Ingérences

Le week-end dernier fut celui des premières épreuves classiques — réservées aux 3-ans — du calendrier hippique européen. Dimanche à Chantilly, malgré le petit champ (12 partants) pour une épreuve généralement si convoitée, le spectacle a été au rendez-vous. À l’entrée de la ligne droite, l’éventuel vainqueur Brametot, monté par l’Italien Demuro, figurait encore parmi les derniers, seulement monté aux bras par son partenaire, qui a fait preuve d’une patience exemplaire. Décalé en pleine piste à mi-ligne droite, le lauréat de la Poule d’Essai des Poulains a donné un dernier coup de reins digne des plus grands pour venir battre au poteau Waldgeist, le Fabre de service. Un vrai régal. C’est aussi dans les dernières foulées qu’Aidan O’Brien a remporté son 6e Derby, alors qu’il avait aligné six chevaux au départ de cette course. Si la victoire n’a pas échappé à l’armada de Ballydoyle, c’est celle qu’on attendait le moins à plus de 50/1, Wings of Eagles, qui a remporté la classique des classiques, six ans après son père, Pour Moi.
Outre la beauté intrinsèque du déroulement de ces deux épreuves, celle du Derby d’Epsom a retenu notre attention avec l’histoire touchante du jockey vainqueur, Padraig Beggy. En sus d’être un entraîneur hors pair, Aidan O’Brien a montré qu’il avait aussi du cœur. À part lui, personne ne connaissait Padraig Beggy, le jockey du vainqueur du Derby d’Epsom 2017, avant le coup. Pourtant, au passage du poteau d’arrivée, c’est son surnom qui est scandé sur l’hippodrome d’Epsom. « Paddy » remporte sa première épreuve de Groupe 1 dans la course la plus convoitée au monde.
Reste que ce jockey a connu une carrière troublée et a dû craindre que ses jours en selle ne soient terminés à jamais lorsqu’il a été interdit pendant un an en Australie en 2014. Boute-en-train connu et manifestement jockey talentueux, Beggy a été trouvé positif à la cocaïne, fournissant deux fausses explications avant de concéder qu’il avait délibérément pris cette drogue. Il est extrêmement rare qu’un jockey se relève d’une telle dérive. Pourtant, avec une détermination à toute épreuve, cela doublé de la volonté et de la compréhension de l’entraîneur Aidan O’Brien de lui donner une deuxième chance, Beggy a pu relancer sa carrière.
Après sa victoire samedi dernier, la plus importante de sa carrière, Beggy a raconté comment il a remballé ses bagages et quitté l’Australie peu de temps après que son appel de la sanction a échoué. Il est revenu en Irlande là où il avait grandi à Dunboyne et s’est épris de l’amour des courses de chevaux. Deux amis, qui travaillent à l’écurie de Ballydoyle d’O’Brien, l’ont présenté à l’entraîneur, qui l’a engagé un mois plus tard. Après quatre victoires anonymes, trois ans après ses déboires, il accroche à son palmarès un Derby d’Epsom !
L’histoire des courses est remplie d’anecdotes fabuleuses de ce genre qui en font leur légende. Il y a au moins une leçon à retenir de cette affaire, celle de savoir donner une nouvelle chance à ceux qui ont commis des erreurs dans le passé. À aucun moment, ni les autorités gouvernementales ni le British Horse Racing Board ne se sont ingérés dans cette réintégration. Quand on sait que c'est sur cette base qu’un jockey étranger vient d’être interdit de venir exercer à Maurice alors qu’il est en rémission reconnue, cela montre à quel point les autorités compétentes (incompétentes ?) en la matière font preuve de manque d'ouverture et d’étroitesse d’esprit.
Avec cette politique contraignante à souhait des autorités étatiques, doublée de l’ingérence perpétuelle de la Gambling Regulator Authority (GRA), cela démontre quelque part que l’État a pris en otage les courses mauriciennes, et recruter des jockeys étrangers de valeur pour venir à Maurice est un vrai parcours du combattant. Et sans jockey de qualité, le produit hippique mauricien n’a que peu de valeur sur le circuit international médiatique et les paris à l’étranger qui pourraient rapporter des dividendes à cette industrie s’en trouvent handicapés.
D’ingérence politique, il y en a et cela est encore plus choquant dans un contrat privé entre deux entités privées, le MTC, organisateur des courses qui détient les droits de propriété intellectuelle sur le programme officiel, et SMS Pariaz Ltd, organisateur des paris qui doit obtenir l’autorisation d’utilisation de ce programme. Dans un courrier fort intéressant que nous avons reçu cette semaine, en attendant un jugement de la cour que l’on dit imminent, une remise en perspective de la situation dans cette affaire qui traîne n’est pas inutile.
« Pour rappel, SMS Pariaz Ltd s’était, conformément aux demandes du MTC, acquitté des droits de redevance de l’ordre de 4,5 % de son chiffre d’affaires hebdomadaire réalisé sur la prise de paris sur les courses hippiques pendant les deux saisons consécutives de 2014 et 2015. En 2016, SMS Pariaz Ltd décide subitement et unilatéralement de ne payer qu’une moyenne de 3,75% en lieu et place des 4,5% qui ont été maintenus sans augmentation par le MTC, sous prétexte que SMS Pariaz Ltd devrait être assimilée et, par voie de conséquence, assujettie au même taux de redevance applicable aux bookmakers dits « off course »… Malgré les demandes de régularisation répétées du MTC adressées à SMS Pariaz Ltd, celle-ci s’est toujours refusée de faire droit à la demande de paiement portant sur la facture du MTC demeurée, jusqu’à présent, en souffrance et correspondant au reliquat des redevances entre les 3,75% payées et les 4,5% demandées.
Face au refus de régularisation et au rejet, par SMS Pariaz Ltd, de l’offre de contracter sur 4,5% pour la saison de 2017 qui lui a été par faite par le MTC, ce dernier décide alors de ne conclure aucun accord avec SMS Pariaz Ltd pour la saison hippique de 2017 et interdit formellement à SMS Pariaz Ltd de faire usage des données techniques susmentionnées en l’absence de toute relation contractuelle entre les parties. Entre-temps, la GRA émet une directive informant que l’autorité régulatrice compte opérer une révision globale des termes et conditions sous les lesquelles les redevances sont demandées par le MTC (la « Holistic Review ») et demandant au MTC d’appliquer un taux de 3,75% à la catégorie de Bookmakers auquel appartient SMS Pariaz Ltd pendant ledit Holistic Review. »
Si les décisions de justice sont respectueusement attendues tant pour l’injonction de SMS Pariaz que pour la judicial review demandée par le MTC contre la directive de la GRA, en revanche, l’action de cette institution gouvernementale demeure diversement commentée. Dans les coulisses, on affirme que la GRA n’a pas respecté deux conditions dans sa précipitation à soutenir SMS Pariaz dans ce litige, à l’effet qu’elle a agi ultra vires, c’est-à-dire qu’elle a outrepassé ses pouvoirs de contraindre le MTC à céder, contre son gré, les droits des données qui lui appartiennent exclusivement, et qu’il n’y ait eu aucune notification par voie de lettre recommandée de cette directive.
Si cela était reconnu légalement, il confirmerait que le programme officiel du MTC a été illégalement utilisé par SMS Pariaz pendant plusieurs journées et, pire, que cela a été fait avec l’assentiment contestable de la GRA, qui avait prôné l’alignement des tarifs de redevance et un holistic review de la politique en termes de redevances du MTC.
Que ferait alors le board de la GRA ? Démissionner ? Il ne faut pas rêver…