PERCY KAMANAH

En octobre 2016, à quelques semaines de la présidentielle américaine, il était rapporté que des sociétés d’exploitation et de courtage de base de données utilisaient des informations personnelles divulguées sur les réseaux sociaux et les cartes de crédit pour délivrer des messages individuels extrêmement pointus à des électeurs. Le Chief Executive de l’une d’elles déclarait même que « today in the United States we have somewhere close to four or five thousand data points on every individual ». Ce dernier a été limogé cette semaine, lorsque Facebook s’est retrouvé au centre de ce qui pourrait être un scandale à la mesure de son influence dans le monde et sur la vie privée de chacun de nous.

La presse britannique et américaine a révélé, ces derniers jours, que le spécialiste du data mining au Cambridge Analytica aurait utilisé sans autorisation des informations personnelles extirpées de Facebook. Un tabloïde britannique va plus loin en révélant que le réseau social en était au courant depuis deux ans mais que celui-ci n’a rien fait pour protéger ses utilisateurs. Les autorités britanniques ont demandé un mandat pour que les serveurs de Cambridge Analytica soient perquisitionnés. Le patron de Facebook a été invité à s’expliquer devant les autorités régulatrices américaines et une commission parlementaire européenne.

C’est connu, et il n’y a à cela aucun mal, les statistiques et, de plus en plus, l’intelligence artifi cielle prédisent nos comportements. Mais de là à utiliser nos données personnelles à notre insu, il y a un pas à ne pas franchir.

Chaque jour, comme le commun des internautes, nous publions, nous envoyons des messages privés, partageons, invitons et aimons sur les réseaux sociaux. À tel point que les analystes du numérique ont fini par se demander si Facebook n’était pas devenu l’État le plus puissant au monde.

Si, pour émuler Max Schrems, nous demandions à Facebook de nous renvoyer une copie des données qu’elle détient sur nous, chacun risque de se retrouver avec un rapport de dizaines de pages entières de ses publications et de ce qu’il ou elle a pu révéler – souvent inconsciemment – de plus intime sur sa personnalité, ses intérêts, ses besoins, ses désirs, ses goûts et ses préférences.

Max Schrems est ce jeune avocat autrichien spécialisé en droit des TIC qui affirme avoir eu la désagréable surprise de constater que Facebook détenait toujours ses données qu’il pensait avoir supprimées. Il s’engage alors dans une guerre sans merci contre le réseau social sur les principes sacrosaints de la protection des données personnelles, du respect de la liberté individuelle et de la vie privée, voire de la liberté d’expression. Quoique sa croisade continue, Schrems a perdu plusieurs batailles contre le géant américain.

Mais Facebookistan, l’excellent documentaire du réalisateur danois Jakob Gottschau qui s’en est inspiré en 2015, a sans doute amené nombre d’entre nous qui l’ont vu à prendre la mesure du pouvoir qu’une entreprise du numérique peut exercer sur nos comportements et nos choix.

Sur la base du témoignage de Schrems, Facebookistan met à jour les ramifications d’un « pouvoir d’État » sans pareil avec ses lois et ses règles. Sous le couvert d’une démocratie 2.0, d’un monde prétendument libre, libéral, conciliant et ouvert à tous, la censure règne en maître. Le documentaire égrène des témoignages choquants d’utilisateurs désabusés pour révéler comment le réseau social est loin d’être le terrain d’opportunités qu’il prétend.

Comment alors s’en prémunir ? Faut-il pour autant boycotter les réseaux sociaux ? Certainement pas, dans la mesure où il y va avant tout de la responsabilité de l’utilisateur pour déterminer l’usage qu’il va en faire. Ceux qui utilisent un réseau social à mauvais escient seront toujours autant, voire plus responsables que l’outil lui-même. Le désormais célèbre « You are what you like » ne doit s’appliquer qu’à ceux qui s’amusent à « liker » à tout bout de champ, jusqu’à mettre à nu son profil psychologique, sans se demander un seul instant qu’un réseau social peut décliner, démystifier leurs moindres publications en données stratégiques précieuses et monnayables. Un post banal peut révéler si son auteur est d’esprit progressiste, conservateur ou libéral. Ce que nous postons, donc, en dit long sur nous-mêmes. Et, cette leçon, les agences de renseignement l’ont bien comprise. Celles-ci ont surtout bien appris comment en tirer profit à des fins politiques, électoralistes et mercantiles.

L’information biométrique, de surcroît réputée intrusive, est une donnée à caractère personnel. À Maurice, l’utilisation de la biométrie à des fi ns d’authentification de l’identité d’une personne physique continue à soulever légitimement des questions en matière de protection des données personnelles. La constitution et la conservation d’une base de données à partir des empreintes collectées demeurent des questions délicates sur le plan de la loyauté, la confidentialité et la transparence, mais surtout sur le principe des droits des personnes concernées. Les meilleurs règlements et leur application ne nous mettront jamais durablement à l’abri des fraudes, des falsifications et des cyberattaques. Mais la vigilance juridique doit toujours être de mise pour éviter que les contrevenants potentiels passent entre les gouttes d’eau. Un encadrement juridique plus approprié est indispensable pour mieux protéger la sphère privée et les libertés fondamentales. Le règlement européen sur la protection des données qui entrera en vigueur en mai prochain pourrait servir d’exemple. Cette réforme doit octroyer aux individus et professionnels européens plus de contrôle sur leurs données : la possibilité pour un utilisateur de récupérer ses données qu’il a communiquées à un réseau social, ainsi que la possibilité de demander le déréférencement d’une plateforme numérique portant atteinte à sa vie privée.