L’ancien directeur de la Commission Maurice Île Durable est actuellement Senior Portfolio Manager à Greenpeace International. Sunil Dowarkasing jette un regard critique sur la situation environnementale à Maurice, particulièrement sur les récentes inondations. Il rappelle que le gouvernement avait commandité, il y a quelques années, un rapport sur les « vulnerable spots », mais que celui-ci n’a jamais été rendu public, en raison des transactions foncières. Selon lui, il est primordial de sortir ce rapport du tiroir, afin d’éviter des drames à l’avenir. Il revient également sur sa récente participation à COP24 et estime que Maurice aurait pu être un modèle de développement durable sur cette plateforme.

De par vos fonctions à Greenpeace, vous avez participé récemment à COP24; que faut-il en retenir pour Maurice ?

Cette session était plutôt politique, avec le deadline qui approche pour le Paris Agreement. Il était question de finaliser les règlements. Personnellement, je trouve que le texte pour le common standard est assez faible. En ce qui nous concerne, le plus important c’est le Climate Vulnerable Forum qui regroupe les pays les plus concernés par le changement climatique. Malheureusement, Maurice n’en fait pas partie, malgré sa vulnérabilité. En gros pour la conférence elle-même, il a été question du framework pour la réduction de l’émission du CO2. Je pense que Maurice aurait pu se servir de cette plateforme pour des contacts bilatéraux. Mais les techniciens qui nous représentent n’ont pas les instructions pour cela.

Par ailleurs, je pense que Maurice aurait pu être un modèle de développement durable sur de telles plateformes. Un projet comme Maurice Île Durable aurait pu être un exemple pour les pays insulaires. Mais on préfère trouver des solutions Panadol à nos problèmes. En anglais on appelle ça des quick fix. On ne cherche pas à trouver les racines des problèmes qui nous affectent, ni quelle est la solution durable à ces problèmes. C’est ainsi qu’on se retrouve par la suite avec de plus gros problèmes. Je suis très triste pour l’île Maurice.
Je vais dire deux mots à ces messieurs du gros capital. Ils doivent comprendre que cette île leur appartient aussi. Ils ne peuvent pas pousser le gouvernement dans un sens où on détruit tout. Par exemple, ce qui se passe à Anse la Raie et aux Salines, est grave. J’ai été sur le terrain aux Salines. C’est un site historique. On est en train de détruire des wetlands pour construire un hôtel. Parmi les îles, je crois que c’est unique au monde. Le gros capital doit comprendre qu’il y a des limites au développement, qu’il y a des endroits qu’on ne peut toucher. Je ne suis pas contre le développement, mais cela ne peut se faire au détriment de l’environnement.

Êtes-vous de ceux qui disent que nous avons atteint la saturation en matière de construction d’hôtels ?

Il y a un terme technique très important qu’on a tendance à oublier à Maurice. C’est ce qu’on appelle la carrying capacity. Par exemple, une voiture peut contenir en moyenne cinq personnes. Si vous y mettez dix personnes, vous allez l’endommager. C’est exactement l’image de l’île Maurice. La carrying capacity en matière d’hôtels est atteinte. Mais on s’en fout. On continue à donner des licences, y compris pour des bateaux dans des lagons déjà saturés, on met du béton là où il ne faut pas. Maintenant on veut bétonner les îlots, comme tel est le cas à l’Îlot Bénitiers et autres; il faut stopper cela. Il est dommage que le Premier ministre n’ait pas une vision beaucoup plus élargie du développement, et je le dis sans crainte.

Pensez-vous que le gouvernement est l’otage du secteur privé ?

Je ne dirais pas otage. Je dirais qu’il y a collusion entre les deux. C’est la pratique mondiale. La collusion entre le gouvernement et le secteur privé, surtout sur le modèle capitaliste néo-libérale que nous avons, est au détriment de la population. Un grand businessman avait dit : « You people, you choose your government, we control them. » Donc, aujourd’hui, dans le monde et à Maurice, il y a collusion entre le gros capital et le secteur privé. Je vous donne un exemple : pourquoi le gouvernement dépense Rs 650 M pour faire une route et un flyover à Plaine Magnien ? Une route qui est six kilomètres plus long et techniquement, pour donner au terrain enclavé des propriétaires privés… Expliquez-moi la raison du by-pass de Cap Malheureux. Il paraît que même la route reliant Les Salines à Rivière Noire est un investissement du gouvernement. Imaginez, une route pour aller dans les Salines, où il n’y a aucune habitation… Si c’est vrai que c’est un investissement public, c’est louche. Allez voir les conditions de nos routes ailleurs. Au lieu de dépenser tout cet argent pour le gros capital, on aurait pu s’en servir pour améliorer nos routes.

Vous avez également pris position pour préserver les plages du sud. Pourquoi ?

Le dernier développement touristique dans le sud était à Bel Ombre. Après cela, toutes les plages de cette région devaient rester intactes et du domaine public. Bizarrement, je vois qu’on a accordé des permis à La Cambuse, privant les Mauriciens des plages et allant à l’encontre des décisions. Ce qu’on peut encore arrêter, on peut le faire. Dans notre loi environnementale, il y avait aussi le Strategic Environmental Assessment. On a enlevé cela dans l’Environmental Protection Act. Et on a modifié les guidelines du EIA pour faciliter les développements. Est-ce qu’un gouvernement peut être aussi cruel ? Ce qui se passe est très très grave. Est-ce que le ministère de l’Environnement joue son rôle de régulateur ? Est-ce qu’il fait un suivi après avoir émis des EIA pour voir si les conditions sont respectées ? Quand j’étais à la commission Maurice Île Durable, on était parti à Beau Champ. On a vu comment ils ne respectaient pas les conditions de leur EIA par rapport au coal ash. Nous avions tout stoppé.

Aujourd’hui, il n’y a même pas un mécanisme pour vérifier comment les IPPs disposent de residual ash. Rappelons que ces résidus sont très toxiques, contenant mercure, arsenic, plomb, entre autres. On est en train de s’en débarrasser dans les champs de canne. Ne soyez pas étonné si nos nappes souterraines sont déjà contaminées à un certain niveau. Je ne suis pas alarmiste, mais le danger existe. Et l’île Maurice dépend plus de 55% de nos nappes souterraines.

Omnicane a tout de même mis sur pied une unité pour le carbon burn out…

On n’a pas de laboratoire pour vérifier cela à Maurice. Comment on va savoir si ce coal ash est inert? Il y a tout un procédé pour enlever les métaux lourds des cendres. S’ils le font tant mieux, mais qui va vérifier ça ? Quatre ans de cela, il n’y avait pas de laboratoire à Maurice. L’unique test qu’Omnicane avait réalisé était fait en Inde. J’ai toujours les documents. À moins que les laboratoires du gouvernement ont procédé à un upgrade depuis. J’en doute fort car je n’ai rien vu à ce sujet dans le budget, à ce stade.

Comment réagissez-vous aux récentes inondations à Cottage ?

Avant Cottage il y a eu Port-Louis, Caudan, Mount et d’autres régions du nord. Voyons d’abord les racines du problème : le rapport Land Drainage System in Mauritius, mentionne, noir sur plan, que plusieurs drains naturels ont été comblés dans les engineering works que les propriétés sucrières ont fait. Il y avait des canalisations naturelles qui étaient là. Et comme on le sait, l’eau trouve toujours son chemin. Quand on a réaménagé les espaces agricoles, on a bouleversé tout ce système. Ça, c’est la première des causes.

Ensuite, les autorités locales n’ont pas vérifié les constructions. Elles n’ont pas vérifié les outline plans. On a dépensé des fortunes à faire le national development plan, puis, on ne l’observe pas. Et les development norms? On n’y fait pas attention à Maurice. On construit partout et n’importe comment. Je pose aussi la question : où est le rapport que le gouvernement avait commandité sur les vulnerable spots? Ce rapport n’a jamais été rendu public. J’exige pour qu’il le soit aujourd’hui, même si cela date de quelques années déjà. On y avait déjà identifié les endroits vulnérables de Maurice. Politiquement, on n’a pas voulu rendre ce rapport public, par rapport à la valeur des terrains dans ces régions qui risquaient de chuter. Le gouvernement d’alors a préféré bloquer le rapport. Mais on ne peut être hypocrite à ce point.

Ensuite, il ne faut pas oublier que nous sommes une île volcanique. Il y a beaucoup d’endroits, de par la topographie du sol, où on note des creux. Par exemple, Fond du Sac. Le nom en dit déjà long. Il y a d’autres régions comme cela. Avec le changement climatique et les conditions extrêmes qui vont augmenter en fréquence et en intensité, il y aura d’autres épisodes d’inondations. Donc, c’est le moment de sortir ce rapport et développer un management plan, en vue d’empêcher ce qui s’est passé à Cottage. C’est quelque chose qui s’est passé très vite, en l’espace d’une ou deux heures. Heureusement qu’il n’y a pas eu mort d’hommes. Et comme beaucoup ont dit, si c’était arrivé pendant la nuit, cela aurait pu être beaucoup plus grave. Jusqu’ici, on a toujours eu des flash floods pendant la journée. Imaginez si cela survient pendant la nuit? Il faut mettre sur pied une rapid response team en stand-by dans différentes régions. Aussitôt qu’on annonce de grosses pluies, ils doivent être sur le terrain. S’il faut faire venir des experts étrangers, il faut le faire.

Vous avez écrit une lettre à la National Human Rights Commission à ce sujet. Pourquoi?

Aujourd’hui, le changement climatique est un human rights issue. Il y a la résolution 7/23. Donc, il y a de grandes possibilités de poursuites légales. À travers le monde, on essaye de traduire en justice les grandes compagnies responsables d’émissions de carbon qui provoquent le changement climatique. Greenpeace est très actif dans ce mouvement. Il faut les placer devant leurs responsabilités et les amener à payer des dommages. Il y a 45 compagnies comme cela qui ont été poursuivies, avec le soutien de la Human Rights Commission de l’Indonésie. Le pays est l’un des plus grands extracteurs du charbon. Partout ailleurs, ce mouvement prend force. Les enfants en Inde ont poussé le gouvernement à agir. Je suis déçu que notre Human Rights Commission ne joue pas son rôle comme il le faut, en ce qu’il s’agit de changement climatique. J’avais rencontré le commissaire deux ans de cela pour lui parler de ça. Tout est politisé à Maurice. C’est pour cela que j’ai écrit une lettre à la commission à ce sujet, récemment.

Quelle est la réputation de Maurice auprès de Greenpeace?

Nous avons une très mauvaise réputation. Il y a quatre choses qui préoccupent. Toutefois, je m’exprime d’un point de vue personnel et non au nom de Greenpeace. D’abord, Maurice avait bloqué l’accès au navire de Greenpeace il y a quelques années, par rapport aux Chagos. Il y a une hypocrisie à ce sujet. D’autre part, Maurice est aussi le centre de grosses compagnies de pêche qui sont en train de dilapider le stock de thon dans nos eaux. Le pays est malheureusement reconnu un peu comme un hors-la-loi dans ce domaine. Mais le plus inquiétant, c’est qu’il y a le ‘dirty coal money’ qui transite dans notre système financier.

Il y a aussi l’International Litigation Centre que le pays héberge. Pourquoi cela pose problème ? Par exemple, nous avons des cas en Indonésie où, la société civile poursuit de grosses compagnies. Alors, ils choisissent de venir à Maurice pour le cas. L’affaire n’est pas prise dans leur pays, les compagnies préférant se tourner vers l’International Litigation Centre, avec leurs meilleurs avocats. Et c’est au détriment des forces vives et organisations non-gouvernementales qui, elles, n’ont pas les moyens de venir ici.
Rappelons également que récemment, les collègues de Greenpeace, surtout ceux de France et de La Réunion, ont écrit sur le Petroleum Hub. Ils étaient très anxieux et m’ont demandé ce qu’on peut faire à ce sujet.