir, il fallait travailler sept jours sur sept et apprendre par coeur des tonnes de textes, comme un robot.» Neeha ne réussit pas sa première année en médecine, ce qui la choque. «J’étais habituée à avoir de bons résultats en travaillant normalement. Cet échec m’a un peu secouée, mais il m’a surtout obligée à me remettre en question, à modifier mon parcours.» Un entretien avec ses conseillers pédagogiques, qui remarquent ses bonnes notes en chimie et en biologie, la pousse à faire des études en biochimie. «J’ai découvert la biochimie en l’étudiant et tout de suite cette matière est devenue ma passion.» Neeha passe trois ans à faire une licence en biochimie avant de commencer un master qui va lui prendre deux autres années. Parmi ses camarades de classe, elle remarque un jeune Français avec un accent indéterminé avec qui elle sympathise. Il s’agit de Daniel Garcia Cabaniallas, un Français d’origine espagnole qui va rapidement passer du stade de camarade de classe avec qui on échange des notes à petit copain, puis à celui de fiancé avec qui on partage un appartement. On a le temps d’avoir une vie privée en faisant des études scientifiques ? «Il faut prendre le temps d’avoir une vie privée, de vivre sa vie, de découvrir le pays et les gens autour de l’université et ne pas s’enfermer entre quatre murs pour seulement apprendre. Il faut trouver l’équilibre nécessaire entre la vie et les études.»
Dès le niveau de la licence en biochimie, Neeha va s’intéresser à la recherche en étudiant la biochimie structurale. Que veut dire ce terme barbare pour ceux qui ne comprennent rien à la science ? «C’est la compréhension du fonctionnement des petites molécules dans leur structure même. Il s’agit de déconstruire la structure des molécules pour après mieux comprendre leurs différentes fonctions. Il faut étudier ou mettre au point des techniques pour le faire.» Pourquoi le choix de ce sujet, de cette spécialisation ? «J’ai eu la chance d’avoir des profs qui ont su me guider dans la bonne voie, en tout cas celle qui me convenait le mieux. Il fallait apprendre à choisir quelle procédure on doit mettre en place pour vérifier ou démontrer quelque chose et déstructurer une chose pour mieux la comprendre. Mes profs m’ont fait suivre les stages qu’il fallait. J’en ai suivi un, en particulier, qui était lié à l’IRM, l’imagerie que j’ai aimée et je suis restée dedans et ai fait ma thèse de master dont le sujet est la détection d’une activité enzymatique par une technique spécifique.» Face à mon incompréhension de ce qui vient d’être dit, Neeha et Daniel éclatent de rire, conviennent qu’une des grandes difficultés de leur sujet d’étude est d’expliquer en quoi il consiste, à le vulgariser. Ils expliquent qu’une radiographie classique ne montre que les os du corps humain tandis qu’une IRM permet de voir les soft tissues du corps humain, mais son signal n’est pas très fort. Après avoir obtenu son doctorat, Neeha a été engagée dans un laboratoire de Bordeaux pour travailler sur les possibilités d’améliorer la sensibilité du signal en utilisant l’eau, molécule contenue dans le corps humain que l’on peut imager dans une IRM. «L’optique était de diminuer la puissance du signal, qui peut avoir des répercussions sur le malade, en l’augmentant et en utilisant les basses résolutions. Nous avons travaillé sur des souris pour détecter les activités de leurs enzymes afin de pouvoir leur injecter une solution permettant de travailler sur les enzymes défectueux. Ces travaux expérimentaux sur des souris pourraient – avec les moyens et le temps nécessaires – être utilisés sur des corps humains, ce qui permettrait de faire de meilleurs diagnostics dans toutes pathologies avec un excès d’activités des enzymes à l’intérieur du corps humain.» Neeha a publié les résultats de ses travaux dans les revues spécialisées et continue dans le même domaine pour essayer d’améliorer la technique qu’elle vient de mettre au point, car, souligne-t-elle, la recherche est un processus continu, pas une fin en soi. «Avec ma recherche sur les enzymes, j’ai répondu à une question qui en appelle d’autres qu’il faut essayer de résoudre.»
Est-ce qu’un chercheur gagne bien sa vie ? «Il faut d’abord qu’il trouve du travail. Un des problèmes de la recherche c’est son coût et ses sources de financement. On n’a pas suffisamment de moyens financiers pour la recherche fondamentale en France. Les budgets ont été réduits, les emplois sont rares et la compétition est rude, car on demande une expérience que l’on ne peut acquérir qu’en travaillant et comme le travail est rare La vie d’un chercheur n’est pas celle d’un fonctionnaire assuré d’un salaire et d’une pension à la retraite. C’est une recherche à tous points de vue. On travaille sur des projets et des contrats à durée déterminée. Déjà au niveau des choix des études il faut trouver un domaine qui corresponde à vos compétences et vos envies, mais quand lequel on peut facilement trouver du travail. Il faut trouver un laboratoire qui vous accepte et a les financements nécessaires. En France, un chercheur gagne le salaire d’un cadre moyen en entreprise, ailleurs un peu plus, mais il faut avoir la volonté de bouger.» Mais maintenant que Neeha a son doctorat et a publié quatre articles dans les revues spécialisées, est-ce que cela ne lui garantit pas un emploi ? «Pas forcément. J’ai la compétence pour écrire des papiers et faire des expériences, mais je suis encore novice quelque part. Les laboratoires qui recrutent recherchent ceux qui ont déjà une certaine expérience, un début de réputation. On doit travailler avec les autres se faire connaître avant de pouvoir monter un projet. Un trop jeune chercheur, ça n’inspire pas confiance. Pour le moment, j’ai un contrat de post doc avec le même laboratoire jusqu’en janvier, après il faudra que je décroche un autre contrat. Nous passons notre vie à faire de la recherche sur des thèmes particuliers et pour trouver un job.» Est-ce que cette situation professionnelle précaire ne se complique pas avec un mariage, d’autant plus que les conjoints habitent chacun dans un continent différent ? En effet, Daniel termine son doctorat en virologie à l’Université de Montréal, tandis que Neeha a terminé son doctorat vit et travaille à Bordeaux. «Le futur d’un chercheur est un compromis entre la vie privée et ce qu’il veut faire au niveau professionnel et le travail disponible. Il faut trouver le temps et l’équilibre entre vie privée et travail.» Comment allez-vous vivre votre vie de jeune couple entre deux continents ? Vous avez mis au point une méthode scientifique pour régler le problème de l’éloignement géographique entre époux ? «Nous allons nous organiser, essayer de trouver la meilleure solution possible entre notre vie privée et notre travail.» Est-ce que la solution ne serait pas de travailler dans le même laboratoire ? «Pas forcément. L’objectif, ce n’est pas de travailler dans le même laboratoire ou la même unité de recherche. L’idéal serait de pouvoir travailler dans la même ville, quel que soit le pays. Après tout, cela est en fonction de ce que vous voulez faire au niveau professionnel, du style de vie que vous voulez mener et des sacrifices que vous êtes disposé à faire pour y parvenir.» Pour le moment, Daniel va terminer son doctorat et Neeha chercher du travail comme post doc et essayer de trouver un laboratoire qui financerait ses recherches sur les matériaux pouvant être utilisés comme prothèse pour remplacer les os humains. Malgré les difficultés du métier de chercheur, le jeune couple garde intact son enthousiasme et se prépare à affronter le parcours du combattant qui l’attend. Le métier de chercheur offre une satisfaction extraordinaire qu’ils décrivent ainsi : «On ne se réveille pas le matin après avoir rêvé pendant la nuit à l’idée géniale qu’il s’agit juste d’expérimenter. C’est souvent des heures et des heures, des semaines et des mois de travail pour des choses qui ne vont pas fonctionner, qu’il faudra adapter, améliorer jusqu’à obtenir le résultat que l’on veut démontrer. Il y a des fins de semaine où on ne trouve rien du tout, où le calcul ne peut être vérifié, où l’idée ne peut être démontrée. On  peut faire des heures et des heures de travail pour rien et c’est très dur, mais après, si vous avez la patience et la persévérance nécessaires quand vous arrivez à démontrer ce que vous avez imaginé, à le prouver scientifiquement, c’est la récompense, la raison d’être de toutes ces études et de tous ces travaux.»