AVINAASH I. MUNOHUR

Alors que certains membres de son gouvernement enchaînent les faux pas et les scandales depuis plusieurs mois, le Premier ministre semble être, plus que jamais, l’actuel maître de l’échiquier politique au plan local. Absolument rien ne semble l’atteindre, comme en témoigne son calme affiché pendant toute la semaine où l’ex-présidente voulait aller au combat. Cette assurance, au-delà d’être en elle-même une stratégie de communication bien rodée, témoigne également de quelque chose d’autre : alors que le marathon menant aux prochaines élections générales semble bel et bien lancé, Pravind Jugnauth sait qu’il est loin d’être hors course. Il se pourrait même bien qu’il soit actuellement en possession de certaines des cartes qui décideront de la victoire finale.

On a, dans un papier publié dans la page Forum du Mauricien au lendemain de la partielle de décembre 2017, argumenté que les résultats de cette élection ne permettaient pas la démarcation d’une tendance claire quant à la répartition représentative des forces politiques – et ce, malgré la large victoire d’Arvin Boolell. Le taux d’abstention record, l’absence d’un candidat du MSM, la faible aura des candidats du MMM et du PMSD, et les résultats élevés de certains candidats issus des partis émergents laissaient planer un doute beaucoup trop important sur l’interprétation hâtive et enthousiaste des porte-parole du Parti travailliste qui voyaient déjà une « vague rouge » déferler sur le pays. Cette hypothèse reste tout à fait plausible, voire même possible, mais rien n’est encore joué en réalité.

Nous entrons ainsi dans un moment complexe du jeu politique, le MSM et le Parti travailliste s’engageant, avec les autres partis, dans un jeu d’échecs où tous auront leurs coups à jouer. Ce moment nous semble même propice à une redistribution majeure des cartes sur la scène politique, redistribution qui pourrait cimenter la cartographie politique et partisane des décennies à venir, comme ce fut le cas au début des années 1980. En effet, nous pouvons sentir l’émergence de plus en plus palpable dans toutes les sphères de la société mauricienne, d’une volonté générale prenant position en faveur de la moralisation des pratiques politiques, de la promotion de l’égalité des chances pour tous, du développement de pratiques économiques et technologiques en adéquation avec l’impératif écologique de notre temps, et de la valorisation d’un vivre-ensemble enfin libéré de ce que les sciences politiques nomment identity politics. Il faut maintenant qu’un parti politique sache incarner ce moment.

Certains avaient cru à un moment donné que le Parti travailliste était en mesure d’amorcer une modernisation allant dans ce sens. Tous les éléments étaient réunis à l’issue des législatives de 2014 pour que ce fut le cas. Un parti balayé et un leader empêtré dans de sombres affaires, ayant perdu toute crédibilité éthique et désavoué jusque par son électorat historique. Dans n’importe quel parti politique moderne et démocratique, cela aurait signifié la fin de la carrière politique de Navin Ramgoolam. Mais les vieux politiciens ont des racines profondes à Maurice et, à défaut d’une réflexion critique sur l’héritage politique qu’il laissera derrière lui et d’une remise en cause sérieuse de la doctrine et des valeurs de son parti, nous entendons maintenant Navin Ramgoolam parler de changement, de modernisation, de moralisation de la vie publique et de refus du communalisme en politique, alors même qu’il continue à danser ouvertement avec divers groupuscules socioculturels tout en tentant de faire oublier ses coffres-forts. Une vaste blague.

Mais laissons le Parti travailliste de côté un instant et intéressons-nous au MSM. Les conditions de l’élection générale de 2014 étaient telles que l’alliance Lepep nous a littéralement sorti un lapin de son chapeau. Souvenons-nous, tous les calculs politiques donnaient l’alliance PTr/MMM largement gagnante lorsque les élections furent officiellement annoncées. Ce n’est que plus tard, lorsque la mayonnaise a pris que l’optique d’un Viré Mam est devenue une hypothèse sérieuse – pour finalement se transformer en une victoire écrasante. L’alliance Lepep s’est ainsi retrouvée aux commandes du pays sans avoir une équipe préparée à gouverner. Ceci n’explique et n’excuse bien évidemment pas la succession impressionnante de scandales et d’embarras, mais nous pensons pouvoir y déceler les origines de la distance que semble prendre Pravind Jugnauth avec certains membres du gouvernement dont il a hérité. Ce dernier semble avoir déjà commencé un grand ménage en écartant discrètement les personnes égratignant l’image de chef du gouvernement réfléchi, affable et moderne qu’il souhaite entretenir – image qui est d’ailleurs une antithèse revendiquée de celle que pouvaient entretenir ses prédécesseurs.

Premier ministrable crédible…

Mais cette stratégie qu’il semble avoir adoptée requiert quelque chose de plus que du spin médiatique. Se désolidariser des scandales, polir sa communication et faire du jogging sous les yeux des divers médias locaux ne suffiront pas ; il faudra à Pravind Jugnauth autre chose pour apparaître comme un Premier ministrable crédible aux prochaines élections générales. Il lui faudra moderniser le MSM et en faire un parti d’envergure nationale qui aura un projet de société avant-gardiste et moderne à proposer aux citoyens mauriciens. Le Parti Travailliste n’ayant pas encore réussi à entamer sa métamorphose en New Labour, Paul Bérenger écartant du MMM toutes les voix osant critiquer son monolinguisme idéologique, Pravind Jugnauth a donc l’opportunité historique de faire le MSM 2.0 en positionnant son parti comme une force défendant des propositions politiques visionnaires.

Il ne s’agit donc pas ici simplement de retoucher et de lustrer la vieille carrosserie partisane. Il faudrait plutôt définir clairement le positionnement idéologique et doctrinal du parti dans les luttes socio-politiques actuelles – luttes qui sont forcément conditionnées par les impératifs de justice, d’équité, d’égalité et de développement durable dans une île Maurice postcoloniale résolument ancrée dans la globalisation. Il lui faudra également formuler, de manière précise, des propositions de politiques publiques à être menées pour combattre politiquement, économiquement et institutionnellement les grands maux sociaux que sont la pauvreté, la délinquance, l’addiction aux substances illicites, la corruption et toutes les formes d’inégalités, d’exclusions et d’injustices dont souffre malheureusement toujours notre pays. Il lui faudra également proposer un modèle de développement durable et équitable de la production de la croissance, permettant l’identification et la destruction des obstacles et des freins qui empêchent aujourd’hui l’essor d’une société résolument tournée vers l’augmentation de l’autonomie citoyenne à travers la libération d’immenses potentiels de notre peuple. Pravind Jugnauth devra ainsi répondre clairement et précisément à une très simple question : pour quel type de société souhaite-t-il œuvrer en tant qu’acteur politique briguant le vote de ses concitoyens ?

Cette question devrait d’ailleurs hanter la réflexion de tous les acteurs politiques à Maurice, quel que soit leur bord politique et qu’ils soient leaders et cadres d’un parti, ou simples militants. L’échiquier politique a beau être un art de la guerre, mais la politique comme pratique émancipatrice se doit toujours d’être une science de la paix. Elle a pour but et doit avoir pour résultat de dissoudre les colères et les injustices par l’étude et la résolution des antagonismes produits par les mécanismes de la division sociale et économique. Elle examine, elle scrute, elle analyse ; puis elle recompose ce qui a été décomposé. C’est par ce processus qu’elle produit de la justice et du progrès social en faisant émerger un projet de société, et c’est dans ce sens que Platon pouvait affirmer qu’elle était la plus haute des vertus.

La société mauricienne nous semble être depuis plusieurs années déjà dans une effervescence particulièrement riche de potentialités. Les nouvelles formes du travail, l’ouverture de nouveaux espaces de libertés individuelles et collectives, la multiplication des Ong intervenant efficacement là où l’État est en faillite de solutions, le surgissement d’une vie culturelle et artistique intense, la valorisation des pratiques citoyennes métissées et hybrides sont aujourd’hui des signes de très grands progrès dans notre pays, et il serait grand temps que les partis politiques se montrent enfin à la hauteur des attentes de ces centaines de milliers de Mauriciens qui œuvrent chaque jour à l’amélioration de notre vivre-ensemble et à l’avancement de notre pays.

Pravind Jugnauth a donc l’opportunité d’entamer une importante modernisation au sein du MSM, modernisation qui doit s’inscrire dans une rénovation de la politique en général – chose que nous attendons depuis déjà trop longtemps du Parti travailliste et du MMM. Ces derniers portent en eux les mêmes potentiels, et tout ce que nous avons affirmé du MSM semble également valable pour eux; ils devront, néanmoins, s’affranchir des dirigeants et des stratégies partisanes qui les enchaînent à un passé sans doute glorieux, mais qui n’ont aujourd’hui plus beaucoup de sens politiquement. C’est à travers cette métamorphose qu’ils auront l’opportunité de redonner un sens à leur action et de légitimement prétendre à redevenir des forces majeures du progrès et de la justice dans ce nouveau paysage politique qui se dessine depuis un moment déjà. En attendant, la balle semble être actuellement dans le camp de Pravind Jugnauth et l’usage qu’il en fera décidera de son avenir politique.